Yeron, L’Esthétique
3. D’après M. Ribot ( Psychologie des Sentiments ) il ne saurait exister de sympathie psychologique complète sans l’apport d’un élément nouveau, Yémotion tendre propriété de la matière vivante, qui engendre la bienveillance, etc., etc., la sympathie ensuite s’étendant et se généralisant, s’intellectualiserait. Pourquoi cette émotion tendre, sorte d’attraction qui se manifesterait par le contact et l’attouchement ? Quelle en est l’utilité? N’apparaît-elle pas ici en faveur du système, comme ingrédient
serait donc, au premier stade, imitation, réflexe idéomoteur ; un acte circulaire , selon l’expression de Baldwin, dans la voie du moindre effort ; mais ce n’est pas tout. Le mouvement imité engendre à son tour le sentiment correspondant, aussi bien la sympathie humaine, participation psychique à l’état d’âme exprimé, comprend-elle, pour être complète, deux phases, l’imitation, le stade affectif-intellectuel. Le singe imite, il n’éprouve pas de sympathie ou tout au moins il ne la ressent que dans les limites infiniment étroites de son intelligence avortée.
Il n’existe pas de sentiment plus répandu, plus banal que la sympathie. Bien qu’elle puisse être pénible à l’occasion et provoquer un mouvement de retrait qui confine à l’égoïsme, l’altruisme et la pitié y prennent leur racine; peut-être même, en partie, le sentiment de justice. On la rencontre partout, chez les plus civilisés comme chez les plus frustes, elle va d’homme à homme, quelquefois de l’homme aux animaux supérieurs et particulièrement au singe, à cause de la ressemblance. Quels sont ses rapports de nécessité, d’utilité, ou d’essence avec le sentiment esthétique selon la théorie intellectualiste, et, croyons-nous, dans la réalité? C’est la question.
La sympathie vraie, d’homme à homme, nous la savons par expérience, stimule, encourage, provoque le sentiment esthétique, dont le départ, à son défaut, serait quelquefois difficile. Par elle devant l’œuvre
indispensable à la formule James Lange intégralement interprétée. L’intérêt, l’affection même découlent de l’identité habituelle des vies et de l’estime réciproque sans qu’il soit besoin d’aller au delà ; quant au « toucher » la sympathie avec l’artiste (et il en est de même dans une foule d’autres cas) ne révèle aucun désir de ce genre.
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d’art nous nous identifions avec l’auteur, nous comprenons et apprécions son travail, son effort, sa facture, et suivons pas à pas les étapes de sa pensée ; nous partageons les sentiments qu’il exprime. Elle nous attache à l’artiste dont la volonté et l’effort deviennent nôtres ; physiologiquement elle s’accompagne de troubles divers qui excitent et parfois intensifient jusqu’à l’extrême le tonus émotif général. Malgré tout cependant entre le sentiment esthétique et la sympathie la différence est essentielle. Celle-ci n’est pas la pensée qui appréhende et saisit une autre pensée, se déploie avec elle et sur le terrain artificiel de l’art, comme devant la nature organisée ou inorganisée, réalise (( l’harmonie de l’imagination et de l’entendement ». Son rôle bien qu’accessoire demeure considérable ; il n’est pas de sentiment plus utile et souvent plus nécessaire, mais point n’est besoin de la déifier, de l’ériger en élément essentiel, primordial, et, à plus forte raison, unique du plaisir esthétique. L’y introduire en ces qualités, c’est ouvrir la porte à tous les sentiments sans exception, de tous ordres et de toutes origines, et bientôt, forcément, apparaît le bloc mystique ave.c ses contours flous et son impénétrable contexture.
Les exemples ne manquent pas où, la sympathie venant à manquer, le sentiment esthétique ne naîtrait pas ou du moins ne se maintiendrait que difficilement ; le cas se présente lorsque l’idée dominante est à peu près indiscernable. La peinture hollandaise, d’après Taine, pourait être citée dans ce genre.
