CHAPITRE IV
Il semblerait si l’on considère la qualité et la quantité des ouvrages traitant de l’esthétique que rien ne reste à dire sur l’idée dominante1 dans les arts, que tout le monde est à présent d’accord sur le caractère, le rôle, l’importance de ces idées, sur leurs défauts, leurs qualités, et les conditions auxquelles elles doivent satisfaire. Il n’en est rien cependant, les divergences sont nombreuses et tiennent au conflit des opinions sur la nature du sentiment esthétique et surtout à la confusion si fréquente entre l’agrément attaché aux idées dominantes, qu’il soit sensible, émotif, utilitaire, intellectuel, peu importe et le plaisir esthétique en soi, tel qu’il résulte de l’œuvre considérée.
De tous les inconvénients résultant de cette erreur
i. On entend par « idées dominantes » les idées, pensées, sentiments qui servent de thème principal à l’expression dans les arts. L’expression sentiments dominants serait également bonne, car une idée dépourvue d’intérêt ne se maintiendrait qu’avec peine au-dessüs de l’horizon esthétique. Les idées dominantes sont une ou plusieurs et représentent la synthèse d’expressions dispersées qu’un lien plus ou moins visible coordonne et réunit. Sauf dans l’art décoratif, l’idée dominante existe toujours, bien que souvent effacée, voilée par le détail et la facture.
initiale, l’un des plus graves est de soumettre les idées dominantes aux exigences variables de théories contradictoires. Le désaccord des esthéticiens lorsqu’ils traitent de leurs qualités et défauts n’aurait pas d’autre origine et disparaîtrait si l’on consentait à les considérer sous leur vrai jour, à distinguer leur plaisir propre, qui peut être esthétique mais ne l’est pas nécessairement, du sentiment esthétique général ; à reconnaître que le premier diffère du second et n’en est pas en tous cas partie intégrante et essentielle1.
On voudrait montrer dans ce chapitre que les « qualités » réclamées dans les idées dominantes par les uns ou les autres ne possèdent qu’une valeur accessoire, de simple appoint, et ne sont à aucun degré éléments du plaisir esthétique central. Les néglige-t-on, les transforme-t-on, fait-on même à l’occasion prévaloir les contraires, la valeur esthétique de l’œuvre n’est pas nécessairement diminuée pour cela ; ce travail d’élimination nous le poursuivrons dans la suite pour d’autres facteurs, tels que les moyens en général et la multitude des sentiments associés d’origine sensible ou intellectuelle, y compris les libres envolées de l’imagination désintéressée.
Pour plus de clarté les « qualités » des idées dominantes seront partagées en deux classes. La première comprendra le groupe sur lequel tout le monde est d’accord intérêt, clarté, discrétion; à la seconde appartiendront les qualités contingentes, conséquences des systèmes adoptés et variables avec eux. La théorie du
i . Nous verrons au chapitre suivant qu’une erreur du même genre en ce qui concerne les « moyens esthétiques » devient la source de difficultés sans nombre lorsqu’il s’agit de délimiter le sentiment esthétique et d’en fixer le caractère essentiel.
IDÉES DOMINANTES ET PLAISIR ESTHETIQUE 8l
jeu par exemple nous apprend que le désintéressement est à ce point indispensable que nulle arrière-pensée d’utilité ne peut être tolérée ; le romantisme sentimental, que le caractère essentiel des êtres et des choses, tel qu’il est dans l’idéal, passe au premier rang et ne saurait être contredit ; le romantisme mystique, qu’hors d’une prédication morale il n’est pas d’art véritable, etc., etc. Mais entrons dans le détail.
Qualité, \s de sens commun ; l’intérêt.
L’intérêt du sujet est en rapport avec les préoccupations individuelles et sociales, avec le goût du moment. On ne considère pas le goût abstrait, qui n’est autre chose que c( la faculté plus ou moins développée de ressentir le sentiment esthétique1 » mais bien les préférences régnantes, quelles qu’en soient l’origine et la cause, en faveur de tel objet, telle forme, telle pensée, telle opinion, tel sentiment. Et ce goût, aussi instable dans l’individu que dans la collectivité, dépend des habitudes, des préoccupations, du courant d’idées, de l’éducation, des aptitudes physiologiques, de l’hérédité, des besoins, et de mille autres causes impossibles à énumérer. L’intérêt des idées dominantes est donc infiniment variable et changeant et l’on citerait aisément un grand nombre de cas où telle « corde », qui, la veille, au moindre contact soulevait l’enthousiasme ne vibre plus aujourd’hui à l’unisson des âmes.
C’est ainsi que les sujets militaires, goûtés aux époques de guerre, plaisent moins en d’autres temps ou demandent à être interprétés de façon différente. Dans la peinture de bataille l’idée dominante ainsi que le
i. Veron, Esthétique.
Lesparre.
montre M. R. de la Sizeranne1 a évolué depuis un siècle. Le tableau d’autrefois représente le chef ou l’empereur, entouré d’un brillant état-major dictant ses ordres; au loin s’alignent cavaliers et fantassins, et la fumée des canons blanchit l’horizon ; de nos jours cela est changé; c’est le village en ruine, la vie des tranchées patiente et dure, les chevaux éventrés, le blessé qui implore. Le sinistre prédomine, reflet et cause à la fois d’une aperception nouvelle des choses ; le sentiment de tristesse et d horreur l’emporte sur l’idée de gloire. Le mérite « esthétique» des tableaux construits sur l’ancien idéal en est-il pour cela sensiblement diminué !
L’idée mystique, inspiratrice d’incomparables chefsd’œuvre, résonne faiblement dans les cœurs, du moins en France. « Déjà à l’époque de la Renaissance, dit Gauckler2, le sentiment chrétien était si complètement perdu que les cathédrales gothiques ne disaient plus rien au peuple et que l’aride spéculateur a pu les couvrir d’un voile de hideuses masures. » De notre temps quelques privilégiés seulement comprennent dans le style flamboyant le symbole de l'amour, montant, comme une flamme, de l’homme au créateur, et devant l’élégance des lignes droites, la grâce ascendante des ogives, la hauteur des voûtes, le clair-obscur des nefs et la disproportion des dimensions entrevoient le sublime et entendent les voix de l’infini. Les générations présentes et futures ne cesseront pas cependant d’admirer la sereine et majestueuse beauté des cathédrales gothiques 3 !