CHAPITRE III
Il demeure entendu pour nous que la beauté vraie a pour con tre-partie le plaisir esthétique, que l’une n’existe pas sans l’autre, et cependant tous les éléments du beau peuvent se trouver réunis sans que pourtant le sentiment esthétique se déclare ; c’est là un fait d’expérience que personne ne contestera. D'où vient alors l’insensibilité esthétique du spectateur ou de l’auditeur, quelles en sont les raisons ? Celles que nous trouvons du côté récepteur, chez l’individu, sont nombreuses : prédispositions, connaissances, état d’âme, santé, habitudes, etc., etc. ; il est inutile d’y insister en ce moment. Au pôle opposé les causes paralysantes seront de deux sortes, d’une part l’exagération des sensations et sentiments accessoires, des préoccupations utilitaires suggérées ou provoquées, l’excès de tension émotive ; d’autre part en sens inverse, un trop maigre cortège de ces plaisirs sensibles, de ces « intérêts » dont le secours est utile et quelquefois nécessaire pour stimuler et entretenir l’aperception de la beauté. Réduit à lui-même le sentiment esthétique qui souvent n’est pas engageant et demande un effort initial, ne prévaut pas dans tous les cas contre l’inertie de l’esprit et avorte avant de naître.
Comparons-le à ces fleurs qui blanchissent dans l’obscurité des caves et ne prennent odeur et couleur qu’au vivifiant éclat de la lumière solaire ; plante subtile et délicate il ne transperce pas toujours, s’il n’est provoqué et soutenu par un état de conscience favorable, en un mot par d’autres émotions, d’autres plaisirs faciles et entraînants, quelquefois aussi, c’est une question de mesure, par des considérations utilitaires plus ou moins conscientes.
Le sentiment esthétique pur et c’est là que nous voulons en venir pour le moment, occupera rarement, du moins à ses débuts, la conscience tout entière. Il est accompagné tantôt en excès, tantôt de façon à peine suffisante d’autres plaisirs et émotions1; si l’agrément ne prédomine pas, n’entraîne pas, l’effort d’attention nécessaire n’est pas à la portée de tout le monde ! Sensations et troubles émotifs de tous genres, envolées d’imagination, souvenirs et réminiscences, appel au transcendantal, élans religieux, rêves mystiques, extases, forment une gangue qui enveloppe et souvent dissimule la pierre précieuse. Pour connaître la nature du sentiment esthétique, en tenter l’explication, nous devons, à moins d’accepter à priori l’hypothèse du bloc, et précisément afin de ne pas nous enliser dans le mystère, nous devons l’isoler au milieu de cette abondante frondaison dont pourtant il ne saurait entièrement se passer. La tâche n’est pas aisée ; à vrai dire elle constitue tout le problème.
i. Que le plaisir, quelle qu’en soit la cause, s’il n’est pas au point de fixer l’attention, soit favorable au sentiment esthétique, ce n’est pas douteux. Mais il est exagéré de prétendre que « notre sensation du beau naît originairement d’une sensation de bien-être physique ». L’expérience ne révèle rien de semblable (Sic : Sully-Prudhomme, Questions esthétiques, et d’Eschtal, Esthétique et mémoire).
Que l’analyse, pour l’accomplir, n’ait donné que des résultats insuffisants et contradictoires, il n’y a pas lieu de s’en étonner. Comment explorer, décrire, ce qui n’a ni limites ni contours aussi bien en largeur qu’en profondeur; ce qui touche d’un côté, disent les hédonistes, aux sensations les plus vulgaires de l’existence journalière et de l’autre aux spéculations les plus élevées de l’esprit, sinon, disent les autres, à l’intuition transcendantale ; en un mot à l’homme tout entier dans les infinies manifestations de l’âme sensible et pensante ! Où s’arrêter? Devant l’impossible, l’esprit se prend faute de mieux à classer selon les grandes lignes qui lui sont familières, il prend les émotions et sentiments, les groupe et les fusionne, érige ces amalgames en blocs esthétiques, en appelle à la faculté spéciale, ou plus simplement dans le doute, se repose paresseusement dans une mystique contemplation.
Reste l’élimination, sorte d’analyse il est vrai plus sûre et plus lente ; mais alors une mesure type est nécessaire ; une norme régulatrice permettant d'apprécier, de conserver, d’écartër.