Où donc, se demande le célèbre critique, où est la ^pensée maîtresse dans les tableaux de l’école hollandaise? Des buveurs attablés, des servantes le plateau à la main, des bras qui circulent, le laisser-aller des
cabarets ; que nous disent ces scènes plates et vulgaires ? Sans doute la vie facile et bourgeoise, le délassement après les travaux du jour, la causerie familiale sur les affaires publiques et privées. Tristd aliment en vérité pour le sentiment esthétique supérieur, d’autant plus que loin, comme nous le sommes, de ces mœurs, de ces habitudes, de ces costumes, la banalité du sujet ne se prête guère au vagabondage de l’imagination.
Regardons de plus près, penchons-nous sur les détails, voici qu’apparaît la personnalité de l’auteur. Elle se révèle dans la probité, l’exactitude, le naturel, le choix des moyens, la science des agencements, le jeu des ombres et des lumières ; en cette facture « étrange et merveilleuse 1 » faite de volonté, de patience et de savoir-faire.
Devant l’œuvre d’art, répétons-le, la sympathie reste le stimulant par excellence, le promoteur et souvent le conducteur de l’aperception esthétique, à plus forte raison en est-il ainsi lorsque l’objet réalisé est franchement utilitaire ou ne vise qu’aux plaisirs sensibles. La sympathie peut en vérité rendre esthétique par sa seule présence tout ce qui de près ou de loin touche à l’homme grâce à l’intérêt qu’elle suggère, au tonus émotif qu’elle provoque, à l’imagination qu’elle déclanche !
Voicj des tribunes de courses légères, commodes, lumineuses, cerclées de fleurs ; les formes et les nuances s’harmonisent avec les verts ombrages et la grâce des parterres. Bien que l’œil soit charmé parla variété des formes et des couleurs, le plaisir esthétique ne sera ni dans l’agrément des sens ni dans l’utilité satisfaite.
i. Taine, sur Rembrandt.
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Mais on devine, on sent l’action d’une volonté prévoyante s’attachant à réaliser un ensemble équilibré et charmant, dans le cadre des qualités utilitaires essentielles. La pensée rencontre une pensée, comprend l’eiFort, réalise l’expression et le sentiment esthétique apparaît ! — L’art décoratif, les arabesques d’un fronton plaisent aux yeux, reposent le regard et l’attention ; seule la sympathie leur confère éventuellement une valeur esthétique !
Considérons à présent la perfection morale qui, elle aussi, est une œuvre d’art ; la sympathie nous apparaît forte, généreuse, impétueuse, si bien que, de son énergie propre, elle élève cette forme de beauté au-dessus de toutes les autres. Devant l'acte hautement moral, révélateur d’une existence entière, ou devant une série d’actes moraux, l’imagination, surexcitée, s’égare en rêveries où le transcendant colore le réel ; le sentiment esthétique se délecte, si l’on peut dire, dans la contemplation d’une vie constamment, méthodiquement orientée vers l’ordre, la justice, la bonté, et en fin de compte, comme terme idéal, vers le sacrifice de soi dans un but d’utilité générale et supérieure. Ce contentement, cette jouissance d’esprit que produit en nous l’aperception de l’ordre naturel, quoi d’étonnant s’il s’exalte lorsque de statique l’ordre devient dynamique et se réalise visiblement au prix de peines et de sacrifices dont l’expérience nous a révélé la valeur et le mérite !
Immense donc est l’importance de la sympathie pour nous aider à pénétrer, à comprendre la beauté morale et son rôle est ici d’autant plus efficace que, généralement, sur ce terrain, à la bienveillance admirative ne s’oppose pas son mortel adversaire, la jalousie.
Lesparre. 5
Etrangers à la peinture, à la sculpture, à la musique, nous le sommes presque tous et à cause de cela l’interpénétration intellectuelle, la compréhension esthétique nous échappent partiellement : serions-nous pratiquants en ces genres que souvent la jalousie nous tirerait par la manche et troublerait à sa source le sentiment esthétique naissant. Dans le domaine du devoir et du sacrifice ceci est moins à craindre, l’idée morale n’est pas arriviste.
