‹ Essai sur le sentiment esthétiqueChapitre 27 sur 75 · Wolf · texte numérisé non relu

Wolf

LES MOYENS ESTHETIQUES

fatigants ; d’après Yeron, l’impression est plus variée et procède par gradations faciles ; d’après Souriau 1 , le plaisir ne vient pas des yeux, mais de quelques rémi niscences de grâce, et surtout du repos. La ligne droite est affairée ; la courbe au contraire se suffît à ellemême et l’esprit ne cherche pas au delà. D’autres pensent que les lignes courbes dans le dessin et la plastique nous charment par leur « mélodie » ce qui veut dire, sans doute, que leurs ondulations, de même que la mélodie, tour à tour fixent et reposent l’attention, empêchent la fatigue et l’ennui.

Si des formes nous passons à la direction , c'est de ressemblances confusément senties, soit avec la figure humaine, soit avec tout autre objet communément observé que paraissent dépendre les préférences. Les lignes horizontales plaisent par le calme, l’équilibre, la sagesse, la solidité, la durée qu’elles expriment; aux lignes obliques de bas en haut, correspondent la gaîté, l’expansion, la volupté, l’inconstance ; de haut en bas, la tristesse et la dépression. Rappelant les nuages crépusculaires et la position du sommeil, le plan horizontal signifie repos.

En un mot l’appréciation des lignes, hors de et pardessus toute interprétation réfléchie et consciente, dépend du goût individuel, mais qu’est-ce que le goût dans ces conditions P Une sorte de réflexe, synthèse inconsciente d’habitudes, réminiscences, considérations utilitaires, etc... Comment alors qualifier d’esthétique, à priori, l’agrément du goût satisfait, sans échouer, par cela même, dans l’hédonisme intégral !

Remarquons-le, déjà en ces mots, « ligne de beauté »

i. Souriau, L’Esthétique du mouvement.

transperce l’idée mystique ; bientôt le germe se développe et le néo-vitalisme allemand, fusionnant ensemble les sentiments de tous ordres et l’imagination, réduisant la « beauté » des formes à des rapports incompréhensibles de pesanteur et de mouvement, en arrive à formuler à propos de la simple ligne, un sentimentalisme mystique effarouchant.

((Avec, dit Lotze *, une mystérieuse force d’interprétation qui peut se passer de tout ressouvenir précis de notre propre configuration, nous sommes capables de concevoir même les formes les plus étrangères à nous-mêmes, telles que les formes d une courbe, d’un polygone régulier, .. . comme une sorte d’organisation ou de théâtre où il nous apparaît comme un bonheur caractéristique de nous mouvoir avec des forces inommées. » Et bientôt après Lipps et son école adopteront ces conclusions.

S’il en est ainsi des « lignes » pourquoi lorsqu’il s’agit d’objets plus compliqués, des couleurs, des sons, des formes géométriques élémentaires, l’appel au (( mystère » ne deviendrait-il pas la règle ?

On admet aujourd’hui que les couleurs associées, toutes choses égales d’ailleurs, nous plaisent ou nous déplaisent par leur effet physiologique : l’agrément de leur (( harmonie » n’a pas d’autre cause. Chevreul a donné l’explication scientifique du phénomène. Il a montré que devant une couleur simple, rouge, verte, bleue, l’œil habitué au blanc sollicitait la complémentaire. L’orange près du rouge fatigue le nerf optique2.

1. Y. Lotze, Histoire de l'Esthétique allemande ; et Lato, op. cit.

2. D’après Grant Allen pour qui tous les plaisirs sont esthétiques pourvu qu’ils soient désintéressés « un assemblage de couleurs désa-

LES MOYENS ESTHÉTIQUES Io3

L’habitude et les circonstances modifiant en certains cas les exigences de la rétine, il n’est pas cependant de règle absolue à cet égard. Voilà pour le plaisir sensible.

S’agit-il de l’expression ; demande-t-on pourquoi jaune et splendeur vont ensemble ; pourquoi le vert rappelle le calme, le bleu la poésie; le noir la tristesse ; pourquoi le rouge excite, etc... Les uns invoqueront bebet physiologique, les autres certaines associations d’idées plus ou moins conscientes, fondées sur l’expérience journalière ; par exemple le bleu est la couleur du ciel profond, le vert celle du tranquille paysage, le noir est synonyme de deuil ; le jaune est image de l’or, et le rouge est image du sang, etc... Tout cela nous paraît simple, mais le sentimentalisme contemporain n’envisage pas les choses de cette façon. Ecoutons-le :

« Nous nous identifions avec les couleurs, nous vibrons avec elles... nous leur conférons une personnalité. De plus et surtout nous avons la vague conscience en jouissant des lumières et des couleurs qu’il y a comme une harmonie préétablie entre le monde extérieur et notre système nerveux, comme une sympathie inconsciente entre les mouvements de l’éther et les mouvements de nos muscles visuels et auditifs1.

