‹ Essai sur le sentiment esthétiqueChapitre 10 sur 75 · CHAPITRE II LE BEAU (Suite · texte numérisé non relu

CHAPITRE II LE BEAU (Suite

En suivant l’ordre des définitions adopté plus haut, que l’on pourrait appeler l’ordre des contrastes, nous touchons aux deux grandes théories positives du jeu et du plaisir.

De la première, l’on peut dire que réduite à ses parties raisonnables elle n’est d’aucun secours, et que développée à l’excès comme il advint dans la suite, elle est évidemment fausse. Spencer prétend l’avoir découverte par hasard ; il est infiniment probable qu’elle lui fut suggérée par les définitions esthétiques kantiennes du beau, dont il sera question plus loin.

« L’art, dit le philosophie de l’évolution, est un jeu, parce qu’il est, comme le jeu, essentiellement désintéressé 1 . » Le plaisir esthétique est donc un plaisir de jeu ; et c’est là son caractère nécessaire et suffisant. D’où les aphorismes : « L’excitation esthétique est celle qui se produit quand il y a exercice de certaines facultés en vue d’elles-mêmes, abstraction faite de tout avantage extérieur » et « la conscience esthétique est celle dont

i. L’aphorisme est discutable. Est-il certain que le jeu soit désintéressé ? Le jeu désintéressé, dit Karl Groos, faisant sienne une observation de Souriau, « c’est à ne plus savoir ce que parler veut dire ! »

les actions elles-mêmes, abstraction faite de leur utilité, forment l’objet. »

« Le jeu, dit M. Ribot, est un genre dont l’activité esthétique n’est qu'une espèce. » Réduite à ces termes simples et clairs la définition peut être acceptée. Que le plaisir esthétique en soi ne soit lié à aucun intérêt matériel on l’accorde, mais ce premier degré d’élimination ne l’explique ni ne le délimite.

On va plus loin. Il ne suffît pas que l’activité esthétique soit désintéressée, encore faut-il qu’elle ne tienne ni de près ni de loin à aucune considération utilitaire. Lorsque celles-ci entrent enjeu, même à titre accessoire, il n’y aurait plus de plaisir esthétique. Un monument utile, les halles centrales par exemple, uné gare, ne sauraient éveiller le sentiment esthétique parce que en leur appréciation le point de vue utilité ne peut être négligé !

De telles exagérations se réfutent d’elles-mêmes. Le beau dans la nature organisée n’a-t-il pas pour expression, en général, la parfaite adaptation de formes en vue de Remploi ? L’idée utilitaire, consciente ou non, est ici la raison d’être, le fondement du plaisir esthétique.

Que dire de l’architecture P « L’art (en architecture), dit Violet le Duc, c’estl’expression sensible, l’apparence pour tous d’un besoin satisfait... » « Rien n’est plus répugnant dans l’architecture que l’illogisme des formes détournées de leur destination et de leur signification réelle pour simuler des ornements qui ne sont en réalité que des déguisements h »

S’agit-il de la nature inorganisée du paysage, la théo-

i. Cité par Véron, L’Esthétique.

LE BEAU

rie du jeu conduit à des résultats efïarants. On accorde l’utilité, sinon la finalité des lois naturelles et cependant n’existe-t-il pas un langage « des champs et des forêts » qui, précisément, grâce à l’idée d’ordre et de fin (et éventuellement pour d’autres causes), éveille au plus haut degré le sentiment esthétique ? Que devient alors la théorie du jeu? Les uns alors, pour expliquer le plaisir esthétique, invoquent (( le réveil obscur et inconscient des sentiments éprouvés à l’époque préhistorique1 » ; les autres, avec M. Ribot, « parlent d’une extension croissante de sympathie qui part de l’homme pour aboutir au monde entier. » L’éminent philosophe en appelle à l’humour pour sauver l’esthétique de la nature compromise par ses théories. Plus franchement Chaignet2 admet que « la nature n’a rien de ce qui constitue la beauté, car tout dans la nature a un but sérieux, or ce but utile ne permet plus de la considérer comme un objet de contemplation esthétique. »

Vraie d’un côté, fausse sous beaucoup de rapports, en tous cas insuffisante et incomplète, la théorie spencérienne fut un temps à la mode ; elle paraît aujourd’hui délaissée, tout au moins comme explication totale. Guyau et Bray font excellemment critiquée 3. N’insistons pas.

Tout plaisir sans exception, sensible, affectif ou intellectuel possède le caractère esthétique, telle est en deux mots la théorie hédoniste. Le beau est ce qui plaît, surtout ce qui plaît aux sens, l’intelligence n’intervenant

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