Ricardou, L’Idéal
LE BEAU
vrai et possible et se fonde sur la connaissance rationnelle de ce que l’être a d’essentiel. Un tel idéal en ce qui concerne la beauté en soi, valable pour tous et pour tout, est-il possible ? Ces mots beau absolu correspondent-ils autrement que par un effet d’exaltation mystique à quelque réalité, n’expriment-ils au contraire que l’aspiration de notre âme vers une inconcevable synthèse de perfections physiques et morales ? Connaissons-nous une forme de beauté incontestablement supérieure aux autres, dont le type parfait sorte de mesure-étalon s’impose par un impératif catégorique ? Il semble à première vue que l’accord, quand à la qualité, pourrait se réaliser sur une objectivation de la beauté morale. L’obéissance au devoir, rigoureusement poursuivie est indice d’une volonté soutenue, dirigée, ordonnée vers une fin, et le sacrifice de soi pour ce qui dépasse le devoir, attire et mérite l’hommage suprême. Mais ne nous y trompons pas, e’est à la sympathie, sentiment accessoire, à la communion avec un effort et une peine dout l’expérience personnelle nous a révélé le mérite, que la valeur morale doit en par tie l’universalité et l’intensité du sentiment esthétique correspondant ; de sorte que la primauté en est autant d’origine subjective et individuelle qu’objective et réelle 1 ; il n’existe que des présomptions en sa faveur et l’on pourrait soutenir, non sans raison, que le sentiment esthétique supérieur trouve à s’exercer de façon égale aussi bien devant les réalisations de l’art, où domine la sympathie, que devant celles de la nature, où, la sympathie venant à manquer
I. Toute volonté qui se réalise est une intelligence qui se déploie, mais si l’on n’admet pas l’apport, pendant la délibération, et dans des conditions déterminées, de motifs extra-physiologiques, c’est-à-dire la liberté, il n’est aucune différence entre l’ordre moral et l’ordre cosmologique, ou biologique. La sympathie seule établit la distinction.
d’autres émotions très fortes apparaissent à sa place.
La beauté morale fut-elle d’ailleurs proclamée le type parfait, la suprême mesure, dont on ne saurait s’écarter que les moyens, la morale, changent trop selon les temps et les milieux pour qu’il soit possible d’imaginer et de placer sur le piédestal un modèle intangible de perfection. A peine serait-on au premier étage de la tour qu’il régnerait une confusion de Babel pour la distribution des matériaux et l’on n’arriverait pas à construire plus haut, encore moins à atteindre les sommets.
Ainsi point d’idéal absolu d’aucune sorte ; là-dessus tout le monde est d’accord et quant à la supériorité de la beauté morale et à la primauté qu’elle réclame, les avis sont partagés. Il ne s’en suit pas que chacun de nous ne puisse se créer, dans un sens déterminé, un idéal particulier relativement concret, lorsqu’il s’agit d’un objet simple ; et concrétisé, pourrait-on dire, lorsqu’il couvre un groupement ; que l’attrait en soit purement esthétique, ou bien, en même temps, utilitaire et sensible, peu importe!
Cet idéal d’un objet simple ou plutôt l’idée préférée que l’on peut en avoir, considérons-le comme un produit dont les facteurs seraient le sentiment, l’habitude, l’imagination, le souvenir, les préjugés, les tendances, les considérations pratiques ou techniques, la sensation même ; de ces éléments mêlés et confondus, conscients ou non, résulte une préférence impulsive ou raisonnée. C’est un choix de ce genre, perpétuellement changeant, selon la mobilité des motifs, que nous trouvonsàla base de l’esthétique expérimentale de Fechner, dont il sera question plus loin ; et l’on comprend que dans ce cas,
LE BEAU
avec de telles origines, le plaisir de l’idée réalisée, contrairement aux prétentions de l’école empirique, n’a rien d’esthétique en soi, nécessairement. Admettre le contraire serait adopter dans son intégrité la théorie hédoniste d’après laquelle tout sentiment agréable est esthétique, quelle qu’en soit la nature. La distinction est importante et les conclusions qu’on en tire seront fréquemment invoquées dans la suite de cet ouvrage.
L’idéal concrétisé, plus large, plus compliqué, plus étendu dans le temps comme dans l’espace, se base sur une réalité connue, entrevue ou décrite. 11 est cette réalité agrandie, parée, perfectionnée sous l’influence des facteurs énumérés plus haut. C’est ainsi que le paysage où nous avons vécu enfants, dépose en lame une image qui demeure, embellie et décorée dans la suite par la poésie du temps ; on connait la désillusion souvent éprouvée, après une longue absence, devant la demeure où s’est écoulée notre première jeunesse î Une œuvre d’art, un site champêtre, un château de la Renaissance se transforme à travers les brouillards du passé en idéal de beauté où l’imagination a plus de part que la réalité. La sympathie aidant, la vie d’un saint Vincent de Paul fournira un idéal de charité, celle de Jeanne d’Arc un idéal de patriotisme et la mort du chevalier d’Assas, l’idéal du devoir militaire!
Les écrivains observateurs ou « psychologues » comme l’on dirait aujourd’hui, en quête d’un idéal féminin se gardent d’une description trop détaillée ; après quelques suggestions, quelques traits indicateurs d’expression, ils passent le pinceau au lecteur qui complétera le tableau1. C’est qu’en effet dans ce genre plus
i. V. Stratz, Le corps de la femme ; Gœthe, Lettres sur la Suisse ; Boccace, Le Décaméron, etc., etc., cités par Stratz, op. cit.
Lesparre. 4
qu’en tout autre, l’idéal de chacun varie du tout autout selon le tempérament, l’habitude, le goût et l’âge ; il se rattache à quelque vision antérieure développée dans le sens préféré, santé, maternité, grâce ordinaire ou grâce séduisante, aspirations « romantiques » ou froideur technique. Le regard et le sourire remplacent les yeux et la bouche, la forme le cède aux mouvements! A chacun donc, sur quelques traits suggestifs de reconstituer son rêve, de composer le tableau merveilleux que jamais l’ingéniosité d’un autre n’arrivera à produire !
La satisfaction que nousapportelaconformitédel’objet avec l’idée, l’idéal, le goût, qu’ils soient ou non nettement conscients, produit un plaisir qui, répétons-le, n’a rien en soi de nécessairement esthétique. L’étude expérimentale en ce genre de préférence, sera intéressante au point de vue normatif et descriptif, mais pour que naisse le plaisir esthétique, il faut le concours d’une interprétation intellectuelle sui generis qui, d’ailleurs, peut être impossible, lorsque les éléments du beau font entièrement défaut. Assurément le sentiment esthétique, stimulé par le plaisir des yeux (ou des oreilles) peut apparaître brusquement, à la façon d’un réflexe d’esprit, par un effet d’habitude, grâce soit à la prévision, soit à l’imagination, soit à la perception instantanée de l’expression hédoniste 1 ou d’autres éléments que la réflexion analyse après coup. Rien n’autorise à considérer une aperception de ce genre comme un effet de pure intuition et à plus forte raison comme un acte d’une faculté spéciale. Dès qu’il y a plaisir esthétique l’opération intellectuelle est nécessaire, immédiate ou antérieure. Nous reviendrons sur le sujet dans le cha pitre suivant, i . Y. p. 1 54 et suiv.