‹ Essai sur le sentiment esthétiqueChapitre 36 sur 75 · Y. Sollier, Les problèmes de la mémoire · texte numérisé non relu

Y. Sollier, Les problèmes de la mémoire

2. Paulhan, La simultanéité des actes psychiques, Revue philosoph .. i885.

LES ÉMOTIONS

dans le sentiment esthétique, surtout devant l’œuvre d’art. Elle le stimule, le provoque alors que sans elle il n’existerait peut-être pas1. Universelle, populaire et toute-puissante, la sympathie rend ainsi le seuil esthétique accessible aux plus inexpérimentés et contribue pour une large part à l’irrésistible attrait de la beauté morale. Elle agit par sa nature propre qui nous incline vers autrui, nous intéresse à son sort. Elle est aussi, par contagion, productive d’émotivité, inspiratrice de sentiments. Allant plus loin Ton dira, non sans raison, que le sentiment esthétique n’acquiert toute sa valeur que s’il est accompagné d’un élan du cœur, que cet élan se manifeste sous forme d’admiration sympathique comme devant l’œuvre humaine, ou que devant la nature il soit un mélange d’admiration, de respect, de reconnaissance attendrie. Devons-nous conclure que la sympathie est partie intégrante du sentiment esthétique? La question débattue plus haut, fut résolue par la négative. Bien souvent hors de l’art, peut-être quelquefois dans l’art même le sentiment esthétique existera sans son aide2. Devant le beau de la nature, lorsque manque le vestige humain, elle peut faire entièrement défaut à moins bien entendu que l’on ne consente par un abus d’interprétation à identifier le sens métaphorique avec le sens véritable. D’autres fois une sympathie exagérée paralyse, comme toute émotion trop forte, le sentiment esthétique naissant. Il n’est pas d’endroit au monde où l’émotion de sympathie soit plus forte qu’à

1. On cite les poèmes d’Ossian dont le succès fut considérable aussi longtemps que leur auteur fut un vieux barde des plateaux d’Ecosse. Lorsque l’on apprit qu’ils étaient l’œuvre de Macpherson, leur vogue s’écroula du jour au lendemain.

2. Lorsqu’un sentiment violent nous domine, par exemple l’idée mystique devant un tableau religieux.

Lourdes. Celui qui voit, de près, l’expression des malades, des pères ou des mères présentant leur enfant devant l’hostie qui passe, eût-il un cœur de pierre, est remué j usqu’au fond de l’âme. Où donc est le sentiment esthétique? Le torrent émotif le submerge; peut-être reviendra-t-il plus tard, l’émotion passée? Ce n’est rien moins que certain.

Personne ne s’avisera de comparer au point de vue esthétique le mélodrame àlabonne comédie, les romans jDoliciers aux études psychologiques d’un P. Bourget. Cela paraît évident et cependant nombreux sont les auteurs qui, aujourd'hui encore, en de longs ouvrages, soutiennent l’identification duèeaadans les arts avec ce qui produit l’émotion altruiste. Tel serait, disent-ils, son critérium absolu! Nous pensons que les émotions accessoires sont utiles au sentiment esthétique, mais certainement ne suffisent pas à le constituer.

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