CHAPITRE IV
Lie salaire naturel et la théorie
des besoins.
Le travail n'étant pas nne marchandise; il faut considérer dans le travailleur l'homme, être humain, ayant des besoins à satisfaire pour vivre et se développer.
Le travailleur doit être considéré sous trois aspects difiërents. Sa vie de travail se compose de trois périodes : celle di& préparation au travail ; celle dJ action et, eniBn, la période de ralentissement. De plus, il ne doit pas compter comme unité, mais comme chef de famille.
Les besoins essentiels de l'homme sont les suivants :
La nourriture ; Le vêtement; .
Le logement.
Ces besoins sont nécessaires à la conservation de l'espèce. Les autres besoins : moraux, Intel-
lectuels, esthétiques, ne viennent .et ne peuvent Venir qu'après que les premiers sont satisfaits.
Les besoins essentiels : nourriture, logement et vêtement, sont variables en quantité et en fjualité, selon le climat. Dans le» pays chauds, par. exemple, des habits légers suffisent, tandis que, dans Jes pays froids, il faut des vêtements de laine, afin de donner au corps la chaleur exigée par les lois de l'hygiène. Pour la nourriture, il en est de même. Ainsi, en Italie, la viande n'est pas d'une nécessite absolue. Une consommation trop grande de cette nourriture causerait des dérangements à celui qui s'y livrerait. Dans les pays froids, au contraire, cette substance alimentaire est indispensable, sous peine de dépérissement de l'individu.
Une enquête a été faite, en 1854,1&ur la condition des classes ouvrières dans difiërents pays. Elle a fourni l'occasion à des statisticiens belges et étrangers d'étudier le rapport du salaire nominal ou argent que l'ouvrier recevait, à cette époque, et la quantité de subsistances qu'il pouvait se procurer avec ce salaire-argent.
Cette enquête a démontré, une fois de plus, la situation relativement déplorable de l'ouvrier belge, comparativement à celle des ouvriers dans d'autres pays. Il s'en faut de beaucoup»
comme nous allons le voiï?, • que nos ouvriers soient aussi bien partagés que leurs confrères des pays environnants.
• Voici un type moyen de salaire naturel de Fou vrier belge en 1854 :
Le salaire annuel étant considéré coâime iine grandeur de 100, nous trouvons que :
La nourriture y entre pour . . . 54 p. c.
Le vêtement '.28
Le logement 1 . . 14
Les besoins de luxe : cabaret, tabac, etc. 1 1/2 Enfin, les besoins intellectuels . •. 2 Seulement ! •
Si nous comparong ce type de salaire naturel de. l'ouvrier belge avec quelques types de salaires naturels d'ouvriers étrangers, nous arrivons à des constatations réellement saisissantes.
Disons, en passant, que l'enquête de 1854 n'a été faite que dans quelques pays seulement. Mais ce qu'on a constaté tout d'abord, c'est que les salaires belges sont inférieure iie beaucoup à jceux d'Ecosse, d'Angleterre, de France et surtout d'Amérique (1).*
(1) Od a publié récetimenl la statistique des ouvriers étrangers habitant Paris. Ce sont, pour la plupart, des Belges, des Italiens, des Allemands, des Hollandais et des Suisses. Peu d'Anglais et d^Américains. Gela tient surtout à ce fait que les
On a calculé ce qu'il y avait de disponible dans les salaires d'ouvriers de différents pays, après que le type de salaire naturel belge de 1854 était satisfait. Voici à quelles conclusions on est arrivé.
La j^artie disponible du salaire de l'ouvrier écossais, après qu'il avait dépensé ce que dépensait au total l'ouvrier belge en 1854, était de 50 pour cent; l'ouvrier anglais, 55 pour cent; celui de Chicago', 70 pour cent, et celui de New- York, 80 pour cent I
Donc, pour prendre les extrêmes, le salaire naturel de î'ouvrîer belge de 1854' ne représentait que la cinquième partie du salaire de l'ouvrier de New-YorkI Autrement dit, l'ouvrier de New- York pouvait, avec son salaire, acheter 5 /ois autant de denrées et autres objets que l'ouvrier belge !
Au sujet des dépenses faites par les ouvriers, on constate ceci : A mesure que les salaires sont çlevés, une part plus grande de ce salaire est attribuée aux besoins intellectuels. A mesure que les salaires sont plus élevés, la part pour cent des subsistances va en diminuant; la part du logement, des dépenses diverses et de luxe grandit.
Ce fait est constaté aux Etats-Unis, en Angle-
salaires dans ces deux derniers pays sont plus élevés qu'en France, tandis qu*en Belgique, en Allemagne, en Italie, ils sont moins élevés.
terre, et les recherches faites en Allemagne par le docteur Engel (1) aboutissent au même résultat. Il y a là une loi qui nous montre que l'homme se développe intellectuellement une fois • que ses besoins physiques sont satisfaits, et que ses besoins intellectuels grandissent à mesure que les moyens dont il dispose sont plus grands.