Ce critère obligatoire pour dégager l’essentiel du plaisir esthétique dans les divers qui accompagnent ou constituent la beauté, nous le cherchons vainement soit dans la théorie hédoniste intégrale, qui, je l’ai montré, n’explique rien et ne fait que reculer la difficulté, soit dans la théorie du jeu, insuffisante et simple point de repère fréquemment trompeur. L’Einfuhlung, sous le couvert de mots compliqués et de déconcertantes images, revêt simplement d’une étiquette nouvelle le produit cœurX esprit X imagination et dans cette confusion en appelle à l’intuition ou plutôt à la faculté spéciale, ce qui le place en état de suspicion légitime et, en tant que
critère, à raison de ses obscurités mêmes, suffît aie disqualifier. Quant au néo-vitalisme français, si raisonnable en soi, le bloc esthétique qu’il nous propose, s’il écarte l’intuition spéciale, admet les plaisirs sensibles des yeux et des oreilles, et ceux-là seulement. Moins mystique que le système allemand mais très hétérogène en ses poétiques extensions, peut-être ne possède-t-il pas la clarté nécessaire pour projeter quelque lumière sur le dédale où nous cheminons.
L’indispensable fil conducteur, sera-t-il permis de le proposer sous forme d’une définition purement intellectuelle du plaisir esthétique, point nouvelle assurément, mais simplifiée, rajeunie, dégagée des impedimenta qui jadis l’étouffèrent, et présentée sous une forme plus large, un aspect plus accueillant; quitte à vérifier dans la suite l’exactitude des prémisses et le bien fondé du point de départ. Comme souvent en géométrie, l’on supposera le problème résolu, et Ton démontrera ensuite que la solution proposée répond aux conditions requises, concentre les recherches, permet les éliminations raisonnables et peut-être nous sert efficacement de guide pour sortir du labyrinthe.
Le sentiment esthétique étant au préalable clairement défini en sa qualité de pure jouissance intellectuelle et non autrement, nous éliminerons dans ce chapitre, à titre de valeur accessoire, le plus utile mais aussi le plus envahissant de ses auxiliaires, la sympathie humaine et à plus forte raison, ce que l’on appelle par métaphore, la sympathie pour les choses ; nous écarterons également l’intuition mystique, souverain refuge mais aussi souveraine erreur, et source éventuelle d’inextricables confusions. Ces divorces essentiels établis, étendant le procédé de limitation et d’individualisation, nous en ferons
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l'application, les yeux fixés sur la théorie intellectualiste, aux genres de beauté les plus divers, qu’il s’agisse de l’art ou de la nature, à l’encontre des sentiments accessoires et des plaisirs purement sensibles de toutes catégories.
Donc le sentiment esthétique est d’ordre purement intellectuel, non qu’il s’agisse d’apprécier son caractère dominant qui, par ses rapports avec l’esprit, le place au-dessus des agréments sensibles et émotifs vulgaires, mais dans le sens précis, scientifique pourrait-on dire que le plaisir en est causé par l’exercice même de l’intelligence se dépensant conformément aux lois de sa nature ; par une jouissance de la pensée se développant dans ses formes (ou catégories) essentielles, ou ce qui revient au même collaborant intimement, communiant avec une autre intelligence, avec un effort, une volonté raisonnable et ordonnée. Nul mobile hors le sentiment, n’excitant en principe notre activité réfléchie, la condition nécessaire et suffisante serait, avec l’occasion, la collaboration des facteurs sténiques1 dépendant de la sympathie, de la curiosité, de l’intérêt, d’une prévision de jouissance esthétique, de l’imagination, du souvenir, des tendances mystiques ou religieuses, du plaisir de sens, de toute cause, enfin pourvu qu’elle ne soit ni désagréable ni trop violente ; de ces stimulants chacun a son utilité, mais le plaisir ou tout au moins l’indifférence des sens, dans l’ensemble, est à peu près indispensable2.
Ainsi compris le sentiment esthétique est tel, en principe, que l’envisageait Kant devant la beauté vague dans la première de ses définitions2: il s’accorde avec
1 . Sténiques ou propres à exciter les tonus affectifs favorables.