I. Y. Guyau, op. cit
"LE BEAU
gne! nous touchons ici à ce vitalisme (c’est ainsi que l’on a qualifié l’esthétique de Guyau), qui, ensuite, étendu et perfectionné par les esthéticiens français, est à l’origine de l’Einfuhlung Allemand. Le sentimentalisme y domine et nous sommes loin de la théorie hédoniste telle que la définissent ses fondateurs ! Aussi bien, laissant de côté de subtiles différences entre telle ou telle sensation, revenons à la théorie hédoniste intégrale, dans sa définition première : « Tout plaisir et surtout le plaisir sensible est esthétique. »
Gomme telle la théorie hédoniste est-elle réfutable ? Evidemment non.
(( Les définitions, dit Marcotte, ne sauraient être fausses lorsqu’on use du mot «j’appelle », mais le nom peut être donné mal à propos, comme si on appelait ellipse ce qu’il faut appeler parabole, et même, quand les choses ont des noms communs et en usage, il ne faut pas témérairement les changer ni donner aux noms une autre signification que celle qui est en usage. »
Il est donc permis, dans les cas douteux d’opter pour une définition et delà prendre comme point de départ, et plus loin, en supposant le problème résolu dans le sens d’une interprétation intellectualiste du sentiment esthétique, nous recourrons à quelque procédé de ce genre ; toutefois, ce droit de classer n’importe quoi sous une rubrique quelconque, il n’est pas licite d’en user à l’encontre des habitudes régnantes ou du sens commun. Le sentiment esthétique étant un plaisir, il n’y a rien de choquant, à priori, dans cette affirmation « j’appelle esthétiques tous les plaisirs ». Mais ensuite, considère-t-on les conséquences, le mot « esthéti-
. Y. Guyau, op. cit.
que », ainsi détourné de son usage habituel, on arrive à sanctionner des assimilations impossibles, des rapprochements contradictoires, par exemple entre la jouissance intellectuelle que ressent l’amateur devant une madone de Raphaël et les plus vulgaires sensations gustatives. La licorne et la limace sont attelées au même char î Si donc nous acceptons la définition hédoniste, cherchons soit un affixe au mot beauté, soit une expression nouvelle apte à désigner l’ensemble de ces plaisirs raffinés, supérieurs, que les esprits cultivés apprécient par-dessus tout et appellent esthétiques ; et alors, ce mot trouvé, tout sera à recommencer.
Le sens populaire, qui, dans ce pays, sait apprécier la beauté, confère aux mots, dans cet ordre d’idées, une signification qu’il n’y a pas lieu d’abandonner sans de solides raisons. Un paysage sera joli, agréable, riant, lorsqu’il plaît par la symétrie, les proportions, le coloris, l’éclairage ; la beauté se dit au contraire d’agréments plus intellectuels, plus profonds, plus élevés. Seront également jolis, agréables, une bouche, un nez, un menton s’ils plaisent isolément dans leur milieu, par la forme et les proportions. Dans les mêmes conditions on dira de beaux yeux, parce que l’œil nous apparaît comme l’expression vivante, le miroir de l’âme. De la figure où se lisent l’énergie, le courage, la bonté, on dira qu’elle est belle ; l’expression beauté sera encore à sa place lorsque la parfaite adaptation nous apparaît comme le reflet d’une intelligence supérieure ; une odeur est bonne ou mauvaise, elle n’est pas belle ou laide. Un bel âge, un beau climat sont des expressions courantes, mais que beauté soit ici synonyme d’agrément sans arrière-pensée esthétique, personne ne le contestera.
LE BEAU
En résumé la théorie hédoniste intégrale est irréfutable mais ne sert à rien ; la théorie mitigée aboutit au vitalisme et finalement à quelque synthèse confuse, dont l’Einfuhlung contemporain sera la dernière expression.
De toutes les définitions philosophiques du beau celles de Kant passent pour les plus complètes, non que tous les points en soient bons, loin de là, mais on y trouve décrites de main de maître par « l’harmonie de l’imagination et de l’entendement1 », les causes du sentiment esthétique vague, tel qu’il se manifeste, par exemple, devant la nature organisée en général ou devant l’ensemble des lois biologiques et cosmologiques. Les bases que le philosophe a posées dans cette formule, dégagées de la faculté spéciale, de l’universalité et du désintéressement, de ces conditions artificielles en un mot qu’imposaient les exigences du système, restent intangibles. Mais entrons dans quelques détails.
