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C. - — Les émotions du sublime

Si l’émotion de sympathie n’est pas indispensable dans tous les cas au sentiment esthétique, l’émotion du sublime lui est souvent contraire.

Le meilleur est assurément, dans un livre sur l’esthétique, d’envisager le sublime à part, d’en parler séparément. C’est en partie par la faute du sublime, grâce à l’irruption confuse de ses émotions propres dans le bloc esthétique que, de nos jours encore, le plaisir esthétique s’auréole de métaphysique et s’environne de mystère.

Le sujet sera donc traité plus à fond dans un cha-

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pitre spécial. Mais disons-le dès maintenant, de toutes les grandes et fortes émotions qui par leur synthèse constituent l’impression de sublime devant les grands spectacles de la nature, il n’en est pas une qui soit esthétique nécessairement ; bien au contraire, parleur violence, leur impétuosité, leur disproportion, leur effet souvent pénible et déprimant, les émotions de ce genre paralysent plutôt qu’elles n’encouragent les envolées libres de l’esprit. Ce n’est qu’après, lorsque l’oppression s’est dissipée, que naît éventuellement le plaisir esthétique par l’analyse des causes et détails et par l’imagination ; celle-ci trouvant à s’exercer de façon désintéressée sur les pensées, sentiments humanitaires, élevés, religieux même que suggère aisément le grand sublime dans la nature.

D. — Les émotions accessoires.

L’art serait, d’après quelques-uns, disons-nous plus haut, un ensemble de procédés ayant pour but d’éveiller et d’entretenir les émotions surtout altruistes. J’ai montré que l’émotion, quelle qu’elle soit, pouvait être à son comble sans l’ombre de sentiment esthétique ; les troubles émotifs, parvenus à un certain degré, paralysent au contraire son éclosion et l’empêchent de se développer1. L’émotion ne se confond pas avec le plaisir esthétique, mais l’inverse n’est pas vrai, le plaisir esthétique étant lui-même émotion. Tout celaest évident, mais le sentimentalisme, partout où il domine, efface

1. Exemplés : le mélodrame vulgaire; le roman à crimes; la sympathie devenue souffrance par l’acuité de l’émotion ; la vue des chevaux éventrés dans un combat de taureaux.

Lesparre.

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les contours et supprime les réalités ; certaines expressions hypertrophiées, dans la note émue, se prêtent à toutes les tâches, à tous les enveloppements; telle la sympathie d’après le néo-vitalisme. Sur les nuages amoncelés l’argument ne saurait avoir de prise, laissons donc sans plus ample discussion l’équation beauté = pouvoir émotif; elle ne répond pas à la réalité.

De ce que les émotions ne font pas partie intégrante du plaisir esthétique, il ne s’ensuit pas que leur rôle, à ce point de vue, ne soit considérable. Cela est vrai non seulement de la sympathie, mais de toute émotion accessoire, fut-elle des plus humbles et des plus banales. Le sentiment s’exprime au dehors par des réflexes visibles ; l’émotion ainsi reçue, communiquée, engendrant l’émotivité, rend avide d’émotions nouvelles, parmi lesquelles la curiosité. Enfin le tonus émotif en se prolongeant et s’accentuant produit une tension d’esprit qui se résoud facilement en imagination esthétique', si bien que, généralisant et amplifiant, on a pu dire avec un semblant de raison que l’œuvre d’art ou le paysage dont le propre est d’exprimer ou de refléter des sentiments seront appelés beaux proportionnellement à leur pouvoir émotif général. L’imagination esthétique! Nous en parlerons souvent dans la suite. Voici l’occasion de la définir.

L’imagination ordinaire, l’imagination tout court, naît au hasard de tout et de rien ; d’une sensation quelconque, d’un bruit, d’un son de cloche, d’un fragment de statue, d’un parfum, d'une lumière qui filtre, du moindre vestige humain. Un insignifiant détail, lorsque les circonstances sont favorables, la met en mouvement ; les idées éparses se rassemblent, se coor-

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donnent en pensées, en sentiments, de même que sur un écran de cinématographie, les lettres répandues ça et là se cherchent puis se groupent enmots, en phrases. Mais est-ce là nécessairement de Fimagination esthétique? Assurément non, D’autres conditions sont nécessaires ; quelles sont ces conditions ?

