Y. Evelinn, La raison pure et les autonomies
2. Le rythme des jours et des saisons serait un argument en faveur de la cause-finalité. Les lois de la mécanique, disait Leibniz, sont belles, mais ne sont pas nécessaires ; et la science depuis a confirmé ces conclusions (V. Janet et Séailles, op. cit.). On objectera que Phomme s’est rythmé sur la nature ! C’est ainsi que le recul indéfini du temps permet en évolution les plus extravagantes hypothèses.
divinisant l’imparfait, érige au rang suprême un Dieu Brahm, qui soumis au rythme se donne et se garde tour à tour par « l’expire et l’inspire1 ».
C’est dans la musique et la poésie que le rythme prend toute sa valeur ; en tant que moyen esthétique il nous introduit dans les arts auditifs où son rôle est considérable.
On sait que le rythme entendu s’accompagne de mouvements intérieurs et périphériques et, probablement, de réactions cérébrales en rapports avec les alternances de l’attention ; quelquefois aussi d’un chant intérieur. La cadence d’une musique militaire fait marcher au pas! Dans un ordre d’idées plus élevé l’attention, ou, en langage physiologique, la concentration nerveuse, avec son cortège de réactions internes et périphéphériques, monte ou descend selon les variations du rythme. De ces alternances dans la tension générale et les mouvements accompagnateurs qui, tour à tour, soulèvent et abaissent notre être tout entier2, naît un tonus émotif intense, accompagné souvent d’extase torpeur qui pour les natures frustes et dans certaines conditions constitue le principal sinon le tout de l’audition musicale. A mesure par contre que se perfectionnent les procédés musicaux et notre aptitude à les comprendre, le rythme en se prolongeant, au lieu d’aboutir
1. Les Monistes commettent une erreur du même genre en soumettant l’évolution du Cosmos à la formation et destruction indéfiniment périodique des mondes. C’est là violer les lois d’énergies, ou plutôt, à l’encontre de la doctrine, superposer aux lois naturelles un principe directeur. Mais quel autre moyen de concilier l’éternité a rétro de la matière avec l’eutropie et l’évolution. En fait il n’existe aucune utilité, aucune probabilité en faveur d’un rythme dans l’évolution des mondes.
2 . Le rythme musical produit aussi des effets accessoires par la prévision, l’expression, le repos, sur lesquels nous reviendrons. Leur plaisir d’ailleurs n’a rien d’esthétique en soi.
LES MOYENS ESTHETIQUES Il3
à l’émotivité engourdie ou bruyante, se résoud éventuellement, grâce à l’appoint de stimulants plus suggestifs, plus raffinés, en imagination esthétique d’un ordre très élevé.
Malgré l’importance de son rôle musical, le rythme est quelquefois dédaigné et l’on a tendance à méconnaître sa valeur en tant que moyen esthétique. L’effet, dit-on, en est vulgaire, et seules les natures primitives se délectent des troubles qu'il provoque ; témoin le nègre du Soudan qui au son rythmé des cymbales pleure, rugit, trépigne1 ; si bien que d’éminents esthéticiens, des musiciens même, estimant que leur art est suffisamment pourvu avec ses éléments nobles, hauteur, intensité, timbres, accords, mélodie, etc., etc., le relèguent au rang subalterne des accessoires inutiles ou à peu près. D’autre part la poésie par une réaction contraire marque une tendance à se séparer, en sacrifiant la cadence, de cet instrument par trop musical2.
Excès de critique et souvent excès de louange ! Si par les uns le rythme est mis au rancart ; les autres exagèrent son importance et diminuent son rôle. Tous les mouvements sur notre globe étant plus ou moins discontinus, pour peu que la nature nous ait
1. « Le nègre Bambara, raconte un explorateur, verse de grosses larmes et pousse des cris inarticulés en écoutant le bruit rythmé des cymbales et des tambours ; ses yeux brillent, son visage s’enflamme ; la musique cesse, il tombe accablé de fatigue. »
2. Le rythme, la cadence et la rime, par les alternances physiologiques, l’attente et la prévision, charment et engourdissent la pensée. Flaubert disait qu’un beau vers qui ne signifie rien est supérieur à un vers moins beau qui signifie « quelque chose ». De même, en littérature et en philosophie, la cadence des phrases voile quelquefois l’erreur du fond. On connaît ces vers :
« Un jour qu’il faisait nuit le tonnerre en silence « Par de sombres éclairs annonçait sa présence.
« etc..., etc... »