‹ Essai sur le sentiment esthétiqueChapitre 33 sur 75 · ESPARRE · texte numérisé non relu

ESPARRE

créés poètes, nous les intercalons, à l’unisson les uns des autres, sans battements ni heurts, dans l’activité totale, selon un rythme consonant. Les accords musicaux, l’alternance des saisons, le bruit de l’ouragan, le bruissement des feuilles, le mouvement des vagues, l’évolution biologique1, les courants sociaux et religieux2, etc., etc., tout est symphonie, synchronisme, eurythmie transcendante ; le rythme, suprême explication, nous apparaît, ceint de lumière, comme une épave terrestre de la divine harmonie ! Au point de vue du beau dans la nature, de la beauté vague, telle que l’envisage Kant, représentée par l’accord de l’ordre objectif et des lois de l’esprit, l'enthousiasme n’est pas sans excuse ; mais lorsque de cette forme du sentiment esthétique nous passons au beau dans l’art et à plus forte raison lorsqu’il nous plaît d’ériger, scientifiquement, Y eurythmie en objectivation de la beauté, le sol se dérobe sous nos pas et le mysticisme nous égare.

Au rythme la poésie moderne oppose la rime, qui elle aussi, grâce à la prévision, repose, conduit l’attention et intensifie le tonus émotif. La rime trouvera grâce par ce qu’elle appuie sur l’idée, la met en relief et

Loin de la gêner la sert et l’enrichit.

1. Rien n’est moins clair que l’expression rythme prise au figuré. Le comble est peut-être de l’introduire dans les démonstrations scientifiques. D’après Le Dantec, il existerait un rythme nocif des toxines et pour comprendre l’adaptation du corps à ces poisons, il suffirait d’invoquer « un rythme nouveau qui désarme le rythme ancien ». L’animal reste vivant « quand il a digéré le rythme du colloïde » ; il l’a imité (V. Le Dantec, Méthodes pathologiques et le langage actuel).

2. L’extension du rythme aux faits sociaux, bien que suggérée par l’analogie, est souvent trompeuse. Le fait social est le produit de concours innombrables, mais le nombre des activités en cause n’est souvent qu’une fraction de la totalité, et l’on ne peut soumettre au rythme ceux, que le mouvement initial ne concerne pas.

LES MOYENS ESTHETIQUES I 1 5

En résumé, sans nous égarer en des considérations musicales qui seront à leur place plus loin, nous pouvons dire que l’effet du rythme, principalement actif sur la concentration nerveuse et, par là, sur le tonus émotif se manifeste aussi dans les mouvements qui l accompagnent. Son plaisir est d’ordre physiologique et sauf pour les partisans de la théorie hédoniste intégrale, ne possède aucun caractère esthétique. A raison de sa valeur émotive, de son pouvoir entraînant, le trouvant partout dans la nature, nous exagérons son rôle et sa portée, et tantôt au propre, tantôt au figuré, nous l’insérons volontiers dans le bloc mystico-esthétique, que, devant l'ordre suprême, se forge l’imagination. Que dis-je ? il en devient quelquefois l’élément essentiel et suffît à le qualifier.

La symétrie, dit-on en exagérant, tient la place du rythme dans les arts visuels. Sans doute comme repos de l’attention son rôle est-il réel, mais à quelle distance du rythme dont elle ne possède ni le pouvoir émotif ni la force d’entraînement ! Nulle contre-partie adéquate du rythme n’existe dans les arts plastiques et le paysage; tout au plus la trouverait-on dans quelques autres moyens musicaux qui, agissant sur l’attention, s’accompagnent par cela même de mouvements intérieurs et extérieurs. Dans tous les autres cas la ressemblance est superficielle.

Les moyens de relations énumérés plus haut et d’autres passés sous silence, faute d’espace1, le paysage naturel ne les contient, il va de soi, que fortuitement; sont-ils présents l’aperception esthétique en profite.

i . On allongerait aisément la liste des moyens de relation en y faisant entrer, par exemple, l’emplacement, le décor, etc..., etc... Le portrait de

Sauf le contraste, ils n’existent pas dans le grand sublime et à vrai dire, ils y seraient plutôt nuisibles qu’utiles. Là tout est opposition, imprévu, disproportion, désharmonie, asymétrie, force et mouvement, fécondité, brutalité même. Aussi bien le sentiment esthétique que l’on ne saurait confondre, loin de là, avec l’impression de sublime, prend-il, devant le paysage, des formes spéciales et variées. Nous y trouvons à titre d’éléments générateurs tantôt l’aperception de l’ordre, d’accord avec les besoins de « l’entendement » ; tantôt l’analyse suivie de synthèse (mais non l’impression) du sublime ; plus souvent l’imagination esthétique, enfin l’expression hédoniste ou l’expression sentimentale représentée par une « projection sympathique et symbolique du moi pensant et sentant » si l’on préfère ce lyrisme tiré du néo-vitalisme contemporain à la simplicité d’un style moins imagé. Nous serons amenés à traiter le sujet plus en détail dans les chapitres suivants \

Mlle de La Vallière en Carmélite, observe Quatremère, serait mieux à sa place dans l’aridité suggestive d’une cellule de couvent, que dans les appartements de Versailles, « le seul lieu du monde qui ne devait jamais le revoir ». La critique est discutable au point de vue contraste (Quatremère, Considération sur la destinée des ouvrages d’arC). i. V. chap. viii et ix.

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