LES MOYENS ESTHÉTIQUES; NATURE DE LEUR AGRÉMENT
Considérons à présent ce qui prend place entre le spectateur et les idées dominantes ; les degrés de l’expression, les (( moyens » par lesquels naît et se développe le sentiment esthétique surtout dans l’art l. La donnée sera que leur agrément ne possède à aucun degré, nécessairement, le caractère esthétique; ils sont point de départ, instruments, stimulants nécessaires, et c’est tout. L’identification systématique de leur plaisir avec le sentiment esthétique principal (alors même que l’on invoquerait comme excuse la nécessité de ne pas introduire des divisions factices dans le courant de la conscience) rend l’analyse impossible. Celle-ci échoue devant le bloc hétérogène et confus déjà rencontré en chemin comme le terme d une erreur semblable dans l’appréciation esthétique des idées dominantes et de leurs qualités I
Et d’abord que faut-il entendre par ces mots d’un usage courant, moyens esthétiques ? Quel est ici leur A^éritable sens?
i. Qu’est-ce que l’art ? demande un auteur ; il répond : « Imagination créatrice, volonté ordonnatrice, organes réalisateurs, voilà l’art. »
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S’agit-il du sentiment esthétique supérieur, les moyens ne sont autre chose que les éléments, les étapes de l’expression, les pierres du monument ; il en est de même dans le sentiment esthétique secondaire lorsque, identifiés avec l’auteur, nous nous assimilons sa facture, sa méthode, sa pensée, ses sentiments, son effort ; sauf que, alors, grâce à la sympathie, c’est aussi, sinon principalement, comme expression d’une personnalité, que nous apprécions leur valeur et leur portée.
Sera donc moyen ce qui dans l’œuvre d’art ou la nature produit, intentionnellement ou non, une sensation utile à l’effet esthétique de l’ensemble. Les moyens sont donc innombrables, ils sont poussière : tout n’est-il pas fin et moyen ? Tout sauf précisément le sentiment esthétique qui, se suffisant à lui-même, devient un terme possible de comparaison1. Bien que dans la classification des moyens les esthéticiens se soient prêtés à de singulières fantaisies, le bon sens pose des limites raisonnables.. Nous appellerons donc « moyens » dans les arts tout objet concret représenté, au besoin les parties de cet objet; la forme d’un pli, le costume, le geste, la ligne, l’expression localisée, etc..., etc... Moyens que l’épisode isolée, les jeux de lumière, le cadre et les accessoires ; moyens aussi que les effets de plus large envergure, tenant à l’agencement général, à la relation ; par exemple la symétrie, le balancement des masses, l’équilibre, le contraste, la perspective, l’ordonnancement pyramidal, la répétition, le repos et bien d’autres dont l’énumération nous entraînerait trop loin.
S’agit-il des arts auditifs, le rythme et la rime, la
i. Il ne peut s’agir des fins et conséquences éloignées d’ordre social, mais de la fin immédiate.
mesure et la cadence, les consonances et les dissonances, les accords, l’intensité, le timbre, le ton fondamental, les modulations, l’harmonie imitative, le leitmotiv, l’attraction, etc..., etc..., tels sont les principaux moyens dont disposent la musique et la poésie.
Gomme l’art la nature a ses moyens pour ses effets de beauté et de sublime ; et ils sont également innombrables. L’intention étant réputée absente1 chacun de nous, parl’observation, la réflexion et l’intuition pratique, devant la nature organisée; par projection de ses propres sentiments, par l’analyse et l’imagination devant le paysage, chacun de nous se crée l’œuvre d’art dont il se délecte ; ici la multiplicité des impressions correspond aux replis infiniment variés de notre âme.
Il n’est pas alors de sensation visuelle, auditive, tactile, gustative, olfactive même2, si insignifiante soitelle, qui ne devienne à l’occasion le point de départ du sentiment esthétique ; plaisir immédiat, ou dérivé et de seconde main quand l’imagination prend le dessus, mais qui, cependant, transforme en moyens esthétiques les indices, les suggestions, l’expression dont il sort! En face de la nature le champ de nos surprises est infini ; il n’est pas esthétiquement de détail négligeable. La terre et le ciel ne suflisent plus, nous sondons journellement le fond des mers pour y découvrir de suprenantes merveilles et des trésors inconnus.
1. Quelques esthéticiens, Kant, par exemple, admettent « l’intention esthétique » de la nature et l’Einfuhlung Allemand n’est pas éloigné de la reconnaître.
2. Il semble même qu’à ce point de vue les sensations olfactives jouissent d’un pouvoir spééial. On dirait que devenues à peu près inutiles pour l’homme à son actuel stade d’évolution, elles n’en prennent que plus de force, une fois remarquées, comme stimulants de la mémoire et de l'imagination. Helen lveller, sourde-muette aveugle, appelait le sens olfactif « l’ange déchu, » (il/on Univers. Paris, Alcan).