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CHAPITRE XIV

Le salaire et les grèves.

Au point de vue général, la grève ou cessation de travail est contraire aux principes économiques. En effet, ne pas travailJer, c'est ne pas produire. Le travail non dépensé ne naît pas. Ceci prouve une fois de plus que le travail n'est pas une marchandise. On sait qu'une marchandise peut être conservée par celui qui la possède si on ne lui offre pas un prix qui lui convient. Le travail, au contraire, ne peut être conservé, ne peut être réservé. Toute cessation de travail est donc une perte pour la société.

Un autre reproche à faire aux coalitions et aux grèves, c'est qu'elles ne sont pas une solution du problème du travail. Les grèves peuvent être un naoyen et sont en réalité un moyen d'amélioration du sort des ouvriers. Mais, nous le répétons, elles ne sont pas une solution de la question de la misère, du salariat.

Xéanmoîûs, la coalition des ouvriers et la grève sontuB droit nécessaire dans l'ordre actuel des choses. Si les travailleurs ne iiouvaient se coaliser, s'entendre, cesser le travail, ils seraient esclaves. Sans ce droit, les ouvriers seraient livrés aux caprices de ceux qui les emploient. Cela est incompatible avec les principes proclamés par le a»de civil, et c'est pourquoi peu à peu le droit de coalition a été inscrit danspresque toutes les législations .

Mais il ne suffit pas qu'un droit existe, il faut encore qu'il puisse être exercé. Tout le monHe à le droit de ne pas travailler, mais celui qui ne possède rien ne pourra pas user de ce droit sans s'exposer à mourir de faim.

La coalition, l'entente n'est pas seulement mise en pratique par les ouvriers, elle l'est encore par les patrons, par les industriels.

En Belgique, sous le titre de Union des charbonnages, les directeurs des mines de houille ont fondé, depuis plusieurs années, une association t|ui leur Éicilite étrangement une action collective dans le champ de la production.

Il y a une dizaine d'années, on a accusé les directeurs de charbonnages de se coaliser non seulement contre les ouvrieré au point de vue des . salaires, mais encore contre les consommateurs

de charbons qui payaient ainsi un prix bien plus élevé que si cette entente des directeurs de charbonnages n'avait pas eu lieu. En cas de coalition, ces industries deviennent un véritable monopole et créent ainsi une situation favorable à ceux qui ont ce monopole et défavorable à ceux qui ont besoin de comptet* avec lui.

La coalition, l'entente des ouvriers est-elle possible? Peut-elle aboutir a un résultat sérieux?

A cette demande, le père de l'économie politique, Adam Smith, répond négativement, et voici quelles sont les raisons qu'il donne :

« Lorsque les ouvriers entrent en lutte avec les maîtres, dit-il, ceux-ci peuvent lutter bien plus longtemps. Un propriétaire, un fermier, un maître manufacturier, un commerçant, peuvent généralement vivre une année ou deux des fonds qu'ils ont par devers eux, sans employer un seul ouvrier. La plupart des ouvriers ne pourraient pas subsister une semaine, fort peu Tespace d'un mois et presque aucun l'espace d'un an sans travailler. A la longue, le maître ne peut pas plus se passer de l'ouvrier, mais le besoin qu'il en a n'est pas si urgent, d

Il y a beaucoup de vrai dans ces paroles. A première vue, la lutte des ouvriers contre ceux qui les emploient.semble rappeler l'histoire du pot

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de terre et du pot de fer. Mais si Ton examine de plus près le problème, on remarque que l'industriel ne poursuit qu'un but : Tintérêt.

En vérité, le patron, possédant un certain capital, peut attendre. Il a de quoi se procurer ce dont il a besoin pour vivre sans produire. Mais plus il attendra, plus son usine restera vide, plus il perdra. Le capital engagé dans sa fabrique, les machines, les matières premières, le loyer qu'il paie pour son usine ou pour ses capitaux, lui coûteront aussi cher' que si on travaillait. Dès lors, la question se posera ainsi : « Je gagne actuellement 40 p. c. sur les objets que je produis. Les ouvriers exigent une augmentation qui réduira mon bénéfice de 10 p. c. Mieux vaut céder et ne plus gagner que 30 p. c. que de ne rien gagner du tout, d

Tel sera le raisonnement que tiendra un industriel soucieux de ses véritables intérêts. Mais pour cela, il faut que les ouvriers soient en état de résister pendant un certain temps. Car si le patron est certain de voir céder les ouvriers, faute de ressources, au bout d'une semaine, ou même au bout d'un mois, il pourra calculer s'il n'y aurait pas avantage pour lui à supporter une perte pendant un temps déterminé que de satisfaire aux demandes de ses salariés.

Il est encore un autre point de vue qu'il ne

faut pas oublier. Les industriels, les patrons doivent fournir les commandes qui leur ont été faites, dans un temps donné, sous peine de perdre les clients ou de subir une amende par jour de retard. Ils sont astreints à satisfaire aux échéances de leurs fournisseurs. Ce sont encore là deux points qui les forceront bien souvent à'céder alors qu'ils pourraient résister 'plus longtemps. Parfois on a vu des industries se déplacer par suite de l'entêtement des patrons. Et, il faut le reconnaître, il est plus facile, aujourd'hui, à un ouvrier de se déplacer qu'à un industriel (1). L'ouvrier n'a besoin que de ses bras pour travailler; l'industriel, au contraire, a besoin de ses machines, de ses outils, et parfois même de bâtiments spécialement construits pour son industrie.

