‹ Essai sur le sentiment esthétiqueChapitre 19 sur 75 · Y. chap. 1 et vi · texte numérisé non relu

Y. chap. 1 et vi

L’obscur processus d’un déplacement de personnalité, peul-on soutenir qu’il existe dans la fréquente et banale genèse du sentiment esthétique devant la nature ? Et si l’on tient à résumer en formule unique, les modes divers de plaisir esthétique, tels que nous les détaillerons plus loin, à l’aspect d’un paysage ou d une scène rustique, ne pourrait-on dire, simplement, « vibrer à l’unisson des choses » ?

Si donc la sympathie vraie, tout vestige humain écarté, ne trouve pas nécessairement sa place dans le beau de la nature (ce qui prouverait qu’elle n’est pas un élément essentiel du sentiment esthétique), la « sympathie symbolique » ne saurait la remplacer. Celleci même, indéterminée de sa nature, image de poésie, ne peut être sans danger introduite dans le bloc esthétique, à titre de partie intégrante. On échoue ainsi dans le sentimentalisme vague qui tout embrasse et finalement dans le mysticisme ou peu s’en faut.

Le rôle de la sympathie au vrai sens du mot est trop grand, trop capital pour qu’il soit utile de le compromettre par de mystérieuses affinités. Le sentiment religieux déformé conduit de l’église aux officines des médiums ; la sympathie défigurée répond au besoin d’unifier les divers de l’aperception esthétique sous l’égide d’un sentimentalisme semi-mystique ; elle devient l’étiquette de ce creuset magique, d’où, par la fusion des éléments constitutifs de l’homme total, et de plus encore, sortirait, d’après les néo-vitalistes, la beauté.

La sympathie ainsi décrite et séparée de ses contrefaçons, l’on me permettra, afin d’éviter les redites d’adopter la division suivante. J’appellerai supérieur

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le sentiment esthétique en soi, selon la théorie intellectualiste, dégagé autant que possible des accessoires quels qu’ils soient, et j’appellerai secondaire le même sentiment à base de sympathie, c’est-à-dire plus ou moins doublé d’une projection du moi par laquelle nous suivons pas à pas « l’autre » (non l’objet ou la chose) dans son effort, sa facture, sa méthode, sa pensée, ses émotions, son succès. La sympathie caractérise donc le sentiment esthétique secondaire, mais la sympathie humaine en dehors de laquelle, sauf peut-être à l’égard de quelques animaux supérieurs, il n’existe pas de sympathie complète dans le vrai sens du mot.

Le sentiment esthétique sous la forme supérieure ou secondaire peut-il être intuitif P La question a été diversement résolue.

D’intuition métaphysique telle que l’admettait Kant, comme résultat d’une faculté spéciale, ou telle que la conçoivent, dans le même ordre d’idée, les philosophes de l’Einfuhlung, il ne saurait être question1. S’agit-il d’une satisfaction esthétique instantanée où le connaître esf presque immédiat et réduit au minimum, il peut y avoir, de l’avis général, une sorte d’intuition pratique à base d’habitude, de connaissances acquises, de prévision, d’idéal antérieur, de sympathie.

Le Que c'est beau ! résume en explosion de joie l’agrément des yeux, les délices de l’oreille, le débor-

i. L’intuition naturelle dépassant l’intelligence, préconisée par Bergson, rappelle la faculté spéciale de l’Einfuhlung, généralisée. Toutefois, d’après l’éminent philosophe, la faculté intuitive se trouverait principalement chez l’artiste qui voit les choses « dans leur plénitude immédiate et dans leur individualité ». Même dans ce cas l’intuition ne peut être qu’une vue pratique plus ou moins ingénieuse et profonde ; et d’ailleurs si l’œuvre d’art est synthèse, le sentiment esthétique est avant tout analyse.

