CHAPITRE V
Ija théorie du fonds des
Heaucoup d'économistes ont cru, et croient encore, qu'en tout pays, à un moment doûné, il y avait une somme de richesse spécialement destinée â rétribuer les ouvriers. Cette somme de richesse a été appelée le fonds des salaires.
Cette théorie admise, il en résulterait que le taux moyen du salaire s'impose nécessairement. II n'y aurait plus qu'une division à faire de ce fonds, entre le nombre des ouvriers d'un pays, pour trouver le salaire moyen de chaque ouvrier. II en résulterait aussi que, si une partie des ouvriers parvenaient à fkire hausser le taux de leur salaire, c'est au détriment des autres ouvriers que cette augmentation serait faite.
Dans ce cas, les résistances des travailleurs, leurs tentatives pour faire augmenter leur salaire, ne se feraient pas aux dépens du capitaliste ou du
consommateur, mais bien au détriment de leurs frères salariés.
Cette théorie est à la fois absurde et égoïste.
Les partisans du statu quo^ du laisser-faîre, laissér-passer, avaient besoin de donner le jour à cette ânerie économique, pour montrer aux travailleurs quMls n'avaient qu'une cfiose à faire : subir en silence, sans murmurer, lès conditions qui leur étaient faites par les maîtres du capital.
C'est là un argument en faveur des gens ^qui prêchent la fatalité, l'inextricable fatalité des faits économiques. Ils disent aux salariés : < A quoi bon vDus mettre en grève? à quoi bon former des sociétés de.résistance dans le but de faire augmenter vos salaires? Le fonds destiné aux salaires ^tant fatalement le même, si vous réussissez dans vos tentatives, oe n'est pas le capital, la rente que vous frappez, mais vos frères en misère et en salaire I Cessez donc de résister au sort qui vous est fait, subissez en silence la fatalité des lois économiques! > • .
Heureusement.pour les salariés, il n'en est pas ainsi. Il est impossible de déterminer d'avance la somme de- richesse qui servira pendant l'année au paiement des salaires. Aucun industriel, même le plus humble, ne pourrait dire à l'avance quelle quantité d'argent il destine à ses ouvriers pour les
réflaunérer de leur travail pendant l'année qui commence. Et si un petit industriel ne. peut faire cela, comment serait-il possible à la masse des ' salariants d'un pays dQ le dire?
A la an de l'année, en faisant ses . comptes, un industriel pourra dire, à un centime près, ce qu'il . a payé en salaire, mais avant de commencer Tannée, cela lui est impossible.
De tous les économistes qui ont r4>andu cette idée du fonds des salaires, Stuart Mill est celui qui Ta le mieux formulée. Plus tard, pourtant, il a reconnu qu'il avait tort et a répudié courageusement se$ opinions premières.
Si l'on interroge les écouomistes, surtout ceux qui sont partisans de l'idée du fonds des salaires, et qu'on leur demande quelle est la loi du salaire courant, ils vous répondent que le salaire courant se fixe par la relation qui existe entre l'offre et la demande du travail.
L'offre, on le sait, c'est la population ouvrière: La, deinaTide^ c'est la quantité. de capital destinée à rémunérer le travail.
. Cette loi . de l'offre et de la demande, comme toutes les lois économiques d'ailleurs, est une loi tendancielle.
Il y a tendance à ce que les choses se passent comme on le dit, mais, en réalité, il y a trop de
circonstances qui viennent détruire ce que cette loi a de trop rigoureux.
Il est acquis, aujourd'hui, que le fonds géoéral des richesses est destiné, sans parts distinctes, à la production.
Il n'y a ni part distincte pour la rente, ni pour le profit, ni pour les salaires. Ces trois éléments . de la production entrent en lutte, .et le résultat de
cette lutte détermine la part qui revient à chacun d'eux.
Si l'on recherche la part du salaire dans le coût total de la production, on remarque que çette.part diffère non seulement d'industrie â industrie, mais encore pour chacune d'elles, d'année en année.
Dans l'industrie textile, en France, on a calculé que le salaire entré pour 10 p. c. dans le prix du produit; la matière première y entre pour 69 p. c, etc.
Dans l'industrie extractive, la part du salaire est de 40 p. c.
En Belgique, dans l'extraction du miner^d de fer, le coût en salaire est de 48 p, c. ; les autres dépenses, 52 p. c.
Dans l'agriculture, les salaires varient.de 12 à 15 p. c.
Dans l'industrie houillère, les salaires s*élèvent à 53 p. c. du produit, les autres dépenses, 35 p. c.
Une autre idée, soutenue pendant longtemps, et aujourd'hui encore, par les partisans du fonds des salaires, c'est que le travail est rémunéré par le capital.
Or, il est reconnu aujourd'hui, par l'analyse économique, q]ie ce n'est pas le capital qui paie le travail, mais bien \e produit lui-même.
Dans la Hesbaye, par exemple, le moissonneur reçoit, comme salaire, une partie du produit. Le faucheur aussi.
Au moyen âge, les règlements des corporations faisaient la part de chacun de ceux qui avaient coopéré au produit. Le maître avait une part déterminée pour cent, le compagnon et l'apprenti une autre part pour cent.
En Amérique, on trouve des traces de la rémunération du travail par le produit.
Les anciens cultivateurs, par exemple, sont nourris toute l'année et ont en plus une part dans le produit total de la récolte.
Ce qui a donné le coup de grâce à la théorie du fonds des salaires, c'est l'expérience faite par les Trades-Unions et les sociétés de résistance, dans leurs tentatives pour augmenter les salaires .
Avec la classe ouvrière, organisée en sociétés de métier, les industriels sont obligés de compter et non avec les ouvriers isolés, c'est-à-dire
comme le considérait Adam Smith, avec une force capable de lear imposer des conditions, qu'ils seront plus ou moins contraints d'accepter.
On a calculé que, de 1870 à 1880, il y ^ eu, en Angleterre, 3,352 grèves connues, surlesquelles :
598 grèves dans l'indastrie du bâtiment ; 400 » » métallurgique;
339 > » charbonnière.
L'économiste Thornton, qui s'est beaucoup occupé de la question du salaire, et cela avec beaucoup de science, fixa le salaire moyen par ouvrier, en Angleterre, pour l'année 1870, à 15 shellings par semaine, ou environ: 19 francs.
Il fixa la somme des avantages obtenus par les grèves à environ 5 millions de livres sterling, ou 125 millions de francs,soit 20 p. c. dusdaire.
Ce dernier fait, à' lui seul, renverse complètement la théorie du fonds des salaires.