D un point de vue élevé, plus élevé que ne le comporte la vulgarité de nos perceptions journalières, elle est certes à prévoir cette concordance entre les condi-

gréables est celui qui épuise rapidement le nerf optique ; un son antipathique est celui qui contrarie les vibrations propres du nerf auditif, etc., etc — , les saveurs, les sons, les couleurs qui plaisent sont ceux qui stimulent légèrement chaque organe sans le fatiguer ». Rien à objecter à ces truismes, mais n’en ressort-il pas que le plaisir esthétique, dans le cas présent, serait bien ce qu’il y a au monde de moins désintéressé, i. Basch, Essai critique sur l’Esthétique de Kant.

tions de notre existence terrestre et l’exercice de nos facultés sensibles et intellectuelles ; et le sentiment de cette harmonie, qui pour nous représente l’ordre et la finalité, rentre dans l’aperception esthétique du beau de la nature. Mais le sentiment esthétique correspondant, cette vision du suprême, que peut-il avoir de commun avec notre préférence pour le vert, le jaune ou le bleu, selon les effets physiologiques de ces couleurs ou les réminiscences banales qu elles évoquent plus ou moins consciemment !

Et d’autre part, s’il est vrai que Y imagination esthétique trouve éventuellement dans les couleurs, comme en toutes choses, un point de départ; sort plaisir propre, bien caractérisé ne saurait être confondu avec l’agrément de ces mêmes couleurs quelle qu’en soit la cause. L’imagination ! Par le flou de ses contours, la multitude infinie de ses objets, elle sera toujours et partout l’écueil de l’analyse, l’inconnue perturbatrice ! A titre cependant de forme éventuelle de la pensée esthétique, elle occupe dans certains cas un rang privilégié. Les occasions ne manqueront pas de la considérer dans ce rôle ; l’important est alors de définir ses limites, de fixer les bornes au delà desquelles elle perd son caractère esthétique. Gardons-nous d'introduire dans l’équation, sans précautions suffisantes, ses envolées vagabondes et désordonnées. Le résultat serait de reconstituer le bloc indigeste et confus et de nous acculer en fin de compte, soit au sentimentalisme néovitaliste, soit au mysticisme.

De la vibration colorée à la vibration acoustique, des couleurs aux sons, il n’y a qu’un pas. On admet en musique que l’agrément en soi des consonances, des accords, de l’harmonie et du rythme, variable d’ailleurs

LES MOYENS ESTHETIQUES 1 05

selon les habitudes, les époques, le milieu, est purement physiologique1 ; sur ce point il semble bien que tout le monde aujourd’hui pense de même2. Cependant d’après le néo-vitalisme, ou plutôt l’Einfuhlung, le plaisir est esthétique et réside « dans le flux harmonieux et vivace de nos séries de représentations, qui, malgré des méandres nombreux convergent cependant comme d’elles-mêmes vers un but commun, nous révèlent des lois jusque-là cachées et nous permettent de plonger jusqu’aux dernières profondeurs des sentiments de notre propre âme 3 ».

Un tel lyrisme dépasse la réalité, et très utilement confine au mystique. Peut-être cependant, si l’on se borne à la grande musique, n’est-il pas absolument sans excuse. Nous insistons dans un autre chapitre sur le stimulus remarquable qu’apporte à l’imagination dans certains cas, le tonus émotif d’origine musicale. Le vol sublimial de la pensée ne connaît pas alors do frontière et le souvenir qui en reste se prolonge en véritable délice. Dans tous les cas le plaisir de l’imagination esthétique se distingue nettement, par nature, de l’agrément éventuel des consonances et désaccords.

De l'identification abusive des plaisirs du goût, quelles qu’en soient la nature et l’origine, avec le plaisir esthétique, les conséquences ne sont pas seulement théoriques, elles sont aussi, disait-on, pratiques. La

1. Nous verrons dans un autre chapitre comment il prend en certain cas le caractère esthétique.

Page 1