‹ Essai sur le sentiment esthétiqueChapitre 21 sur 75 · Gauckler, Le Beau et son histoire · texte numérisé non relu

Gauckler, Le Beau et son histoire

3. Shopenhauer reproche au Gothique d’être adynamique. Hanté par

Combien de chefs-d’œuvre dont l’idée dominante est à côté du goût, à peine discernable, impropre à déclancher l’imagination et qui cependant, en valeur esthétique, ne le cèdent à nul autre! L’hommme du midi goûte avec peine le sentiment des tableaux hollandais et flamands; Taine nous montre les raisons de cette froideur, et explique d’autre part l’indifférence des peintres dans les contrées froides et humides, pour les chaudes visions de la Renaissance. En pays riche et fertile, dans ce nord aux mœurs joviales, aux tranquilles occupations, parmi ces ligures bonasses et pacifiques, l’artiste verra l’homme (( pourvu du bien-être et content de son sort » et l’idée se cantonnera « dans la quiétude de l’ appartement bourgeois, le confortable de l’échoppe et de la ferme,, les gaietés de la promenade ou de la taverne, toutes les petites satisfactions de la vie paisible et réglée1 ». Le classique avec ses belles proportions, le mouvement aisé et calme, la santé et l’agilité des membres, la beauté en un mot, sous forme d’exubérance vitale, sera incomprise ! Elle domine au pays du soleil, de la lumière éclatante, de l’ordonnance et delà symétrie, de l’imagination et de l’action impétueuse, tel qu’était l’Italie du xve siècle. Et cependant d’un côté comme de l’autre, que l’idée soit ou non dépourvue d’intérêt, le sentiment esthétique existera, par la sympathie, et il ne sera ni moins intense et ni moins profond.

ses théories sur la volonté, raison d’être du monde, l’éminent écrivain ne découvre de valeur esthétique que dans l’objectivation du vouloirvivre, représenté, en architecture, par la force et la durée. Et cependant nul style plus que le Gothique ne rappelle, à l’extérieur, la force intelligente, tandis qu’à l’intérieur, avec infiniment de raison, le dynamisme s’efface devant l’idée de grandeur et de mystère. Conçoit-on l’expression religieuse volontairement écrasée par le volume et le poids des assises 1 i. Taine, La Philosophie de l’Art.

La clarté et la discrétion.

On démontrerait sans peine que ces qualités de sens commun n’ont aucun lien de substance avec le plaisir esthétique de l’œuvre : fussent-elles absentes que le mérite et la valeur de celle-ci n’en subsisteraient pas moins quoique sans doute diminués. Bien souvent dans la peinture moderne 1 idée n’apparaît guère : à force de symbole elle s’offre en rébus, le sentiment esthétique, sous la forme secondaire, demeure pourtant dans sa plénitude ! Quant à l’accentuation persistante de l’expression qui nous poursuit, nous relance et nous fatigue, c’est une faute de jeunesse, plus commune dans l’ancien que dans le moderne. On cite comme exemple le gothique du xvc siècle qui à force d’insistance est quelquefois fastidieux. Partout des lignes droites, traversant l’obstacle, sans interruption jusqu’à la voûte ; les colonnettes remplacées par des nervures prismatiques continues ; les montants des fenêtres en formes ondulées sans fin ; la flamme dans les balustrades, la flamme dans les contreforts! Obsédante, l’idée d’ascension vers l’infini ne laisse plus au sentiment esthétique la calme sérénité dont il a besoin. Le déplaisir subi, la faute entrevue porteront atteinte dans une certaine mesure au sentiment esthétique, mais l’on n’oserait soutenir que dans le cas présent il ne subsiste, malgré tout, très fort et très réel!

Les qualités contingentes, variables selon les écoles, seraient les suivantes : les idées dominantes doivent s’affranchir de toute considération utilitaire à quelque degré que ce soit, elles seront morales et exprimeront, lorsque cela estpossible, le caractère essentiel des choses.

Dégagées de toute considération utilitaire.

L’aphorisme, extension injustifiée de la théorie du jeu, est vrai en ce sens restreint que l’exercice même de sentiment esthétique, son plaisir propre, en tant que fin et moyen tout à la fois, est désintéressé. Il s’arrête à lui-même. Jusque-là rien à objecter. L’exagération commence lorsque, dépassant ce degré, l’on en vient à exiger le désintéressement non seulement dans le plaisir esthétique en soi mais dans ce qui touche de près ou de loin soit aux idées dominantes soit à leur support; elle atteint le comble lorsque l’on érige cette qualité de désintéressement en élément constitutif, essentiel du sentiment esthétique, en formule définitive et suffisante de son apparition1.

J’ai montré plus haut2 les conséquences paradoxales auxquelles aboutit la doctrine ainsi comprise, qu’il s’agisse de la nature ou de l’art. Que de fois, devant la nature organisée surtout, 1 idée utilitaire domine à ce point que l'adaptation des formes à l’usage devient, presque malgré nous, la base de notre aperception esthétique. S’agit-il de la beauté féminine, la plus courante et la plus populaire des formes esthétiques, chacun ne règle-t-il pas son appréciation d’après la fin préférée, sous l’influence, consciente ou non, d’un instinct utilitaire ; et le sentiment résultant fixera notre jugement sur l’œuvre entière I En architecture, l’adaptation à l’usage devient partie intégrante du jugement esthétique ; et l’ornement qui n’est pas le revêtement

1 . Kant est à ce point partisan de la séparation entre le beau d’une part et de l’autre l’utile ou l’agréable qu’il en arrive à n’accorder de la beauté qu’à la peinture seule, à l’exclusion du dessin I

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