dementdes plaisirs sensibles plus ou moins accompagnés d’une aperception conceptuelle par prévision. Qu’il s’agisse de l’art et de ses chefs-d’œuvre, des sites et paysages, des végétaux, des animaux ou des lois cosmologiques ; devant la splendeur et la multitude des facteurs esthétiques entrevus ; science et variété des moyens, fécondité et adaptation, proportions, coloris, lignes, jeux d’omhre et de lumière, clairs-obscurs, expression, harmonie, mélodie, timbre et phrases musicaux, jouissances associées de tous genres, avant même que le sentiment esthétique amorcé ne se développe dans sa plénitude par l’analyse, la synthèse et l’imagination, on s’exclame par enthousiasme, par reconnaissance anticipée. Le Que c’est beau jaillit encore de nos lèvres lorsqu’un idéal de beauté, antérieurement conçu dans un sens déterminé, s’offre subitement à nos yeux ou à nos oreilles.

Brusque et saisissante, ou graduellement formée, l’impression de sublime se manifeste également devant le terrible et le grandiose par ces mots que c’est beau . Beau est alors synonyme de force irrésistible, d’immensité, de magnificence, de sagesse infinie, de surhumain. Il s’y joint quelquefois, comme devant l’expression hédoniste1 la pensée, exprimée par Kant, que certaines choses sont là, tout exprès, comme témoignage de la puissance créatrice, pour rassasier notre esprit et nos sens ! Le sublime conduit au sentiment

1. L’expression hédoniste correspond à l’émotion que nous ressentons en bloc devant l’infinie variété des agréments sensibles qu’à certains moments nous offre la nature. Le plaisir esthétique se réduit alors à l’insertion logique des effets sensibles dans l’ordre selon la cause finalité et nous conduit soit « à l’accord de l’imagination et de l’entendement » soit pour les esprits à tendance religieuse, à l’ordonnateur suprême.

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esthétique (et la réciproque est vraie), mais par la réflexion, l’analyse et la synthèse !

L’aperception esthétique dite intuition ne saurait donc être dans tous les cas qu’une opération d’esprit plus ou moins rapide \ mais pratique et normale. La refuser dans ces conditions serait aller contre les faits et mutiler la pensée. Alors même que l’on admettrait, selon la théorie hédoniste intégrale, que tout plaisir est esthétique, l’intuition se réduirait à la prévision et à la sensation ; mais la sensation même est un jugement, à l’occasion très rapide comme réflexe de la pensée, mais rien de plus.

En résumé le sentiment esthétique est entièrement de nature intellectuelle, bien que toujours accompagné sinon encombré d’émotions et sentiments variés. Il ne dépend d’aucune faculté spéciale et n’a rien de commun avec l’intuition métaphysique ; l’intuition pratique, toujours possible, mélange de prévision, de plaisir

i. L’intuition esthétique devant l’œuvre d’art, d’après M. Joussain (Rev. philosoph., 19 1 5), serait cc une illumination subite, un coup de grâce, une perception indivisible de la beauté. » Bien que la formule soit un acheminement vers la faculté spéciale, l’auteur, à temps, revient à l’intuition pratique. Même ainsi réduite, l’intuition est loin d’être la règle, et notre aperception esthétique, sauf pour le déjà vu, incomplète au début, s’organise par l’attention. O11 admire la ressemblance, la facture, l’éclat, l’expression en bloc avant d’avoir détaillé et compris le sens profond de l’effort esthétique. Devant le tableau de paysage, en l’absence du vestige humain, des heures et quelquefois des jours sont nécessaires pour en pénétrer l’expression esthétique 1

D’après Hoffding la sensation est un acte de pensée, « une distinction » et cependant la différence entre la sensation ainsi comprise et le jugement serait essentielle. Il paraît difficile d’accepter cette manière de voir. Ou bien la « distinction » est inconsciente et alors nous retombons dans l’impression passive, au-dessous de la sensation véritable, ou bien elle est consciente. Mais alors distinguer, c’est comparer, et le jugement, bien qu’à l’état embryonnaire, existe.

sensible et de reconnaissance ne, doit pas nous illusionner à cet égard.