Les ouvriers ne doivent pas être considérés comme de simples individualités. L'association i leur donne une force. Les cotisations leur permet- j tant de former un fonds de caisse pour vivre en i

(1) LegouvcrnemeDt belge a institué un système d'abonnements uux chemins de fer, pour les ouvriers. Moyennant un prix dérisoire, un ouvrier peut, chaque matin, se rendre à son travail à plusieurs lieues de son domicile, et retourner chez lui le soir.

£n 1870, fadministration des chemins de fer a délivré U,H^ caries d'abonnements d'ouvriers; en 1880, ce chiffre est monK à 386,000.

cas de grève, ce qui augmente encore leur puissance.

Dans certaines industries, on a vu que les ouvriers demandaient une augmentation de salaire dans une seule fabrique à la fois. Cette tactique leur permettait de recevoir des fonds des ouvriers de la même profession qui continuaient à travailler chez les autres industriels. Il est vrai que les patrons répondent à cette tactique par une autre : le loch ont, comme disent les Anglais, ce qui veut dire, la mise-dehors des ouvriers chez tous les patrons de la même industrie.

Beauco'up de gens nient l'influence des grèves sur le taux des salaires. Les faits démontrent le contraire : cette influence est très grande.

Un préjugé à cet égard, préjugé répandu malheureusement chez les ouvriers, c'est que lorsque létaux des salaires est augmenté par une grève, il s'ensuit nécessairement que le prix des produits. et des denrées augmente dans la mênie proportion. Cela n'est point exact. On a vu, dans le chapitre oii nous nous sommes occupé du profit, que le salaire n'augmente le plus souvent qu'aux dépens du profit Un industriel peut être obligé de payer une augmentation de salaire à ses ouvriers sans qu'il puisse pour cela augmenter le prix de ses produits. En effet, le plus souvent il doit compter

avec la concurrence qui est pour lui un empêchement d'augmenter ces prix. .

Le pays d'Europe où il y a le plus de grèves, c'est assurément T Angleterre. On en a compté 2,352 de 1870 à 1879. Mais là les ouvriers sont organisés en sociétés puissantes. Ils disposent de capitaux qui leur permettent de lutter avec avantage contre ceux qui les emploient (1).

Thornton, dont nous avons déjà parlé, a étudié les grèves qui ont eu lieu de 1870 à 1879. Dans l'industrie du bâtiment, il y en a eu 598. Dans l'industrie métallurgique 405, et dans l'industrie charbonnière 359. La plupart de ces grèves ont été faites potir résister aux diminutions de salaires. Elles n'ont guères réussi, car ce sont les grèves faites pour s'oppoiser à des diminutions de salaire qui ont le moins de chances d'aboutir. Thornton a fixé pourtant les avantages obtenus par les grèves, en ces dix années, à la somme de 5 millions de livres sterling, soii 25 millions de francs, ou environ 20 p. c. sur le salaire total.

L'Angleterre est,àvons-ûous dit, le pays d'Europe où il y a eu le plus de grèves, et c'eist là aussi

(1) Un exemple entre mille : (1 y a quelques années, les ouvriers tailleurs sotit l'estës en grëVe pendaut 51 stnittines, ,

que les salaires sont le plus élevés. L'ouvrier anglais gagne plus que n'importe quel ouvrier européen. S'il était permis de faire des recherches dans ce but, on trouverait, nous n'en doutons pas, que les pays où il y a le plus de grèves sont ceux où les salaires sont le plus élevés.

Dans certaines industries, par exemple, les salaires sont à un taux plus élevé que dans d'autres. Tel est, entre autres, le cas pour les typographes à Bruxelles. Les ouvriers typographes .sont associés depuis de longues années. Ils ont dû souvent recourir à la grève et ont aujourd'hui un salaire de beaucoup supérieur à celui d'autres professions exercées à Bruxelles.

Quoi qu'il en soit, nous pensons que la meilleure voie à suivre, pour les ouvriers, c'est de s'organiser sérieusement en associations de métier. Us feront ainsi augmenter leurs salaires ; ils pourront se faire respecter de ceux qui les emploient et, enfin, ils pourront, avantage suprême, réduire le nombre des heures de travail. En Angleterre encore, on travaille moins d'heures par semaine que partout ailleurs. Pendant que la journée normale est encore de 12 heures en France et en Belgique, elle n'est que de 9 heures dans le pays des grèves, comme on pourrait l'appeler.

Mais nous avons dit que la grève n'est pas une solution et qu'en réalité elle est une erreur au point de vue de la production.

Cependant, de toutes les Juttes entre patrons et ouvriers, nous avons vu sortir d'autres réformes favorables aux ouvriers. Telle, entre autres, l'échelle mobile des salaires. Elle consiste en ceci : le taux des salaires est fixé au minimum de 4 fr., par exemple. A mesure que le prix du produit augmente, le salaire augmente aussi. L'ouvrier profite ainsi de l'avantage du manche. Il est en quelque sorte intéressé dans l'industrie. En'Angleterre, ce système est beaucoup pratiqué, surtout dans l'industrie houillère et métallurgique. Autre chose : pour obvier aux inconvénients des grèves et aux pertes qu'elles font subir tant aux ouvriers qu'aux patrons, on a imaginé de créer des conseils d'arbitrage qui décident souverainement, en cas de contestation entre patrons et ouvriers. Le président est choisi, d'accord par les deux parties, et sa voix décide en cas de difierend.

Ce système est préférable à celui des grèves. Il marque, comme la participation équitable des ouvriers dans les bénéfices, une étape vers une situation meilleure qui s'impose davantage de jour en jour.

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