CHAPITRE VI Le salaire naturel et le coût du travail
La plus grande préoccapation des soclétës capitalistes et des industriels est,actueîlement surtout, le coût du travail.
Le coût du travail, c'est le prix de la main^ d*œuvré. Deux ouvriers qui reçoivent le même salaire ne font pas nécessairement la même quantité de travail.
L'étu4e du coût du travail est très intéressante. On arrive à des condusions qui, à première vue, semblent être ou parfidoxales ou contraire^ à la vérité.
Ainsi, pour le dire de suite, il semble à peu près évident que Pin^érêt bien, entendu de Tindustriel, c'est de payer les plus bas salaires possi|)les. Eh bien ! c'est là une grande erreur. Nous verrons, 4ans la suite, que les salaires à bon marché, spnt encore ceux qui coûtent le plus cher.
Nous disons plus haut que cette question du <^t du travail préoccupe vivement les industriels,
et nous en avons une preuve convaincante par ce fait que, depuis de.nombreuses années, des grands industriels américains et anglais ont envoyé des délégués dans les principaux pays de l'Europe, à TefiTet d'y étudier cette question du coût du travail.
Les économistes anglais se sont surtout occupés de cette question. Ils ont recueilli, dans tous les pays, de nombreux matériaux sur les salaires et le coût du travail.
L^ngénieur-économiste Brassey, le fils d'un des plus grands constructeurs de chemins de fer, a mesuré la force de travail des ouvriers de différentes nationalités. M. Brassey a dirigé la construction de chemins de fer dans presque tous les pays d'Europe. IJ a employé, par conséquent, des ouvriers de différentes nationalités, et les remarques qu'il a. faites sont vraiment curieuses.
Ainsi, il cite ce fait : Il employait des terrassiers anglais qui étaient payés 6 francs par jour et des terrassiers français qui ne recevaient que 3 francs par jour, et il a fait cette remarque qu'il y avait encore intérêt â employer des terrassiers anglais, malgré le taux élevé de leur salaire !
L'économiste Jones a remarqué, de son côté, que le fauchage dû foin exige six à huit fois plus de temps à un ouvrier russe qu'à un ouvrier anglais.
Arthur Jung, célèbre par la relation qu'il a
publiée de son voyage en France à la fin du siècle dernier, dit qu'un cultivateur anglais, payé 3 shellings par jour, ou 3 fr. 75 c, coûte moins cher qu'un cultivateur irlandais, payé 60centimes par jour !
La conclusion à tirer de ces faits semble paradoxale. En effet, elle se traduit par ceci : lesalaire à bon marché est encore celui qui coûte le plus cAsr !
Les délégués anglais et américains, dont nous avons parlé tantôt, ont calculé que, de 1867 à 1873, dans l'industrie métallurgique, 25 ouvriers anglais faisaient autant de besogne que 42 ouvriers français.
Dans l'industrie houtUère, la production par ouvrier-est supérieure d'environ 20 p. c, en Angleterre, à la production par ouvrier dans le Hainaut (1).
M. Kennedy, un des délégués anglais dont nous avons parlé, a visité, en 1873, les Slatures et les tissages de Gand et de Verviers, et sa coaclusion a été que l'industrie anglaise n'avait rier à craindre de la nôtre. ■ Le traviûlleur anglais;
(I) Nous irouTons que, dans ceruios arroodiBsements miniari belges, U productionpiiroavrier vRrie.par aii,de96A135(ai]nes. La Bilaation et la plus ou moina grande richesse de la leiiu eiploii^a eaire pour une bonne pari dans ces différences, et il iBDt es tenir compte.
ditp-îl, est supérieur au travailleur flamand* L'Anglais est mieux nourri et produit plus en dix heures que le Belge en douze, y
M. Mundella, un autre délégué anglais, a visité nos établissements mécaniques, et il a constaté que le travail effectif du mécanicien belge est inférieur de 20 à 25 p. c, à Tefficacité du travail du mécanicien anglais.
Voilà donc toute une série de fedts qui concordent entre eux et qui démontrent suffisamment là supériorité àes ouvriers anglais et américain» sur nos ouvriers belges et aussi, mms dans des proportions moins grandes, sur les ouvriers français.
Une chose à remarquer, avant tout, c'est que les faits observés Tont été dans des industries où la force de Touvrier agit seule. En eflfet, les cul»tivateurs, les mécaniciens, les terrassiers, etc., travaillent, pour la plupart, sans lé secours des machines. C'est la force corporelle de l'ouvrier qui, principalement, aigit ici. Dans les industries où l'ouvrier n'est que l'accessoire de la machine, cette force personnelle de Touvrier ne compte, pour rien, l'habileté y est en quelque sorte tout. L'ouvrier n'a qu'à suivre le mouvement de la machine. Sa force, son activité ne peuvent aller plus vite, plus loin que la machine.
Si nous recherchons ce qui produit l'efficacité da trkyail, nous trouvons qu'elle est due à Taccroissement de l'énergie physique, intellectuelle et morale.
Or, rénergie physique est produite par une bonne et forte nourriture. En Belgique^ en sommes-nous là ?
La consommation normale de l'homme exige une ration d*entretien du corps etune raUon d'activité. Voilà ce que nous enseignent tous les traités de physiologie.
Notre consommation y en Belgique, est loin d'être normale. Nous verron«^ plus tard que notre consommation de viande, par exemple, relativement à celle des Anglais, est presque nulle.
L'énergie au travail * est donc une question de nourriture. Le corps humain peut être comparé à une machine à vapeur. Sans charbon, la machine reste immobile. Avec une petite quantité de charbon, elle marchera; mais, pour lui donner la vitesse voulue, il faut lui donner la quantité nécessaire de vapeur. Or, qui dit vapeur dit charbon; qui dit énergie musculaire dit force. La force, l'homme la demande à la nourriture.
Un autre fait également curieux à citer, c'est celui-ci ;
Les mécaniciens, en Angleterre, après le mou**
vement qu'ils ont fait en faveur de la réduction de la journée de travail à neuf heures, faisaient autant d'ouvrage en neuf heures qu'auparavant en dix.
Il résulte donc de ce qui précède que, pour activer la production, pour augmenter la force de travail de l'ouvrier ou, ce qui revient au même, pour diminuer le coût du travail, deux choses sont nécessaires :
P Une bonne et abondante nourriture pour l'ouvrier;
2® Une journée normale de travail, journée normale qui peut être fixée à huit heures par jour et non à douze heures, comme cela existe en Belgique.
Voilà le côté physique de là question. Le côté moral, le voici :
L'ouvrier travaillera et aura d'autant plus de soin et d'ardeur qu'il sera plus intéressé dans le produit.
Or, si l'activité au travail est en . raison de l'intérêt que l'ouvrier a dans le produit,on pourra, comme le fait M. de Laveleye (1), ranger les travailleurs, sous ce rapport, dans l'ordre descendant que voici :
(1) Eléments (TEconomie politique y pages 64-65.
P Celui qui garde pour lui tout ce qu'il produit ;
2** Celui qui obtient une part de bénéfice ;
3** Celui qui est payé d'après l 'ouvrage qu'il fait ;
4" Celui qui est payé d'après le temps qu'il est censé occupé ;
5® L'esclave dont tout le produit est pour son maître.
La condition la plus favorable à la production est donc celle qui donne à l'ouvrier tout ce qu'il produit. C'est la solution socialiste. C'est celle qui doit être le but constant de nos èfibrts.