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CHAPITRE XII Le salaire et le profit

Qu'est-ce que le profit?

€ Le profit, dit M. de Laveleye dans ses Éléments d^économie politique^ le profit, c'est la rémunération du travail du chef d'industrie. Cette rémunération est incertaine, variable, aléatoire, car il paie des sommes fixes pour la rente, le salaire et l'intérêt, et il ignore ce que lui rapportera la vente de ses produits. •

La théorie du profit a donné lieu à des discussions sans fin. Presque tous les économistes, et M. de Laveleye lui-même, par la citation cidessus, ont considéré le profit sous le triple aspect de la rémunération due au directeur d'une entreprise; au capitaliste, sous forme dUntérêts de son capital et d'une prime pour le risque que court le capital.

Cette conception du profit n'est pas exacte ou plutôt ne l'est plus aujourd'hui.

En effet, la produntion se fait actuellement sous une autre forme. Les grandes associations de capitalistes, sous la dénomination de sociétés anonymes,sont prépondérantes de nos jours Jl n'y a plus de grandes industries qui se fondent sans sociétés, sans associations de capitaux.

Dans l'industrie houillère, qui compte plus de 100,000 ouvriers en Belgique, il n'y a plus de particuliers étant à la fois et directeur et capitaliste; ce sont des sociétés anonymes qui exploitent.

Dans l'industrie linière et lainière, il en est de même.

En 1866, la statistique de la Belgique divisait comme suit les différentes catégories de producteurs :

Artisans . . . . . 20 p. c.

Travailleurs salariés. . 74 Entrepreneurs ... 6

Il faut donc compter, dans la théorie du profit, avec la nouvelle forme juridique que revêt actuellement Tindustrie.

La direction d'une entreprise industrielle n'est pas le fait, ni de l'actionnaire, ni de l'obligataire de nos sociétés anonymes. Les directeurs, les gérants des charbonnages, des manufactures, des hauts-fourneaux, sont des salariés. Quel que soit

le résultat de l'entreprise, ils reçoivent un salaire ou appointement décidé et fixé à l'avance.

Vinlérét du capital et la prime contre les risques^ que l'on donne comme un second aspect pour expliquer et légitimer le profit, ne sont pas des choses parfaitement déterminées. En effet, l'obligataire d'une société industrielle, qui perçoit au bout de l'année un intérêt fixe, ne court aucun risque. L'actionnaire, lui, court ce risque, mais encore celui-ci est-il limité. En effet, les statuts des sociétés anonymes prévoient qu'en cas de perte, soit de la moitié, soit du quart du capital, la société se dissout d'elle-même.

Et, dans cet ordre d'idées, il y a encore bien à rabattre. Le risque peut exister et existe pour Pierre ou Paul, mais non pour la classe entière des chefs d'industrie, considérée dans son ensemble; car ce que Pierre perd, Paul le gagne. La statistique prouve que la masse des profits va croissant. Nous avons vu par quoi elle se chiffra annuellement pour l'Angleterre. « La classe des capitalistes touche donc, comme dit Lassalle, une prime pour un risque qui, en réalité, n'existe pas(I). »

(t) Les économistes, qui parlent sans cesse des risques du

Quand il s'est agi de la création des chemins de fer, TEtat n*a-t-îl pas donné de subsides ou garanti un minimum d'intérêts aux compagnies? N'est-ce pas à cause de cela qu'il est question, depuis quelque temps, de la mise en faillite de deux ou trois villes suisses qui ont promis et garanti un minimumd'intérêts à une compagnie de chemins de fer, compagnie qui fait de mauvaises affaires et qui intente un procès à ces villes pour qu'elles exécutent leurs promesses?

En résumé, dan* le plus grand nombre de nos industries, nous trouvons :

Le directeur — qui n'est qu'un salarié ;

^obligataire — qui perçoit un intérêt fixé d'avance et qui ne court aucun risque;

factionnaire — qui court un risque limité.

Il est donc faux de dire que le profit est légitime, en ce sens qu'il est la rémunération d'un travail de direction et une prime d'assurance pour les risques que court le capitaliste.

Cette analyse faite, examinons maintenant les rapports existant entre les salaires et les profits.

A entendre les économistes, pour qui l'organi-

capital, ne s'occupent jamais des risques du travail. Ceux-là, pourtant, sont réels. Que de martyrs dans les champs du travail! ^}ue de morts et de blessés qui sont frappés joameJlement dans la grande industrie !

sation actuelle de la société est ce qu'il y a de mieux, le rapport du salaire et du projSt est un rapport ami, bienveillant, dont les intérêts sont identiques et solidaires.

Raisonner ainsi, c'est se payer d'illusions, car rien n'est plus hostile, rien n'est plus antipathique l'un à l'autre que ces deux termes : salaires et profits !

Examinons quelques-unes des idées que Ton émet pour prouver le caractère amical du salaire et du profit.

€ Les profits ne peuvent hausser, dit-on, sans déterminer une plus grande production. > D'où avantage pour les salariés.

Cela n'est pas exact. Les profits industriels n'ont pas la vertu d'élever les salaires par un plus grand développement donné à la production. En réalité, ces profits, en grande partie, servent à améliorer l'outillage, à perfectionner les machines, et nous avons vu quelles sont les conséquences de ces perfectionnements sur le taux des salaires. S'il fallait un exemple récent et significatif, il nous suffirait de citer le fait des grands bénéfices réalisés, en 1873, dans l'industrie houillère, en Belgique notamment. Ces bénéfices étaient tels, que chaque société charbonnière décida de retenir une bonne partie du bénéfice comme fonds de

réserve. L'année même où l'industrie houillère a été si prospère, les ouvriers ont eu de meilleurs salaires, c'est vrai, mais cela tenait au prix élevé des charbons. Ces salaires ont baissé rapidement les années suivantes, malgré les nombreux millions que les actionnaires avaient empochés en 1873. Les profits peuvent donc hausser sans déterminer une plus grande production ni des salaires plus élevés; cela ne fait aucun doute (1).

On cite souvent l'exemple de l'Amérique où les salaires sont hauts et les profits aussi. Mais on oublie que là, il y a quelques années, il y avait manque de bras, et surtout, car c'est là le fait principal à noter, un continent immense à défricher. Les salaires n'étaient élevés que parce qu'on avait de grandes facilités pour avoir des terres, c'est-à-dire, pour beaucoup, un instrument de travail très productif. Mais aujourd'hui, la situa-

(I) En 1881, M. Pascal Dupnit cita, à la Chambre française, les chiffres suivants sur les valeurs induslrielles :

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