Une étude semblable a été faite, à Mulhouse, Tannée dernière. (V. économiste fi'ançaiSy 1883.) Sur 16 professions, parmi lesquelles les ou-
(I) M. Engel, chef du bureau de. statistique de Berlin, adonné les "budgets types de 3 familles appartenant Tune à la classe inférieure, la seconde à la classe moyenne et la troisième à une classe plus aisée.
La \^^ avait un revenu de 1,100 à 1,800 francs par an et dépensait 42 pour cent pour le logement'; , d2 » » » la nourriture; 15 » » j> Ift vêtement; ■
5 » » » le chauffage;
i » ' B distractions et plaisirs.
La âiof, avec un revenu de 2,250 à 3,000 francs, dépensait 13 pour cent pour le logement ; 55 M » » la nourriture; 18 B ^ « » le vêtement; 3 » • » distractions et plaisirs.
La 3<"«, avec un revenu de 3,700 à 5,600 francs, dépensait 12 pour cent pour le logement; 50 » » » la nourriture ; 18 » » » lé vêtement; 3 » > » distractions et plaisirs.
On le voit, plus grand est le budget, moins élevée est la part destinée à la nourriture et plus élevée celle pour les plaisirs et les distractions. (V. Revue des Deux Mondes, tome XGVI, 1871.)
vriers sont le mieux payés, la nourriture absorbaitôl p.c.dusalaire,lelogementl5p.c.,le vêtement 16 p. c. Chez les ouvriers gagnant moins, la nourriture entrait pour 80 p. c. du salaire et était divisée comme suit : Pain, 33 p. c. ; viande, 14 p. c.; lait, 13 p. c.; épiceries, 24 p. c; divers, 16 p. c.
La plupart du temps, le salaire naturel du chef de feimille est insuffisant pour nourrir la famille entière. Il doit avoir recours alors au travail de sa femme et de ses enfants.
Ce qu'il est intéressant de savoir^ c'est dans quelle proportion la mère et les enfants participent au salaire total de la famille. Ducpétiaux, dans l'enquête de 1854, et pour ce qui concerne la Belgique, n'a pas recherché cette proportion. M. Hector Denis a essayé de remplir cette lacune et il est arrivé aux résultats suivants :
La participation du père est de 44 pour cent. Celle de la mère de ... 25 > »
Celle de 2 enfants de ... 31 » »
M. Denis est arrivé à ce résultat par les chiffres de Ducpétiaux qui évaluait, en 1854, le salaire annuel du père, de la mère et de deux enfants à la somme de 1,068 francs. Mais des recherches plus récentes lui ont permis de modifier ces chiffres . La proportion serait la suivante :
^^S^mmmiBmmam
Le 4)èpe, 2/3
La mère, 1/10
Les deux enfonts, le reste.
En Amérique, au Massachussets, le travail de la mère est presque nul ; il représente à peine 1 pour cent ! celui du père, 75 pour cent, et celui des enfants, 2i pour cent.
Il résulte de ces faits que, dans les pays de hauts salaires, la mère reste au foyer de la famille (1). Les enfants, de même, ne se livrent pas trop tôt au travail et ont le temps de se développer physiquement et intellectuellement.
Quelle différence chez nous !
Les bas salaires, et par suite une nourriture insuffisante, ont sur Tensemble de l'organisme humain des conséquences terribles. Le poids de l'homme diminue; la taille diminue également; il y a, en un mot, dégénérescence physique. Cela
(I) Si on recherche queUe est la proportion du travail des femmes relativement à celui des hommes, on trouvera qu'il y a accroissement du nombre des femmes employées dans Tindustrie minière, métallurgique, lainière, cotonnière, etc. Dans Tenquète faite par le gouvernement anglais à Taide de rapports de^ consuls des différents pays d'Europe et d'Amérique, on voit le môme fait établi. C'est ainsi qu'en 1870, époque où l'enquête en question fiit faite, les grandes manufactures de lin, de laine et de coton employaient en Belgique plus de 130,000 femmes suri 12,000 hommes. Plus de la moitié de ces femmes avaient moins de Si ans. (Voir les résumés de l'enquête publiés par M. Paul Leroy-Beaulieu dans la Revue des Deuar Mondes de 1871.)
est si vrai qu'il a fallu, par deux fois, depuis un demi-siècle, en Belgique, abaisser la grandeur de la taille exigée des miliciens pour être aptes au service,et fixer le tirage au sort à Tâge de 20 ans au lieu de 19.
La phtisie, cette maladie de la misère, tue en Belgique plus de personnes à elle seule que toutes les autres maladies réunies.
La phtisie, comme maladie du corps social, doit disparaître et elle disparaîtra à mesure que le bien-être de la masse de la «nation grandira.
C'est là le but que nous poursuivons en dépit d«s haines et des calomnies des -satisfaits et des repus de nos sociétés modernes, ■
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