Y. p. 35 et suiv
d’une utilité, paraît surajouté et devient une faute I Aussi bien les théoriciens du désintéressement allant à l’extrême refusent-ils aux monuments utiles toute valeur esthétique1. Illusions donc que les idées de force, de simplicité, d’élégance, de grâce ou de délicatesse réalisées dans les styles de la Grèce ou de Rome, ou du moins illusion que le sentiment esthétique que nous croyons éprouver. Illusions au point de vue esthétique que la majesté du Louis XIV, la fantaisie du Louis XV, la grâce et la variété de la Renaissance, la sévérité martiale du style Empire ! Les ruines seules trouvent grâce en tant qu’inutiles et encore dans les motifs de notre appréciation ne doit-il entrer aucune considération utilitaire, quant au présent et au passé. Exagérations et absurdités! Ecoutons A. Hallay, sur Brouage en Saintonge.
(( C’est ici que l’on peut admirer l’éternelle beauté d’une œuvre qui fut, en son temps, rigoureusement appropriée à ses fins. Ses remparts surannés nous émeuvent par la fierté de la carrure, par l'énergique dessin de leurs éperons de pierre ; ils gardent la crâne élégance par où se signalèrent toutes les créations du genre français dans la première moitié du xvne siècle. . . Tout a été aménagé pour les besoins delà guerre, rien pour l’ornement, et tout aujourd’hui nous enchante par sa magnifique perfection » (A. Hallay : En Saintonge).
Combien nous paraissent vaines et démodées les chicanes d’autrefois sur le désintéressement dans ses rapports avec le plaisir esthétique! Et cependant naguère encore elles faisaient l’objet de débats passionnés,
i. Y. p. 36 et suiv.
comme en témoigne la correspondance échangée à ce sujet entre Spencer et Guy au !
Les ruines ! Utiles ou non, et souvent à cause de cette utilité même, leur charme est esthétique et, par certains côtés, incomparable I Le mystère du crépuscule ou des clairs de lune s’alliant au mystère des temps passés, l’imagination, sous l’impulsion du vestige humain, s’élance, vagabonde, désintéressée, esthétique! Mais prenons garde! L'imagination, cete folle du logis, à tout propos, au moindre prétexte elle se déclanche ! Rien ne l’arrête, et de la terre au ciel elle peut tout embrasser. Son plaisir esthétique éventuel, cependant, n’est pas celui de l’idée dominante, il naît à l’occasion de celle-ci et c’est tout. Sur ce terrain de l’imagination où facilement l’on perd pied, ne nous égarons pas en ce moment ; laissons les ruines et leur plaisir esthétique dérivé qui est d’un ordre spécial. Le désintéressement n’est pas essentiel, il n’est pas indispensable aux idées dominantes ; leur valeur, à ce point de vue, n’est pas synonyme de valeur esthétique. Voilà ce qu’il faut retenir. Tout au plus une préoccupation d’intérêt personnel trop vive pourrait-elle paralyser le sentiment esthétique ; il en serait de même d’une passion violente et, en général, d’émotions exagérées.
En face de l’utilitarisme se place, en contraste, la loi morale. La qualité correspondante dogmatiquement imposée par certaines écoles se résume dans ce commandement (( que l’idée dominante soit morale, au moins dans le meilleur art ».
De Platon à Wolf et Baumgarten, en passant par Aristote, les néo-platoniciens, saint Augustin, Descartes, Leibniz, Kant, les grands idéalistes allemands
et les évolutionnistes modernes; dans tous les temps, en un mot, et dans tous les pays les esthéticiens ont cherché la raison déterminante du sentiment esthétique, dans la perfection physique ou morale entrevue ou réalisée ; aujourd’hui encore les mystiques, contraints d’accorder que l’idée dominante peut être, en lait, laide ou immorale, s’y résignent mais avec des restrictions telles que le laid, que l’on pourrait appeler en un certain sens l’immoralité des formes, devient une sorte d’enveloppe transparente à travers laquelle apparaît, avec la force accrue du contraste, la beauté selon l’ordre.
Gomment et pourquoi la pensée esthétique s’orientet-elle de soi vers la perfection physique et morale comme vers sa fin naturelle, on l'a expliqué plus haut et il est inutile d’y revenir h Les motifs de cette tendance nous les trouvons en relief et pleinement efficaces devant la nature organisée où cependant, quelquefois, la prédominance d’un détail, au détriment de l’ensemble, altère et fixe le suffrage esthétique contrairement à l’ordre parfait1 2 ; nous savons d’autre part que, dans les arts, la perfection de l’expression l’emporte sur sa moralité ; que cette dernière qualité n’est à aucun degré indispensable malgré son action stimulante, grâce à la sympathie, sur le tonus émotif général et sur l'imagination désintéressée. Le sentiment esthétique peut donc se développer, le chef-d’œuvre peut exister en l’absence de toute morale dans les idées ou sentiments dominants.
2. La Venus forte et vivante du xvme siècle n’inspirait aux contemporains, y compris J. -J. Rousseau, que d’arides et froides descriptions ; elle n’a pas ce « charme d’agonie et de déliquescence sur lequel nous avons appris à nous exalter » (Lemaître, Conférence sur J, -J. Rousseau )• Revenant au type gracile du moyen âge, l’instinct sexuel tendait à se fixer sur la grâce séduisante.
