‹ Essai sur le sentiment esthétiqueChapitre 25 sur 75 · LES MOYENS ESTHÉTIQUES · texte numérisé non relu

LES MOYENS ESTHÉTIQUES

S’il est d’ailleurs aisé de séparer théoriquement les moyens de l'idée dominante, la distinction en pratique ne va pas toujours sans difficulté. On sait que chez les impressionnistes, l’efïet de lumière est quelquefois l’objet principal autour duquel s’exercent la pensée et l’effort de l’auteur ; il représente l’idée dominante. Ce qui en d’autres cas" paraît un détail est alors facteur principal du plaisir esthétique. Ici comme en bien des choses, les cloisons étanches posées par l’analyse ne sauraient exister dans la réalité.

Une pierre détachée, l’édifice, fut-il un chef-d’œuvre d’architecture, n’a pas pour cela de caractère esthétique ; ne sont donc pas esthétiques en soi, nécessairement, ces matériaux de la beauté que nous appelons les «moyens». De ce sentiment esthétique qu’ils provoquent, créent, soutiennent, dirigent, que l’on serait tenté de loger dans les intervalles, ils ne contiennent pas, nécessairement, la moindre parcelle ; leur agrément éventuel est d’autre nature ! Et ce que nous avons dit des idées dominantes, est également vrai, pour les mêmes raisons, des moyens ! Identifier le plaisir qui s’y attache avec le sentiment esthétique principal, c’est, répétons-le, ouvrir la porte au mysticisme, suprême et dernier refuge, dont le néo-vilalisme allemand est la récente expression !

Pour mettre ces points en lumière nous passerons en revue les principaux moyens esthétiques dans l’ordre suivant : A. moyens concrets ; i° qualités générales; 2° qualités particulières. B. moyens de relation.

Les moyens esthétiques ! Le chapitre sera long, et cependant que reste-t-il à dire sur un tel sujet I Philosophes et artistes depuis l’origine explorent ce domaine

Lesparre. 7

où tout est connu, catalogué, étiqueté. Aux retardaires de cheminer par des routes battues et de ne remuer que de vieux matériaux. Les mêmes moellons peuvent cependant, disposés autrement, former un édifice nouveau ; ici c’est au point de vue de la théorie intellectualiste que nous nous plaçons exclusivement.

A. — Moyens concrets.

Qualités générales : Vérité et adaptation .

Le plaisir de la « vérité » (ou le déplaisir du contraire) dans les moyens esthétiques relève des causes suivantes: la conformité avec les habitudes, les préférences, les préjugés même, individuels et sociaux ; Y interprétations et quelquefois ensemble de l’une et de l’autre.

Le goût du public heurté souffre-t-il à l’excès, le sentiment esthétique sera évidemment compromis ; hors de là l’expérience apprend que la « vérité » des moyens n’est pas indispensable ; le plaisir correspondant n’est pas nécessairement de nature esthétique et il est possible de s’en passer.

La (( Mise au tombeau » de Rembrandt nous représente le Christ soulevé par quatre portefaix d’Amsterdam. Véronèse fait sauver Moïse par des Vénitiennes aux cheveux d’or, habillées en princesses du xvie siècle. De telles fautes1, que ne rachète aucun symbolisme,

1. Existe-t-il faute , erreur, dans la peinture de Rembrandt et de Véronèse ? Les artistes admettent et souvent recherchent les anachronismes de ce genre dans les sujets bibliques. Le Nouveau Testament est une leçon morale qui dure à travers les siècles, et pour le chrétien, le Christ n’a pas cessé d’être vivant ! Ce que nous appelons erreur n’est peut-être qu’une adaptation voulue à l’esprit de l’œuvre. L’anachronisme moderne choque davantage. Le Christ en redingote, dans les tableaux de Béraud, pour bien des raisons, nous est pénible (Voir sur le sujet, R. de la Sizeranne, Le Miroir de la vie).

LES MOYENS ESTHETIQUES g g

passent inaperçues dans le rayonnement de l’ensemble î

De ces invraisemblances, la valeur esthétique des chefs-d’œuvre n’est pas sensiblement diminuée ! Que d’exemples à citer dans tous les genreâ1! Ce fut l’erreur de « l’esthétique d’en bas » d’accorder aux satisfactions des goûts et préférences une valeur esthétique en soi, que généralement elles ne possèdent à aucun degré. Nous reviendrons dans la suite sur ces vaines tentatives de codifier, à force d’expériences, les règles de la beauté2.

Par Y interprétation nous comprenons et apprécions le rôle et le sens des moyens dans l’ensemble. C’est là une opération d'esprit qui rentre dans l’aperception esthétique, selon la théorie intellectualiste. Le symbolisme interprète et, par là, excuse les contre-vérités, les exagérations et les laideurs. Personne ne s’offusque de ces statues émaciées aux robes collantes qui ornent l’église gothique du xme siècle, de «ces formes disgracieuses, des plis anguleux, des laides nudités, des figures sauvages, des ternes coloris » par lesquels s’exprime le mysticisme d’Albert Durer et de son école. Par l’analyse et la synthèse nous interprétons ces contre-vérités ; le sentiment esthétique n’en souffre pas bien au contraire. Là par contre où l'interprétation est difficile sinon impossible, l’erreur des formes nous impressionne. Le symbolisme absent, ou ce qui revient au même, incompréhensible, seul l’éclat du chefd’œuvre fera pardonner l'erreur I

2° L’Adaptation.

1. Les chiens qui ornent les anciens paysages, en peinture ou en tapisserie, sans excepter les tableaux de Desportes, révèlent des formes qu aujourd’hui, mieux instruits sur les types et races canines, nous considérons avec plus de surprise que d’agrément.

Page 1