Signalons enfin les effets de la sympathie dans l’aperception esthétique de certains paysages, mais en nous bornant, comme il convient, à la sympathie vraie, d’homme à homme, toute métaphore écartée. Qu’il s’agisse de sites naturels ou de sites représentés, elle est encore le grand moyen, le stimulant par excellence propre à déclencher le sentiment esthétique qui autrement, pour diverses raisons1, tarderait peut-être à se produire ! Les artistes le savent bien ; ils n’ignorent pas que la peinture d’un paysage, fut-il attrayant au possible, se passe difficilement du vestige humain, et nous même que de fois en contemplant d’insipides vallées où resplendit l’industrie de l’homme, en apercevant perdue dans les bruyères, sur le plateau désolé, l’humble chaumière, ou, dans la forêt, la cabane du bûcheron, ne sentons-nous pas l’utilité du vestige humain pour exciter l’imagination et réveiller éventuellement le sentiment esthétique prêt à sombrer dans l’ennui.
Quels que soient les mérites de l’œuvre et l’intérêt du vestige humain, deux conditions sont nécessaires au succès de la sympathie : i° que le courant de conscience ne soit pas encombré de préoccupations con-
i. Y. chap. ix.
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traires ; 2° qu’elle s’accompagne de plaisir ou tout au moins de neutralité sensible.
Une machine peut être le point de départ du sentiment esthétique, grâce à la sympathie, pourvu que la préoccupation utilitaire ne l’emporte pas exclusivement1. Pourrait être esthétique le plaisir de résoudre un problème, de lire ou d écrire un feuilleton dramatique, s’il n’était annihilé sous ce rapport par Pattrait delà réussite, des avantages matériels, la curiosité ou d’autres émotions vulgaires. Sans doute de tels simulants étaient nécessaires, mais ils n’en constituent pas moins, au point de vue esthétique, un obstacle dirimant.
Traversant les Alpes à la tête de ses légions, César se plaint du caractère insipide des paysages où manquent les champs de bataille ! L’ingénieur en train de capter la houille blanche, tout à son usine, pense-t-il à l’affront qu’il inflige à la nature !
Dans les arts même où le rôle de la sympathie est si grand, nous voyons qu’elle recule cependant, entraînant dans sa déroute le sentiment esthétique, lorsque dominent à l’excès des sentiments contraires, l’indignation, le dégoût, la curiosité, les préoccupations documentaires ou utilitaires. Nous restons froids devant la représentation d’une clinique de chirurgie ou d’une cérémonie officielle, à moins que l’artiste n’ait trouvé là, comme Rembrandt, le prétexte d'un chef-d’œuvre.
La sympathie ne saurait davantage prévaloir contre le supplice des organes. Le plaisir de l’oreille est indispensable dans la musique et la sensibilité rétinienne ne
i. Sully-Prudhomme exagère lorsqu’il prétend qu’une machine est esthétiquement belle en tant qu’expressive et représentative de ses moteurs. La sympathie est nécessaire pour faire contrepoids aux préoccu pations d’utilité.
peut être impudemment heurtée dans les arts visuels. Ne confondons pas cependant les impressions physiques avec la résultante d’interprétation plus ou moins consciente, fondées sur le goût et l’habitude ; exemple, le déplaisir que l’on éprouve devant un corps ou un visage difformes. Le laid n’est pas un obstacle au sentiment esthétique le plus pur et quelquefois le plus - élevé ; la sympathie envers l’artiste ou même avec le sujet y trouve son emploi. L’opinion contraire, professée par certains mystiques n’a plus cours aujourd’hui.
La sympathie dans ses rapports avec le sentiment esthétique aurait donc pour domaine le beau dans les arts, le beau moral et quelquefois la beauté du paysage. Il ne suit pas de là qu’elle soit inutile sur d’autres terrains, par exemple devant la nature organisée ou inorganisée en général : elle y apparaît éventuellement mais peut aussi, sans inconvénient, faire absolument défaut.
