CHAPITRE XIII Le salaire et la population
La question de la population est une de celles, dont on s'est le plus préoccupé depuis un siècle. Le nom de Malthus est attaché à cette question. Sa théorie est connue et, lorsque parut son livre fameux, il souleva des clameurs sans nom.
L'idée générale de Malthus, c'est que la population tend à s'accroître en raison géométrique, c'est-à-dire comme :
1—2 — 4 — 8—16 — 32 — 64, etc.,
tandis que les subsistances ne peuvent s'accroître que comme :
1 — 2 — 3 — 4 — 5 — 6 — 7, etc.
D'après cette théorie, une conséquence néfaste surgit : le manque de subsistances pour un bon nombre d'habitants.
Disons tout de suite que cette théorie n'est pas
«xacte, qu'elle est exagérée et que Texpérience et les faits la condamnent.
Après avoir exposé cette idée générale, à savoir -que la population a une tendance à s'accroître beaucoup plus vite que la quantité des subsistances nécessaire à sa nourriture, Malthus développe d'autres idées sur le même sujet.
€ Il y a tendance, dit-il, au développement continuel de l'espèce humaine, tandis qu'il y a également tendance à voir les subsistances limitées. De là cette guerre des intérêts dont nous voyons chaque jour tant d'exemples. Les faibles doivent inévitablement succomber dans cette lutte, et c'est ainsi que l'équilibre se rétablit. »
€ Plus vous développerez le bien-être, dit encore Malthus, plus la population deviendra grande. >
J.-B. Say, qui a propagé et défendu les idées •de Malthus en France, a écrit ceci dans son Traité d^économie politique :
€ Quand les salaires sont élevés, dit-il, la population ouvrière augmente, et le travail étant plus offert, le prix éprouve une baisse proportionnelle à TofFre du travail; quand, au contraire, les rsalaires sont très bas, presque insuffisants, la population qui vit de ces salaires diminue rapidement, et, l'offre de bras baissant, le prix s'élève
et remonte bientôt au niveau des besoins du travailleur. >
Comme Ta fait remarquer Eugène Buret dans son beau livre sur la Misère j d'après cette théorie complaisante, tout va de soi, et tout est pour le mieux. En effet, ceux qui partagent cette manière de voir doivent tenir à peu près ce langage :
€ Il y a une baisse de salaire? soit! cela ne durera pas longtemps. Cette baisse va accroître la misère, laquelle fera mourir une bonne partie d'ouvriers. Ceux-ci morts et enterrés, il y aura moins de bras disponibles, et les salaires augmenteront d'eux-mêmes. Ainsi l'équilibre sera rétabli! J>
Partant de là, on comprend qu'il y ait des gens qui répondent quand on leur parle de la misère : € Laissez faire,laissez passer! Il n'y a pas d'autre milieu. Si tous avaient une existence heureuse, la population deviendrait tellement dense qu'il n'y aurait plus de place sur la terre pour nourrir et loger tout ce monde, et à la fin il arriverait quand même une mortalité effrayante causée de la famine qui ne pourrait manquer d'arriver ! »
Il n'en est rien, cependant.
Dans les questions de ce genre, il faut avant tout tenir compte des faits. Examinons donc.
En ce qui concerne les naissances :
Dans les familles riches il y en a, peu; dans les famillQS pauvres il y en a beaucoup.
Conclusion : La pauvreté est plus prolifique que l'aisance.
En ce qui concerne les mariages :
On se marie beaucoup plus vite chez les pauvres que chez les riches .
Les années de cherté, le nombre des mariages est moins élevé que dans les années où les vivres sont à un bon marché relatif.
Conclusion : Les pauvres se marient plus vite que les riches. Les années de cherté, les mariages sont moins nombreux que les autres.
Pour ce qui est de la mortalité :
Elle est plus forte chez les pauvres que chez les riches. Dans les années de cherté, la mortalité est beaucoup plus grande que dans les années ordinaires.
Conclusion : La vie moyenne est plus grande chez les riches que chez les pauvres.
Nous avons donc quelques faits constatés un peu partout. Poursuivons, maintenant.
En France, on se plaint de la lenteur de l'accroissement de la population. Les médecins, les économistes et les hommes d'Etat sont vivement préoccupés de cette situation.
En recherchant les causes de cette lente
augmentation de la population, on est presque d'accord sur ce point-ci : la diffusion de la propriété est la cause principale, sinon unique, de la situation du problème de la population en France.
