V. ci-dessus, p
la théorie du jeu ; ne trouve-t-il pas en lui-même et non à l’extérieur son plaisir et sa récompense? N’est-il pas à certains points de vue désintéressé? Il se place enfin aux antipodes de la théorie hédoniste soit intégrale soit mitigée.
L’intelligence humaine vit par l’intelligible1 qui ne saurait être hors de la causalité et de l’identité, par conséquent de la cause finalité2; ces formes lui sont indispensables ; elles constituent le cadre essentiel et suffisant de son exercice.
Notre esprit retrouve-t-il en face de lui l’expression d’une intelligence semblable à la sienne, en suit-il pas à pas les traces méthodiquement orientées vers un but raisonnable, le voit-il réalisé, il se repose et jouit, par dilatation, dans le fond de son être. Réduit au contraire à la cause efficiente, la raison tâtonne dans l’attente, elle souffre de l’incohérence objective et finalement,
1 . L’actualité de l’intelligence c’est la possession de l’intelligible (Aristote, Métaph.).
2. L’esprit, dit Lachellier, travaille par l’identité et la causalité, mais l’identité, si l’on considère la complexité du moindre phénomène, est le reflet de l’ordre et celui-ci évoque la finalité interne ou externe. Toute activité d’esprit est donc basée sur la cause-finalité. De celle-ci nous trouvons, comme monnaie courante, la relation, la ressemblance, la continuité, la totalité, l’évolution, la négation, la réduction, etc., etc. L’énumération n’a rien d’absolu, les multiples opérations de l’esprit permettant de subdiviser indéfiniment les modes de son exercice. Aussi bien Aristote admet-il douze catégories, Kant dix, Renouvau neuf, Hoffding un bien plus grand nombre ; quelques-uns posent la synthèse synonyme d’ordre comme forme essentielle ; d’autres interversions sont possibles. Retenons que notre vie intellectuelle opère sur les données : « tout ce qui existe a une cause, les mêmes causes produisent les mêmes effets ; » ce qui implique l’ordre et la finalité. A ces formes de la pensée personne aujourd’hui ne voudrait attribuer une origine métaphysique ; elles sont innées, mais en ce sens que le contact des réalités et les nécessités de l’existence canalisèrent progressivement en ces voies nécessaires l’activité naissante de l’esprit (V. Lachellier, op. cil. ; Hoffding, La Pensée humaine ; Kant, Esthétique').
comme l’oiseau perdu sur les mers, ne sachant où se poser, sombre dans l’abîme.
De même qu’il existe des tendances organiques et émotives par lesquelles s’expriment les besoins et se prépare la défense du corps, parallèlement se manifeste une tendance d’esprit par laquelle l’intelligence incline à déborder, à se répandre, à se rassasier d’intelligibilité ; elle se délecte, et sa délectation atteint le plus haut degré dans une expansion de ce genre facile, attrayante, et sans efïort.
De là devant la nature organisée et l’ordre cosmologique, où nous déversons la logique de notre esprit, le sentiment esthétique supérieur ; et devant certains paysages, sublime à part, le plaisir esthétique de retrouver et de détailler nos propres sentiments comme intentionnellement exprimés ; d’analyser esthétiquement, l’imagination aidant, la multiplicité, la variété, l’abondance, les contrastes, l’agrément sensible, la juste proportion, le largage éventuel des choses, par rapport soit à l’expression dominante, soit à l’ordonnateur suprême si les sentiments philosophiques et religieux prennent le dessus. De là devant la beauté morale, sous l’influence de la sympathie, une aperception esthétique des plus intenses, et, devant l’œuvre d’art, la jouissance esthétique de suivre l’expression d’une pensée, d’un sentiment vers lequel tout converge dans l’ensemble et le détail, de collaborer intelligemment et sympathiquement avec l’artiste, son travail, sa facture, sa méthode, son effort et sa réussite \ de partager ses
1. « L’objet de l’art est d’endormir les puissances actives ou plutôt résistantes de notre personnalité et de nous amener ainsi à un état de docilité parfaite, ou nous réalisons l’idée qu’on nous suggère, ou nous sympathisons avec le sentiment exprimé » (Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience').
émotions, de les installer dans notre âme; de là enfin dans certains cas qui seront à déterminer le plaisir esthétique de l’imagination, libre, désintéressée, par conséquent ascendante, de la pensée pour penser, t Lorsque se confondent ou à peu près le motif et l’activité d’esprit, la dépense psychique, aisée, facile devient jouissance intérieure. En elle la synthèse trouve sa raison d’être. Il se développe un sentiment intellectuel, (( une joie de la pensée elle-même, dit Holfding, faisant qu’elle se déroule d’après ses propres lois en rapport avec les exigences des sujets » alors « nous ne ^souhaitons pas d’autres satisfactions que celle qui est attachée à l’usage de notre faculté dépenser1 ». Plus l’esprit, sous l’influence d’émotions diverses, dont en première ligne, dans l’art, la sympathie, est doucement, insensiblement entraîné dans ce mouvement, plus est actuelle, vive, pénétrante la jouissance éprouvée. Sera donc esthétique à certaines conditions de désintéressement, de primauté, etc., etc., le plaisir du savant en train d’établir une loi naturelle, du romancier qui trace un caractère, de l’auteur dramatique qui suit le développement humain de son œuvre, et d’autres du même genre ; le serait, également à certaines conditions, le sentiment éprouvé par l’auditeur, le lecteur, le spectateur ; mais n’insistons pas quant à présent sur les détails d’application !
