CHAPITRE III lie salaire naturel et le salaire nominal
Le salaire nominal, c'est le salaire en argent ; «t/le salaire naturel est ainsi appelé parce qu'il représente la quantité d'objets de consommation que le salaire nominal permet d'acheter.
Expliquons-nous.
Un ouvrier gagne, par exemple, 5 francs par jour, et le kilogramme de pain se vend 50 centimes. Le salaire naturel journalier de cet ouvrier sera donc, en réalité, dô 10 pains. Supposons que, quelque temps après, cet ouvrier ait un salaire de 8 francs par jour, mais que le prix du pain soit de 1 franc le kilogramme. Qu'en résulterait-il? C'est qu'avec un salaire nominal^ argent, de 8 francs, il^aura moins de subsistance qu'auparavant avec un salaire de 5 f rancs^. . ,
De tout cela il résulte donc qu'il faut toujours considérer le salaire par ce qu'ihpeut procurer dt subsistances, et non pas par son taux en argent.
1 1 II» Il >* ^ »» «
Un grand nombre d'économistes prétendent que le salaire représente toujours un minimum de subsistances en-dessous duquel l'ouvrier mourrait de faim.
Rien n'est ipoins exact. Il n'y a pas de rapport fixe entre le taux du salaire et le prix des subsistances. L'influence de l'un de ces deux élér ments sur l'autre n'est guère sensible, ni possible.
Autrefois, le taux des salaires était fixé par la coutume. Dans bien des industries, dans l'industrie agricole surtout, il en est encore. ainsi. Le prix des subsistances, lui, au contraire, était^fixé d'après les récoltes bonnes ou mauvaises. Le salaire fixé par la coutume restait toujours le même, tandis que les pri^c variaient par rapport , à la rareté ou à l'abondance des produits. Et le
marché étant restreint, les prix subissaient le
contre-coup de la récolte.
Eu Angleterre, du temps 'd'Adam Smith, il y avait des salaires . d'été et des salaires d'hiver. Ceux-ci étaient plus basqueceux-là,et pourtant les besoins de Thomme sont plus nombreux et plus grands en hiver qu'en été. Ceci montre encore une fois que le rapport entre le tauK du salaire et le prix des denrées n'est pas une chose constante, qu'il n'j. a pas, par conséquent, un minimum de.
salaire assure à Touvrier, comme certains le prëtendent.
Au début du système du salariat, le. salaire se payait presque exclusivement en nature. L'ouvrier, s*îl n'était nourri à la ferme, recevait, à la fin delà semaine, telle quantité de telle ou telle marchandise, pain, pommes de terré, etc., d'après les conventions conclues d'avance. Le salaire, comme nous l'avons dit, était fixé alors par la coutume, et quel que fût le résultat de la récolte, l'ouvrier avait toujours une quantité déterminée de subsistances.
Peu à peu, cependant, le paiement du salaire en nature disparut.
Depuis 1830, les parties de notre pays où le salaire était payé en* nature ont changé ce mode de rémunération du travail, et, aujourd'hui, c'est le paiement en argent qui domine.
Pour montrer la différence qu'il faut établir entre le salaire en argent et le salaire naturel, prenons une grande industrie de notre pays, voyons quels salaires-argent ont reçu les ouvriers, et comparons-les avec la quantité de froment que gea salaires représentaient à différentes époques. *Dans l'industrie houillère, par exemple, le taux des salaires a subi, de 1840 à 1880, de nombreuses oscillations .
Le salaire annuel d'un ouvrier bouilleur était :
En 1840, de fi
1850, de
1860, de
1865, de
1870, de -
1875, de
1878, de
1879, de -.
1880, de
Le prix du froment, par 100 kilogrammes, a suivi, lui, les fluctuations suivantes :
En 1840
Le résultat de tous ces chifites, le voici :
En 1840, avec un sahùre annuel de 646 fr. ,
l'ouvrier bouilleur pouvait se procurer 22 fois et
demie 100 kilogrammes de flroment.
En 1850, avec un salaire de 505 francs, c'est-
à-dire plus d'un sixième moins élevé, il pouvait acheter 24 fois 100 kilogrammes de froment.
En 1860, 25 fois; en 1870, 28 fois; en 1875, 41 fois; et enfin, en 1880, 26 fois seulement.
Ceci démontre bien qu'il &ut considérer tpujoursj non le salaire-argent, mais la quantité de subsistances que ce salaire peut procurer à Touvrier.*
Adam Smith a dit qu'autrefois, c'es1>-à*dire au siècle-dernier, le taux dôs salaires s'élevait ou s'abafssait comme le prix des objets, de consommation. Quand les denrées étaient chères, .les salaires-argent augmentaient, et ils diminuaient quand le prix des subsistances venait à baisser. •
Cette idée est encore soutenue par un grand nombre de personnes comme ayant cours aujourd'hui. Elle est pourtant en contradiction avec un autre passage d'Adam Smith, passage où il dit que les salaires étaient fixés par la coutume et le prix des subsistances par. les fluctuations du marché. Il est vrai qu'il faut distinguer les salaires payés aux ouvriers agricoles de ceux payés aux ouvriers industriels.
Pour en revenir à l'objet de cet article, c'està-dire la difiërence qu'il y a entre le salaire naturel et le salaire nominal, continuons nos recherches.
Autrefois, le prix des subsistances variait d'une ville à une autre, et cela se comprend, à cause du ^manque de voies de communication qu'il y avait alors^ Aigourd'hui, il n'en est plus ainsi; les statistiques démontrent, par exemple, qu'il y avait, il y a quarante ans,plus de différence dans le prix duj6poment, entre Arlon et Bruxelles, qu'il y en a maintenant entre Bruxelles, New- York, Odessa, ou d'autres villes plus éloignées encore.
Autrelbis, en effet, les prix étaient axés par le marché d'une ville. Aiyourd'hui, au contraire, c'est le marché du monde entier qui détermine le prix du froment ; de là toute une révolution dans les transactions commerciales. Quand la récolte fait défaut dans un pays, on a recours à l'étranger pour la fourniture des produits qui lui sont néciessaires. Le prix de transport des Etats-Unis en Europe ne représente aujourd'hui qu'une minime portion du prix total du produit.
Si, comme les fait» le prouvent, le prix de la principale subsistance est le même dans le monde entier, que faut-il conclure dans l'examen du salaire? C'est, tout d'abord, que dans les pays où les salaires sont élevés, la situation de l'ouvrier est meilleure que dans d'autres où les salaires sont plus bas.
En Allemagne, par exemple, le taux moyen
d'un salaire est fixé à 19 francs par semaine^tandis qu'à New- York otx à Chicago, le salaire d'une semaine est en moyenne de 68 fr., ou 3 fois et demie ce qu'il est en Allemagne. Le prix du froment étant le même en Amérique qu'en Allemagne, — il y est, au contraire, moins élevé, — il en résulte que l'ouvrier américain peut acheter, avec son salaire, 3 fois et demie la quantjté de pain que l'ouvrier allemand peut se procurer.
D'après Elisée Reclus (1), le salaire moyen de l'ouvrier anglais est de 25 à 40 francs par semaine, ou supérieur d'un cinquième au salaire des travailleurs français, d'un quart à celui des ouvriers belges, de moitié à celui de l'ouvrier saxon et du triple à celui que paient les manufacturiers italiens.
Cette différence dans le taux des salaires de ces divers pays montre bien celle qui y existe dans la condition des salariés.
Nous examinerons,dans le chapitre quisuit,une autre face de la question du salaire naturel.
( 1 ) Nouvelle Géographie universelle.