Bertillon, le célèbre démographe français qui vient de mourir, a classé les départements français en trois zones bien distinctes. La première où existe le plus grand nombre de propriétaires par 100 habitants ; la deuxième, celle ou existe un nombre moyen de propriétaires par 100 habitants, et enfin la troisième, celle où il y a le moins de propriétaires. Voici ce qu'il a trouvé : dans la première zone, le nombre des mariages était moins grand que dans la seconde, et dans celle-ci que dans la troisième. L'aisance détermine donc les hommes à retarder le mariage, et, par suite, il y a dans ces familles aisées moins de naissances.
En Belgique, M. Hector Denis a fait les mêmes observations.
Dans le Luxembourg et le Limbourg, provinces où existent le plus de petits propriétaires, il y a moins de mariages et par suite de naissances que dans la Flandre, où le nombre des propriétaires est le plus petit de tout le pays, par rapport au chiffre de la population.
En France et en Belgique, la population
augmente donc là où il y a le plus de pauvres, de non-propriétaires. Malthus et ses disciples ont donc tort quand ils disenî que le bien-être, l'aisance, font croître la population outre mesure.
Mais il y a encore un exemple beaucoup plus frappant. Nous voulons parler de l'Irlande. Nulle part, dans le monde entier, la population ne croît aussi vite que dans cette malheureuse contrée. Là pourtant il n'y a pas d'aisance. C'est la misère qui règne sans partage. « Il est constaté, dît Buret, qu'en Irlande les cantons les plus misérables sont les plus peuplés. » (1)
Quand Adam Smith disait que « la marque la plus décisive de la prospérité d'un pays est l'augmentation du nombre de ses habitants », il a commis une grave erreur, car l'Irlande était là pour lui montrer le contraire. La loi d'accroissement de la population en Irlande, de 1792 à
(I) En dix ans, de iSiO à 1850, la population a augmente, <laD8 les cantons les p'us pauvres de Tlrlande, de ^1 p. c, tandis que dans les cantons où il y avait le plus d^aisance Taugmentalion n'a été que de 8 p. c.
 Paris, la proportion d'enfants de 1 jour à ^ ans, sur 10.000 liabitants, est de 990 dans le XIX« arrondissement et de 9hl dans le X1U«.
Dans le VIII^ arrondissement (Champs-Elysées) et le W^ (Opéra), il n*y a goëro qne 397 enfants de 1 jour k H ans, sur i 0,000 habilants dans le premier et 45:2 dans le second. Les deux premiers arrondissements sont les plus pauvres et les deux autres les plus riches.
1841, a été de 2 p. c. par an, tandis qu'en.
Europe, l'accroissement moyen n'était que de 1 p. c.
Lorsque Malthus et ses disciples disent aux pauvres : « Malheureux insensés ! vous êtes les propres instruments de la situation misérable qui vous est faite. Pourquoi faites-vous tant d'enfants? Vous ne savez donc pas que plus il y aura d'habi* tants pour se partager les fruits de la terre, plus votre part sera petite. Cessez donc de procréer; restreignez- vous ; ne vous mariez pas si jeune! > Lorsqu'ils disent cela, ils commettent une hérésie, car les pauvres pourraient leur répondre et avec vérité : « Nous ne sommes pas malheureux parce que nous faisons trop d'enfants, mais nous faisons trop d'enfants parce que nous sommes malheureux. L'Irlande, la Flandre ont une population qui se renouvelle plus vite que la France, le Luxembourg, etc. L'aisance, au lieu d'être prolifique, ne l'est guère. Faites en sorte que les fruits du travail soient mieux répartis; faites en sorte que nous ayons plus de bien-être, et, naturellement — c'est une loi de l'histoire — nous ne ferons plus tant d'enfants. »
En vérité, voilà le vrai remède à un accroissement considérable de la population.
Les familles riches ont moins d'enfants que les
familles pauvres, c'est encore un exemple frappant de cette loi qui fut que l'aisance est un frein, et qu'il n'y en a pas d'autres.
Un autre côté de la question, c'est que dans les pays où l'intelligence est le plus développée, où Tinstruction est le plus répandue,où l'homme sort de plus en plus fortement de cet état de brute dans lequel il était primitivement,la procréation est plus lente.
Cela tient à cette loi que les hommes, développant de plus en plus leur intelligence, se livrent davantage aux plaisirs intellectuels à masure que leur bien-être augmente.
