‹ Essai sur le sentiment esthétiqueChapitre 11 sur 75 · Y. Serge, Psychologie physiologique · texte numérisé non relu

Y. Serge, Psychologie physiologique

2. Chaignet. Principes de la science du Beau , cité par Bray (du Beau).

3. Y. Bray, op. cit. ; Guyau, Les problèmes de l'Esthétique contemporaine.

que par le rôle étroit qu’elle tient dans la sensation.

Seraient donc esthétiques les plaisirs du boire et du manger, du toucher, de l’odorat, au même titre que les plaisirs affectifs et intellectuels ; le plaisir que l’on éprouve à l’audition d’une symphonie ou devant un tableau de maître, au même titre que la jouissance d’un gourmet dégustant une douzaine d’huîtres ; c’est ainsi que l’on en vient à parler de l’esthétique d’un parfum ou de l’esthétique d'un dîner.

La réaction contre de si évidentes exagérations s’est manifestée par des restrictions au sens de ces mots <( tout plaisir». L’on appellera esthétiques les seuls plaisirs de l’œil et de l’oreille, représentatifs et désintéressés. Ils sont d’ailleurs plus intenses. Les mouvements internes et périphériques, imitation comprise, n’entrent-ils pas en collaboration avec les sensations visuelles et auditives au point d’accentuer leur vigueur et leur portée? Sous d'autres rapports les sens, dits supérieurs, occupent un rang privilégié. Ils perçoivent à distance ; les autres par contact. Ils sont à excitation intermittente, condition favorable à l’acuité des sensations correspondantes. Seuls, ils s’affranchissent, presque complètement, des oppositions et contraires (( du plaisir et de la douleur1 ». En d’autres termes les variations de sensations provoquées par l’œil ou l’oreille ne sont pas liées exclusivement au plaisir et à la douleur mais tiennent aussi à des causes plus compliquées, qui sont elles-mêmes productrices du sentiment esthétique. L’odeur par exemple est agréable ou désagréable d’après son action physiologique sur la membrane olfactive, le plaisir ouïe déplaisir de l’œil ou

. Wundt, Psychologie.

LE BEAU

de l’oreille dépendent au contraire d’autres facteurs adhérents tels que réflexes de tous genres, idées et sentiments associés; sympathie, suggestions des contrastes, de l’harmonie imitative, du rythme, des troubles émotifs, du chant intérieur, etc., etc. Une note fausse nous est pénible dans une audition musicale alors qu’isolée, en soi elle nous laisse indifférents 1 !

On ajoute que les associations supérieures excitent, plus que les autres, l’imagination créatrice; que les sens inférieurs sont principalement des instruments de défense et se rapportent au fonctionnement normal de l’organisme. L’œil et l’oreille nous mettent en rapport avec le monde éloigné et permettent cette extériorisation de la connaissance essentielle à l’aperception esthétique.

En résumé considère-t-on selon la théorie hédoniste intégrale que tout plaisir sans exception est esthétique, qu’il n’existe à ce point de vue aucune différence entre les organes inférieurs et les supérieurs ; l’absurdité des conclusions nous arrête. Sépare-t-on au contraire les organes en deux classes sous prétexte des réactions sentimentales et intellectuelles qui accompagnent les sensations visuelles et auditives, et non les autres, que le pivot de la théorie hédoniste se trouve entièrement déplacé. Ce n’est plus la sensation qui est esthétique c’est aussi et surtout le plaisir associé à l’interprétation, à l’imagination, aux souvenirs, aux sentiments sug-

i. L’interprétation va plus loin que la pure impression physiologique, que la sensation même ; elle est acte d’intelligence, et l’une des formes caractérisée de l’aperception esthétique musicale ; d’ailleurs en tant qu’imaginative elle n’est pas le monopole des sensations visuelles et auditives, ainsi que l’insinue Wundt ; bien au contraire une odeur, un parfum sont au plus haut degré suggestifs de souvenirs et d’imagination.

gérés. De là une confusion dont nous retrouvons maints exemples, dans la suite, entre le plaisir de la pure sensation et celui des éléments associés, considérés l’un et l’autre comme facteurs esthétiques équivalents, confusion dont le moindre défaut est d’engendrer un bloc esthétique, sans contours précis, rebelle à l’analy se r et par là relevant, en dernier lieu, de l’intuition spéciale I

Prenons un exemple :

« Tout plaisir, ditGuyau1, peut devenir esthétique en acquérant un certain degré d’intensité, de retentissement dans la conscience et ce retentissement correspond à la troisième et dernière phase de la sensation. Dan& la première il se produit un choc, l’organe intéressé entre en contact avec la cause extérieure, dans la seconde l’impression se change en sensation de plaisir ou de douleur, dans la troisième enfin, subordonnée à une certaine durée dans la sensation celle-ci se diffuse dans le système nerveux à la façon d’une onde, éveille par association ou suggestion une foule de pensées et de sentiments complémentaires et envahit la conscience entière. )) L’émotion esthétique consiste alors dans un élargissement, une sorte de résonance de la sensation à travers tout notre être et surtout notre intelligence et notre volonté. De là cette définition du beau : « Une perception ou une action qui stimule en nous la vie sous ses trois formes, sensibilité, intelligence, volonté et produit le plaisir par la conscience rapide de cette stimulation générale. »

Et l’on en vient, sur ce terrain, à qualifier d’esthétique le plaisir de boire un verre de lait dans la monta-

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