Assurément devant la nature et l’art, l’aperception esthétique s’accompagne quelquefois d’une perception d’ordre, de perfection, à ce point impétueuse et soudaine que l’imagination aidant, l’âme, le corps même sont comme soulevés, transfigurés, et nous voilà tentés d’attribuer une origine suprasensible au souffle qui nous emporte. Gardons-nous de ces exagérations. Hors le cas des décisions dans l’ordre moral, tout se réalise en nous par des moyens purement, humains. Aussi bien que la faculté spéciale, tout mysticisme doit être résolument écarté.

A l’encontre de la théorie intellectualiste on invoque la forme synthétique de l’activité psychique. Comment analyser, disséquer ce qui est inanalysable. La philosophie contemporaine admet aujourd’hui que le caractère propre de l’activité spirituelle est « l’intériorité réciproque des parties ». Il n’existe pas, dit Hoffding, de démarcation entre la sensation et l’image souvenir, l'image et la pensée, la pensée et la décision volontaire, aussi bien au point de vue biologique qu’au sens spiritualiste1. Placer le sentiment esthétique dans l’acte intellectuel c’est en faire l’apanage de l’activité spirituelle totale. Toute séparation est artificielle et ne répond pas à la réalité. Telles sont aussi à peu près les conclusions du néo-vitalisme français et de l’Einfuhlung Allemand.

1. C’est pourquoi, dit Dwelshauvers, « il n’y a pas délocalisations psycho-physiologiques. Ces localisations sont de haute fantaisie », et « à mesure que la connaissance anatomique et histologique du cerveau pro gresse, tout espoir disparaît de déterminer les localisations psycho-physiologiques ». Rien ne montre mieux la naïveté de certains biologistes que leurs efforts persistants dans cette voie et les progrès qu’ils se vantent d’avoir accomplis (Y. G. Dwelshauvers, L’ Inconscient).

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Cela posé, dit-on, reste à qualifier esthétiquement le bloc irréductible, à lui donner la coloration spéciale. Ici seulement les avis peuvent différer ; les uns invoquent la sympathie d'homme à homme ou d’homme à chose; les autres l’étiquette sociologique, qui peut-être fixe les règles et conditions des moyens, mais n’explique pas la nature profonde et intime du sentiment esthétique ; d’autres enfin le frisson de vie, l’élan total du corps et de l’âme s’affirmant et s’exaltant. Bon nombre enfin, se rendant compte de l'insuffisance de ces caractères intérieurs, ne craignent pas d’en appeler à la faculté spéciale, ou plus sagement imaginent une sorte d’intuition sympathique, qui forcément elle aussi incline vers le mysticisme.

Là déjà, dans le nombre et la contradiction des remèdes, apparaît l’insuffisance des solutions proposées! Et d’ailleurs, répondent les intellectualistes, nous le reconnaissons-, ce que l’analyse dissocie en posant le sentiment esthétique comme œuvre de l’intelligence et de celle-ci seulement, ne saurait être pratiquement séparé de tout contact avec les éléments divers de l’activité mentale. Mais en fait l’intelligence n’est pas la volonté, ni la sensation ni la mémoire ni l’émotion : en les innombrables domaines où elle s’infiltre et agit, elle reste ce qu’elle est. A son exercice, dans certaines conditions, correspond une jouissance sai generis qui domine et utilise à son profit les autres éléments de l’activité mentale. Encore cependant que le chef se mêle au cortège nous ne devons pas le perdre de vue. Aussi longtemps qu’il dirige, l’action se concentre dans l’expansion intellectuelle libre, désintéressée, considérée en elle-même et pour elle-même et non dans les accessoires, pourtant utiles ou nécessaires ; vient-il à s’effacer,

à disparaître, la synthèse comme un troupeau sans conducteur se désagrège pour reformer d’autres groupements au gré des circonstances.

A condition de ne pas exiger un isolement impossible et d’admettre que les cloisons étanches introduites par l’analyse n’existent pas dans la réalité, la théorie intellectualiste est fondée à délimiter le plaisir esthétique, en tant que purement intellectuel ; sauf a reconnaître l’utilité sinon la nécessité de sentiments accessoires, qui le stimulent, l’accompagnent et le fortifient.

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