A contempler les justes proportions et l’admirable dessin des formes animales et végétales, l’harmonieuse beauté du cheval, les merveilles des convergences biologiques, l’ordre et la variété des lois cosmologiques, nous éprouvons le sentiment esthétique supérieur représenté selon Kant, par Vharmonie de l’imagination et de l’entendement ; et cependant la sympathie au vrai sens du mot n’y tient peut-être aucun rôle.
Elle est encore en principe inexistan te devant la nature inorganisée y compris le paysage lorsque domine ce que l’on pourrait appeler les formes neutres ou égoïstes du sentiment esthétique1. Ecartons le sublime dont le
i. V. sur les différentes formes du sentiment esthétique devant le paysage, ch. vm et ix.
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sens esthétique est d’un genre particulier (et sur lequel nous reviendrons dans un chapitre spécial), plaçonsnous devant un site où nul vestige humain n’entraîne l’imagination, le sentiment esthétique consiste principalement, toute philosophie de l’ordre écartée, à retrouver dans les objets, leurs formes et leurs mouvements, les idées que nous y projetons ; à suivre, avec ou sans le secours de l’imitation intérieure, l’expression d’un sentiment qu’une illusion volontaire nous représente comme intentionnelle, et le plaisir sera d’autant plus profond que sera plus parfait l'accord des choses et de leur langage avec notre état d’âme. C’est ainsi qu’aux uns répondent esthétiquement les landes désolées de la Bretagne et l’inclination des saules aux bords de l’étang, aux autres le gai soleil et la blanche lumière du midi ; les imaginatifs préféreront le mystère du clair obscur, des forêts profondes et des horizons brumeux, où leur pensée libre, désintéressée, gagne les hauteurs et domine hardiment les réalités ; pour ceux-là l’essor esthétique est preque impossible sans une évocation sympathique de l'humanité.
Qu’il puisse s’établir entre nous et les choses, devant la nature une sorte de « communion de sentiment » fondée tantôt sur l’expression fortuite comprise et renvoyée, tantôt sur l’imitation et les suggestions qui en résultent, personne ne le niera. Mais donner à cet état d’âme le nom de sympathie, c^est prendre le figuré pour le propre. La sympathie, dans sa forme ultime et essentielle, dépasse l’imitation et atteint le stade affectif et moral; les sentiments, les pensées d’autrui deviennent nôtres. La nature par elle-même n’est ni gaie, ni triste, ni douce, ni méchante ; elle n’a pas de sentiments auxquels nous puissions répondre. Les impres-
sions de calme que nous éprouvons devant l’immobilité sereine d’un lac pyrénéen, de tristesse devant la mer grise du nord, de joie devant les coteaux ensoleillés du midi ne sont que l’écho de nos états dame, intensifié par l’imagination ou le résultat d'une expression fortuite faite d’analogie et de convention. Si donc l’étiquette sympathie subsiste le contenu est différent.
On admet qu’il peut exister une sympathie vraie, allant d’homme à homme devant et à travers la nature : elle est fondée sur la communauté de sort en face de la puissance suprême. L’homme s’objective comme parcelle de la totalité et s’unit à ses compagnons de faiblesse et de misère. Ce genre de sympathie n’est pas lié à l’aperception esthétique et tient au sublime ; il n’est pas l’amorce mais la résultante de la synthèse esthétique. Quant à la sympathie envers le Créateur, c’est peut-être le fait de quelques âmes mystiques, mais la poésie ne remplace pas la réalité !
Nous reviendrons sur ces considérations simplement esquissées en ce moment1.
Cependant le sentimentalisme contemporain s’est emparé de ce mot sympathie et joignant le propre au figuré il l’érige en élément essentiel, prépondérant, du sentiment esthétique.
D’après l’Einfuhlung, la sympathie, grâce à une intuition spéciale, nous projette dans les choses, nous objective dans l’objet qu’instantanément notre moi entoure et pénètre, avec lequel il s’identifie ; et cela serait l’essentiel du sentiment esthétique1. Le néovitalisme français invoque une sympathie symbolique , expression heureuse en ce qu’elle distingue de la sym-