Les noms sont héréditaires depuis plusieurs siècles, et si l'on prend ceux que nous signale l'histoire, les noms consacrés par le génie et la puissance, nous n'en trouvons plus de traces. Où donc sont les descendants de Milton, de Corneille, de Montesquieu, de Diderot, de Racine, de Molière? Est-ce que le génie serait une cause de stérilité physique?
Le docteur C. de Paepe nous a expliqué naguère une théorie des plus originales à ce sujet et qui nous semble avoir une base très sérieuse et scientifique.
Voici cette théorie en quelques mots :
« Il est à remarquer que plus on descend l'échelle des êtres, plus la prolificité est grande^
La reproduction des êtres les plus bas dans la nature est énorme. Pour ne citer que les animaux domestiques, le porc se reproduit bien plus que le bœuf, par exemple, et celui-ci que le cheval, etc. A mesure que l'on arrive aux animaux les plus intelligents, la reproduction se fait sur une moindre échelle. L'avenir, en développant l'intelligence et en répandant l'instruction jusque dans les couches les plus infimes de la société, nous montrera que le développement intellectuel a pour conséquence de diminuer le développement de la population que l'on craint tant de nos jours. » (1)
Pour ce qui concerne la question de la population dans ses rapports avec les salaires, l'idée maîtresse de tous les économistes, à peu d'exceptions près, c'est que les bas salaires sont la suite de la reproduction trop grande de l'espèce humaine. Il faut, pour rester dans la vérité des faits, retourner cet argument et dire, au contraire : les bas salaires sont la cause de la situation misérable des ouvriers et cette situation misérable a pour conséquence inévitable de voir la population se reproduire beaucoup trop vite.
« S'il y a des hommes qui meurent de faim.
( I ) 11 «st fort regreUahle,pour U science économiqae.que le docteur De Paepe ne lionne pas une publicité plas grande à ses idées.
dit Godwin, — un de ceux qui ont le mieux réfuté Malthus dans ce que sa théorie a de trop excessif, — s'il y a des hommes qui meurent de faim, c'est la loi qui les condamne et non pas la nature! »
< Ce sont les institutions, l'organisation sociale, écrivait Buret dans ie livre déjà cité, la condition morale et intellectuelle d'un peuple, qui déterminent sa population ; c'est surtout la constitution de la propriété, la nature des rapports que les deux grands agents de la production, le capital et le travail, ont l'un avee l'autre. L'expérience nous apprend quelles sont les. conditions nécessaires à l'existence d'une population bien équilibrée, capable d'atteindre le bonheur par la dignité morale et l'aisance; elle nous apprend aussi quelles sont les circonstances qui ont le pouvoir de réduire les populations à dea troupeaux humains qui pullulent par la dégradation et la misère. C'est aux chefs des nations à décider s'il est de leur devoir défavoriser les premières, ou de combattre énergiquement les secondes ! >
L'aisance, le bien-être sont donc les m condi tions pour équilibrer la population. L" le bien-être sont les seuls remèdes contre grand développement de la race dans un pour faire en sorte que l'accroissement (l'une façon normale.
Mais nous avons vu, d'autre part, Que dans <îertains départements français la population reste stationnaire, qu'elle décroît plutôt que d'accroître, et que cette situation fait jeter des hauts cris contre la dépopulation de^ la France.
La petite propriété individuelle est égoïste, bourgeoise, malthusienne, en un mot. Elle agit par la contrainte de la nature, cette contrainte morale prêchée par Malthus, pour empêcher un accroissement excessif de la population.
Mais le bien-être peut être répandu autrement qu'en peuplant la terre de petits propriétaires. Il faut rendre à la propriété, aux capitaux,leur véritable destination, la rendre sociale, collective et non individuelle. Il faut, en un mot, faire de tous les hommes une même famille et non les séparer en des milliers de petits clans personnels et par conséquent égoïstes. Il faut que la solidarité humaine soit pratiquée largement et faire en sorte que le bonheur de tous soit la préoccupation constante de tous les esprits. Alors nous ne verrons plus ce spectacle lamentable, ce contraste frappant que nous montre d'un côté une partie de la France et d'autres pays de petite propriété, retarder le développement graduel de la population par des mesures restrictives, par des contraintes contre nature, et de l'autre cette Irlande, ces Flandres,
peuplées de. prolétaires affamés, pousser naturellement l'insouciance jusqu'à donner le jour à des milliers d'êtres, pour qui cette terre n'est qu'une véritable vallée de larmes, et la vie un supplice, un martyre, qui ne trouvent fin que dans une mort prématurée !