Fréquemment le sentiment esthétique s’accompagne d’une stimulation générale dont les causes, unies ou séparées, seraient : l’excitation du plaisir en soi, l’exal-
i. Hoffding, La Pensée humaine. « Dans le domaine de la vie des représentations, dit Hoffding, le besoin de dégager de l’énergie est si fort qu’une circonstance minime peut lui donner l’occasion de se développer. Il y a ici analogie avec le besoin de mouvement » (/d.).
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tation de l’esprit satisfait, l’affirmation de nous-même provoquée pour l’expansion intellectuelle, un certain orgueil de caste devant l’œuvre d'art et quelquefois, devant la nature, l’élan religieux. L’état sténique correspondant, d’ordre vital, ne sera pas confondu avec l’émotion esthétique ; il en est l’accompagnement souvent utile, quelquefois encombrant.
Le sentiment esthétique est donc en soi « la jouissance psychique » dont parle Hoffding ; mais de quelle nature est ce plaisir? L’appellerons-nous physiologique quand même, ou bien tient-il au-dessus de la matière, au pur esprit? La question est sans intérêt en ce qui regarde la théorie intellectualiste, mais précisément afin de montrer qu’il en est ainsi, nous nous y arrêterons quelques instants.
Tout plaisir (ou toute peine) de l’esprit ou du cœur, d’ordre intellectuel ou moral par conséquent, relève, disait-on autrefois, de l’âme immatérielle dont la nature est de penser. La position est aujourd’hui abandonnée. L’esprit, selon les idées nouvelles, ne participerait aux plaisirs ou peines d’aucune sorte ; tous viendraient du corps et finiraient avec lui 1 . Le succès des théories James Lange, l’importance croissante accordée au facteur émotionnel dans la genèse et la ténacité des complexus et la récente expérience en psycho-physiologie tendraient à confirmer cette manière de voir.
Le sentiment d’après les partisans de la théorie
i. Par cet aphorisme, dont il ne faut pas exagérer la portée, l’on rend au corps le rôle qui lui appartient en cette vie et sans doute en toute vie future ; vérité que les religions par l’hypothèse de la transmigration ou de la résurrection avaient mieux comprise que la plupart des philosophies anciennes et modernes d’après lesquelles la fin dernière de l’homme consisterait dans une absorption, à l’état de pur esprit, par la divinité.
physiologique intégrale se réduirait aux éléments suivants ; un connaître indifférent ; des troubles vasomoteurs et la conscience de ces troubles : il résiderait en fait dans ce dernier processus. Il suit de là que pour le sentiment esthétique aussi le plaisir correspondrait à certaines réactions périphériques ou internes plus ou moins vulgaires. Ainsi comprise l’explication physiologique conduit à des résultats inacceptables h Tout autre sera le verdict si l’on fait intervenir au nombre des troubles constitutifs du sentiment les réactions cérébrales internes propres aux connexions nerveuses, aux associations centrales, aux complexus psychiques troublés ou contrariés ; et c’est à présent dans cette voie raisonnable que nous oriente franchement la psychophysiologie.
Bechterew en sa « Psychologie objective », d’accord avec la plupart des auteurs, se refuse à admettre la théorie James Lange dans son intégrité. « Nous concluons, dit-il, que ces derniers (les peines et plaisirs d’ordre moral et intellectuel) ne résultent pas d’une altération du système cardio-vasculaire mais de processus de circulation et de nutrition du cerveau qui retentissent ensuite sur les organes vaso-moteurs1 2. » En d’autres termes ils sont localisés dans le cerveau, au siège de l’intelligence et de la pensée : dans ces condi-
1 . Une mère vient-elle à perdre son enfant, dit James, il y a pleurs, sanglots, abattement, etc... Supprimez ces manifestations émotives, l’affliction disparaît, il ne reste qu’un froid connaître ! (V. Bechterew, La Psychologie objective, et notre : Les inconnus de la Biologie déterministe. Paris, Alcan, 1914).
2. D’après Bechterew ( op . cit.') l’impression de l’œuvre d’art tient aux réflexes directs et associés qu’elle suscite, mouvements d’imitation, réactions intra-cérébrales, effets sthéniques, etc., etc. Ceci est vrai de l’impression d’ensemble. Distinguons et rangeons à part les réactions cérébrales propres à la pensée.
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tions rien n’empêche d’appeler physiologique le plaisir esthétique au même titre que tous autres plaisirs ou douleurs de même classe. Sensation intra-cérébrale ou propriété de l’âme, peu importe, le sentiment esthétique est fils de l’intelligence, il participe à sa dignité, se distingue des plaisirs émotifs et sensibles vulgaires et ne saurait leur être assimilé sans un intolérable abus de généralisation.
Il est un sentiment auquel l’on accorde en esthétique un rôle privilégié, plus que cela même, la vertu de conférer à lui seul le caractère esthétique, c’est la sympathie, non seulement d’homme à homme mais aussi, contrairement à l’étymologie du mot1, au sens complet et véritable, d’homme à objet. « La jouissance esthétique, dit Véron2, est une joie admirative, elle constitue proprement le plaisir esthétique » et Lipps ( op . cit.) ajoute « Tout plaisir esthétique est un sentiment de sympathie qui nous rend heureux. »
Bain définit la sympathie « tendance d’un individu à s’accorder avec les états actifs ou émotionnels des autres, ces états étant révélés par certains moyens d’expression». Son origine est physiologique, motrice. <( C’est, dit Ribot, la tendance à produire en nousmême une attitude, un état, un mouvement du corps que nous percevons dans une autre personne3. » Elle