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CHAPITRE XI

Le salaire et l'accroissement des capitaux.

On entend dire souvent qu'il n'y a qu'un moyen pour améliorer le sort des travailleurs, c'est d'augmenter la masse des capitaux ainsi que la production.

Rien n'est plus faux, cependant.

En effet, il ne suffit pas, on le sait, de créer des richesses nouvelles pour que tous en aient une meilleure part. La production des richesses et leur distribution sont deux choses différentes. L« salarié ne bénéficie pas d'un accroissement de richesses. La formation des capitaux, pour qui n'en à pas, devient de plus en plus difficile. Au contraire, une fois qu'on possède déjà, rien n'est plus aisé que d'agrandir, d'accroître le capital que l'on a en propre.

Le raisonnement des économistes est celui-ci : € Le salaire est réglé par la loi de l'offre et de la demande, c'est-à-dire par la quantité d'ouvriers

qui demandent du travail et la quantité de capitaux destinés à payer les salaires. Si vous augmentez la masse des capitaux, il y aura une plus grande part, en salaire, pour chacun. »

Rien n'est moins exact.

Examinons les faits, et nous verrons combien est grande l'erreur de ceux qui défendent cette idée.

Chaque année, dans tous les pays, la masse de richesses, de capitaux, grandit sans cesse. En Angleterre, par exemple, l'accumulation, l'accroissement du capital a été par année :

De 1855 à 1860,de 3 milliards 250 millions de fr. Del861 àl865,de4 i> 500 »

Del865àl875,de5 » 900 j>

Voilà certes une augmentation considérable de capitaux qui s'est produite dans ce pays (1). Eh bien! croyez- vous que les ouvriers aient profité de cette masse de richesses nouvelles? Nullement. Les faits constatés par nous dans les articles précédents le montrent assez clairement.

(1) la statislicien anglais,M. Oiffen,a calculé que la fortuiae de thsque Français était d'environ 4,900 francs en 18i6 et de ^,^(0 francs en 1880. C*est là une augmentation notable de la fortune publique. Néanmoins, le sort du peuple travailleur, en France, ne s'est pas beaucoup amélioré, — surtout pour ce qui concerne ralimcnlation,— depuis 4826.

Le contraire seul est vrai. Progrès et misère, accroissement de la richesse et accroissement de la misère vont de pair. La richesse engendre la richesse et crée la misère. Les nations les plus riches sont nécessairement — avec notre système actuel de répartition — celles qui ont le plus de pauvres.

Cela semble contradictoire à première vue, mais rien n'est plus vrai, cependant (1).

Voici comment cette chose s'explique :

A mesure que les industriels, les capitalistes augmentent leurs capitaux, ceux-ci sont employés non pas pour faire appel aux bras de nouveaux ouvriers, mais pour acheter des machines, pour perfectionner l'outillage .

Or, machines et perfectionnement de l'outillage sont synonymes de concurrence faite aux ouvriers.

Sismondi et Karl Marx ont le mieux étudié l'influence exercée par l'introduction des machines dans l'industrie et les conséquences de cette introduction sur la théorie de la répartition des richesses.

Les machines permettent l'emploi des femmes et des enfants dans l'industrie.

(I) a Un pays peut s'enrichir, dit M. de Gérando, pendant quo rindigence s'y fait plis vivement sentir; il peut s'appauvrir et avoir moins d'indigenls. » {De la bienfaisance publique, i. I, p.l4"2.'

Elles ont une influence considérable sur le taux des salaires. Les femmes et les enfants font presque autant de besogne dans les manufactures que les hommes faits, puisqu'ils ne sont que l'accessoire de la machine. Dès lors, il est tout naturel que les salaires descendent au plus bas.

« La mécanique, disaient des manufacturiers anglais a E. Buret, la mécanique a délivré le capital des exigences du travail. »

Plus les capitaux augmentent — et Ton a vu que cette augmentation se compte par plus de cinq milliards chaque année en Angleterre, — plus l'outillage se perfectionne. Nous l'avons dit déjà, le perfectionnement de l'outillage, l'introduction de nouvelles machines délivrent le capital des exierences du travail, comme disent les manufacturiers anglais. Les ouvriers sont donc les premières victimes de l'augmentation de la richesse de leur pays. Et dire qu'il est des gens qui répondent aux réclamations des salariés par cette phrase monumentale : i Faites en sorte que la richesse augmente, vous aurez nécessairement une part de cette augmentation ! »

L'exemple des Etats-Unis est frappant à cet égard. Ainsi, la richesse moyenne, par tête d'habitant, était évaluée,en 1840, à environ 220 dollars. En 1850,à 307 dollars; en 1860, à 510

dollars, et enfin, en 1870, à 777 dollars. Or, le bien-être des masses ouvrières diminue aux Etats- Unis en même temps que l'accroissement de la richesse.

D'après le travail d'un ingénieur anglais, le nombre des chevaux-vapeur employés en Angleterre, en 1865, était de 3,650,000, équivalant à 76 millions d'ouvriers. Il y avait à cette époque environ 5 millions de familles en Angleterre, ce qui fait que chaque famille avait à son service 15 esclaves dont les muscles d'acier, comme on l'a dit, mis en mouvement par la houille, ne se fatiguent jamais !