Lorsque, vers la fin de sa vie, Kant aborda le sentiment esthétique, ses critiques antérieures l’enfermaient par avance dans un cadre rigide dont il ne pouvait s’évader. Les catégories et l’impératif moral une fois posés, l’analogie voulait que le jugement esthétique fut également synthétique à priori et rattaché à quelque mode spécial de l’intelligence. D’où la nécessité d’admettre une sorte d’intuition sui generis, où la finalité touchait à la causalité, et de l’appeler du nom nou-
i. Par ces mots « harmonie de l’imagination et de l’entendement » nous devons comprendre le parfait accord entre ce que nous apercevons dans le monde extérieur et les lois de notre entendement ; l’ordre des phénomènes traduisant la logique de notre esprit ; en un mot la perception objective de la cause-finalité, catégorie fondamentale de l’entendement.
veau de « jugement réfléchissant ». Tel est le point de départ, mais bientôt les conséquences, imprévisibles, troubleront l’ordonnance et conduiront à d’inextricables difficultés. On ne peut concevoir l’exercice de la faculté esthétique, principe législatif à priori, sans universalité et par conséquent, sans désintéressement. D’autre part l’objet même du jugement esthétique n’est autre chose, d’après Kant, que l'ordre ou plutôt la cause finalité. Mais il n’est pas de fin sans objet, et làdessus, évidemment, les appréciations diffèrent. C’est alors, afin de maintenir l’universalité du «jugement réfléchissant » que le philosophe imagine le concept d’une « finalité sans fin » . Ici la contradiction des termes est flagrante, insoluble. Si le concept est inacceptable devant la beauté vague, à plus forte raison, la jugera-t-on ainsi devant la beauté adhérente, dans l’art et la nature, alors que la fin est toujours à quelque degré objet de perception. C’est alors, en désespoir de cause que, pour sauver quand même l’universalité, l’esthétique kantienne en arrive à ressusciter l’impératif moral ou plutôt sa contre-partie, sous forme d’un impératif esthétique correspondant à la beau lé morale ou beauté absolue.
On excusera ces arides développements, mais ils sont ici nécessaires afin de fixer ce qui est à retenir dans l’esthétique de Kant. Nous pouvons, mettant de côté les hypothèses systématiques et mystiques qui furent dans la suite obligatoirement surajoutées, nous en tenir à l'idée première représentée par ces mots « harmonie de l’imagination et de l’entendement » et, dans les définitions qui suivent, ce point et ce point seul, base et soutien de l’édifice, tel qu’il devait être, retiendra notre attention.
LE BEAU
Voici les définitions kantiennes, ce Nous appelons beau, dit Kant, les objets en présence desquels sans affirmer aucune liaison objective par concept nous sentons notre imagination s’harmoniser d’elle-même avec notre entendement1. Or si le sentiment de plaisir que suscite en nous ce rapport est subjectif, nous avons conscience que ce « libre jeu » est possible pour tous les esprits ; notre plaisir peut être universellement partagé puisqu’il procède d’une relation entre deux facultés communes àtous les esprits1. » D’où le second aphorisme : « Le beau est ce qui plaît universellement sans concept. »
Et le troisième, qui en posant le désintéressement, justifie l’universalité.
(( La beauté est la forme de la finalité d’un objet en tant qu’il est perçu sans représentation de fin. »
« Le beau, dit enfin Kant, est le symbole de la moralité et c’est seulement sous ce point de vue, en vertu d’une relation naturelle à chacun et que chacun exige de tous les autres comme un devoir, qu’il plaît et qu’il prétend à l’assentiment universel2. »
Que penser en définitive de la théorie kantienne? Personne ne contestera qu’à raison de ses contradictions et de son double mysticisme3, elle ne saurait être acceptée comme système d’ensemble. Il lui reste de
1. L’accord entre l’idéal individuel et la réalité serait encore, d’après Kant, source de sentiment esthétique. Lorsque cet idéal est lui-même d’ordre esthétique il n’y a rien à objecter. Mais s’agit-il d’objets simples ou concrets considérés en eux-mêmes, l’accord se résume dans la satisfaction du goût particulier et nous savons, toujours d’après Kant, que le plaisir correspondant, l’agréable, n’a rien d’esthétique en soi.