C’est un fait acquis sur lequel il n’y a pas lieu d’insister.
Fusionner l’agrément qui s’attache éventuellement aux idées dominantes avec le plaisir esthétique essentiel, dans un bloc unique, verser dans le même creuset le plaisir des sentiments accessoires de tous ordres, des sensations et de l’imagination, c’est peut-être la faute initiale, l’erreur de formule qui vicie l’expérience et conduit à d’irréparables confusions. L’esprit alors, à la recherche d’un sentiment esthétique indéterminé, qui fuit et échappe, perd pied, s’égare et, pour en finir, en appelle à d’obscures synthèses dont le terme est le mysticisme.
La grande musique pure n’est pas sans avoir étendu et fortifié le concept transcendantal du beau voisin du parfait ou même de l’au delà. Pendant certaines auditions, grâce au rythme, aux variations d’intensité et de hauteur, à la mélodie, à l’attraction, à la répétition, etc., etc., l’attention tour à tour soutenue et reposée (avec intermittence parallèle de ses troubles périphériques et internes) par les modulations changeantes des sons, se tend à l’extrême ; et bientôt, le plaisir des oreilles aidant, sous l’influence d’un tonus émotif progressivement accru naît et se développe un état d’âme analogue à l’hypnose, à cette différence près que, dans cet état, l'imagination ne se déclanche que sur commande, au lieu que, pendant l’extase musicale 1 , la pensée s’active et travaille, tantôt penchée sur la jouissance cénesthésique, sensible ou intellectuelle ;
i. Au contraire de la léthargie qui est assoupissement de l’esprit, le premier degré de l’extase est l’activité, monoidéique ou poly-idéique, vers des spéculations désintéressées ; par cela même, généreuses, et quelquefois ascendantes jusqu’au supra-sensible (Y. p. 245).
QO ESSAI SUR LE SENTIMENT ESTHETIQUE
tantôt désintéressée, libre, généreuse; et alors de sommets en sommets, indifférente aux contingences, elle pénètre dans l’irréel. De là à considérer la musique comme une voix de l’infini, une révélation d’en haut, il n’y a qu’un pas et ce pas à l’étranger surtout a été constamment franchi. N’est-il pas naturel alors, avec un tel point de départ, que beauté soit synonyme de perfection principalement dans le sens moral. N’insistons pas, quant à présent, sur des considérations qui seront mieux à leur place dans un autre chapitre et revenons à notre sujet.
L’affirmation que seule l’idée morale provoque le sentiment esthétique conduit à des paradoxes que nous avons exposés plus haut, et, pratiquement, à l’obligation de ne considérer dans les êtres et les choses que leur caractère essentiel ; ce qui en est, métaphysiquement, la substance et la raison d’exister ; le permanent au milieu des fluctuations de l’esprit et du corps. Nous touchons au concept platonicien de l’idée, soutien des formes et des proportions ; au style absolu « mélange divin de douceur et de force, de dignité et de chaleur, de majesté et de grâce1 ».
Que le beau de la nature organisée, la natura naturarts, nous fascine par l’expression de l’ordre selon des lois inéluctables c’est bien; mais au-dessus de l’ordre physique se place l’ordre moral qui suppose précisément une lutte entre les tendances de la nature et l’esprit de devoir et que pour cela nous plaçons au pinacle. Sous cette double influence naît en nous le sentiment justifié que la beauté « idéale » est dans la perfection et avant
. G. Blanc, Grammaire des arts et dessins.
tout la perfection morale ; mais alors comment ne pas accorder dans tous les cas une valeur esthétique incomparable à l’ordre suprême et ne pas poser le plaisir qui en découle en facteur essentiel et prépondérant dans l’œuvre d’art. D’où la règle du caractère essentiel, naguère prônée par Taine1, aujourd’hui abandonnée, d’après laquelle le meilleur art, l’art par excellence, ne saurait avoir d’autre objet que de mettre en relief, d’idéaliser la raison d’être des hommes et des choses, ce qui exprime le développement complet et rationnel de leur nature.
Si la beauté suprême est dans la perfection, le tout est de s’entendre sur le sens et l’objet de cette perfection. Le sentiment esthétique est l’aperception non seulement de l’ordre absolu d’accord avec les formes de l’entendement mais aussi de l’ordre artificiel et, si l’on peut dire, réalisé par tranches dans l’art ou même dans la nature, il est l’appréhension sur le fait d’une intelligence rendue visible par des moyens que notre pensée comprend, la participation sympathique à l’intention, à l’effort, à la réalisation ; que l’idée dominante, inspiratrice soit ou non conforme à l’ordre idéal. Il existe de la beauté en tout usage énergique, raisonné, continu, de l’intelligence et de la volonté, alors même que celle-ci ne s’exerce que dans un sens indifférent ou mauvais, pour la violence par exemple ou la vengeance ; il en est encore ainsi dans l’ordre physique de la nature organisée ou non2. Si nous voulons connaître