Loin de profiter de l'accroissement des richesses et des facilités de plus en plus grandes de la production, les ouvriers, les salariés en sont les premières victimes.

A la fin du siècle dernier, il y avait dans l'industrie cotonnière 30 broches par ouvrier. En 1875, le nombre de broches par ouvrier était monté à 750.

Lapuissance productive de l'homme aaugmenté d'une façon colossale depuis le commencement de ce siècle. Mais, encore une fois, l'ouvrier n'en a pas profité ; il en a été la première victime parce qu'il a été atteint dans son salaire.

Tous les progrès de l'industrie profitent au

capital. Le travailleur ne s'aperçoit de l'accroissèment de la richesse publique que par la diminution de ses moyens d'existence et de l'accroissement de sa misère.

Chaque jour Ip capital enlève quelque chose au travail, à moins que, comme en Angleterre, la loi et les associations de travailleurs n'y mettent obstacle dans une certaine mesure. < Ce ne sont plus les doigts de la femme et les bras de l'homme qui filent et qui tissent, ce sont les écus », a dit spirituellement Adolphe Blanqui. Et naturellement ce sont les ëcus qui sont payés.

€ Mais, objectera-t-on, si les machines font du tort aux ouvriers en faisant baisser le taux de leur salaire, les ouvriers sont les premiers à profiter du bon marché des produits manufacturés,grâce à ces machines. Voilà où est l'avantage qu'ils retirent des progrès de la richesse et des perfectionnements de rindustrie. »

Il n'est guère difficile de répondre à cette objection.

Tout d'abord, ce qui est nécessaire avant tout à rhomme, c'est la nourriture.

Comme nous l'avons vu, le prix des denrées alimentaires n'a fait qu'augmenter depuis le commencement de ce siècle. Cette augmentation du prix des subsistances force les salariés à dé-

penser aujourd'hui, pour leur nourriture, une plus grande part de leur salaire qu'ils ne le faisaient autrefois; et, malgré cela, leur nourriture est moins substantielle que jadis.

Une fois nourris et logés, il ne leur reste plus grand'chose de leur salaire. II suffit, pour s'en convaincre, de jeter un coup d'œil sur les budgets de nos ouvriers. Que leur importe alors que les objets lïïanufacturés soient à bon marché s'ils ne peuvent en acheter quand même?

Qu'on ne l'oublie pas, les dépenses dô première nécessité vont avant les dépenses de luxe. Or, ce sont justement les riches, dont les dépenses de luxe ont de tout temps dépassé celles des objets de première nécessité, qui bénéjScient du bon marché des objets de luxe, et non pas les salariés.

S'il est un article à bon marché aujourd'hui, c*est évidemment le coton.

Eh bien, en 1880, l'Angleterre en exportait près de 5 millions de kilogrammes et beaucoup de pauvres diables d'Anglais n'avaient pas de chemise !

Cela démontre qu'il ne suffit pas de créer la richesse pour répandre le bien-être, mais qu'il faut que cette richesse soit mieux répartie, mieux et plus équitablement distribuée entre ceux qui l'ont produite.

Les Etats-Unis sont un nouvel exemple de cette idée que l 'accroissement de la richesse a pour conséquence inévitable d'augmenter le nombre des pauvres. Il y a trente ans, alors que la civilisation en était à ses débuts en Californie et qu'il n'y avîùt ni capital, ni machines, ni voies de communication, l'aisance était générale. Il n'y avait pas de riches, mats il n'y avait pas de pauvres non plus. Aujourd'hui il y a là des millionnaires, mais il y a aussi des misérables. L'accumulation du capital, l'augmentation de la productivité de l'homme, grâce à la vapeur et aux machines, tout cela, au lieu d'être le seul moyen d'améliorer le sort des masses ouvrières, comme le prétendent les économistes, n'a d'autre effet que d'engendrer la misère (1).

Terrible situation que celle dans laquelle nous nous trouvons I Chaque jour, chaque heure, avec les progrès de la richesse, avec les perfectionnements dans la manière de travEÙUer, le nombre des pauvresdoit nécessairement augmenter! Rien

(!)■ On peut considérer coraire démoatrde la proposiiioii xDivante. qu'on n'avait pas aperçue jusqu'ici : Le point oii le captial cesee da trouver un emploi rémunéra leur, o(i par suite l'épargne e'arrète, peut être atleiLt bien longtemps avant que l'ëlévatLon du salaire n'ait mis fin au paupérisme. ■ [S. de Lave- LEve, (.a Qaeilion agraire en Àngtturre, Revut des Deux-lion IS70.)

ne peut être change à cette loi fatale aussi longtemps que les lois actuelles de la répartition subsisteront. Ce sont donc celles-ci qui doivent être modifiées. Il faut faire en sorte que les progrès de toutes sortes, au lieu de profiter aux seuls riches, appartiennent désormais à la masse des producteurs. Là est le salut, et si on n'y recourt point, nous marchons à pas de géant vers un avenir douloureux de misère et de haines toujours grandissantes.

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