Nous dirons que Fimagination est esthétique lorsqu’elle continue une pensée de forme esthétique ou la créant d’emblée, les circonstances s’y prêtant, provoque en nous le plaisir esthétique. Elle sera désintéressée de toute préoccupation sensible, ou utilitaire1. Ne sont esthétiques ni les rêves ambitieux de Perette, ni les froids calculs d’un politicien, ni les précisions de l’ingénieur qui devant un paysage suppute le rendement de la houille blanche. Elle sera active afin de ne pas dégénérer en léthargie ; constante dans sa direction et non errante et vagabonde ; elle s’exercera dans le sens d’une pensée esthétique adaptée aux circonstances !

Devant Fart elle complétera, dépassera même les sentiments exprimés, et, principalement sous l’influence de la sympathie, devant le mystère et le vestige humain, suivra l’homme, de concert avec l'artiste, dans ses labeurs, ses joies, ses peines, sa vie familiale et journalière, ses aventures humbles ou glorieuses, le calme ou le tragique des existences ; dans son rôle et sa destinée selon l’ordre universel.

Devant le paysage Fimagination esthétique s’attachera à l’expression fortuite ou projetée j)ar nousmême, d’accord avec nos sentiments intimes ; comme

I. Non qu’il y ait incompatibilité radicale' entre l’imagination esthé tique et d’obscures influences soumises aux besoins et tendances indivividuelles, mais en fait l’intérêt éveillé sous ce rapport n’existerait en tant qu’élément conscient, qu’aux dépens des qualités indispensables à l’esthétique de l’imagination.

devant l’art elle développera et dépassera cette expression principalement du côté humain sous l’influence du mystère et de la sympathie 1 ; d’autres fois par l’aperception de la variété, de la fécondité, du charme hédoniste, de laparfaite adaptation, elle sera entraînée, au delà du sentiment esthétique, grâce au désintéressement, vers un idéal d’ordre, de convenance de sagesse ; jusqu’au suprême en un mot. Plus rare devant le sublime ou devant la nature organisée, l’imagination ne pourrait que difficilement dépasser le sentiment éprouvé devant la réalité immédiate et visible ; la réflexion remplace l’imagination !

L’imagination est encore esthétique lorsque, pendant certaines auditions musicales, la tension cérébrale et nervo-musculaire atteint son comble. Les alternances de la concentration nerveuse, jointes à l'intense plaisir des oreilles, produisent une sorte d’hypnose qui se résoud en extase polyidéique. La détente se produit alors que l’esprit plane au-dessus des contingences et le flot des pensées se deverse dans le sens des sentiments suggérés par les sons, ou à défaut, d’accord avec l’exaltation de l’âme, vers les idées morales, humanitaires, généreuses et finalement s’égare dans l’irréel (v. ch. xii et xiii).

L’imagination esthétique ainsi décrite2 dans ses grandes lignes et séparé de la rêverie d’une part, et d’autre part du lyrisme poétique avec laquelle cepen-

1 . Certaines personnes à tempérament poétique n’apprécient mieux la valeur esthétique dans la nature que proportionnellement à l’impulsion donnée à leur imagination esthétique.

2. L’imagination esthétique s’accompagne d’une attention mixte, qui n’est pas spontanée puisqu’ou début s’affirme généralement l’attention volontaire ; elle n’est pas volontaire en ce sens qu’une fois l’imagination déclanchée le libre jeu de l’esprit se produit suivant les circonstances dans le sens des sentiments prédominants sans effort de notre part.

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dant, en pratique, elle a tendance à se confondre, il est temps de préciser ses rapports avec le tonus émotif qui la déclanche, montrer comment elle en sort, les ailes déployées, prêtes aux envolées qui la caractérisent, désintéressée, rebelle aux sens, généreuse, surtout et principalement humaine. Il ne sera question ici que des arts visuels et de la nature ; l’imagination d’origine musicale a raison de son incroyable pouvoir, on dirait presque de son influence sociale, mérite une place à part dans l’aperception esthétique musicale dont elle est au plus haut degré partie intégrante.

La première condition, la plus nécessaire au déclanchement de l’imagination esthétique est un état immédiat et présent de tension émotive1, que l’origine en soit sentimentale (sympathie, impression de sublime, danger possible, exaltation mentale, réminiscence attendrie, etc..., etc...) ou physiologique (besoin

sexuel, plaisir sensible, suractivité vitale, griserie d’air, etc..., etc...) ou mixte (les alternances modulées de l’attention, l’hypertension centrale et vaso-motrice, la curiosité, Tattente). Les arts visuels qui agissent dans l’espace et non dans le temps ne sauraient évidemment stimuler d'avance le tonus émotif, le préparer, mais ils n’en sont pas moins très capables, par le mystère et le vestige humain de provoquer l’imagination esthétique et telle est souvent l’intention de l’artiste surtout en peinture.

L’image du passé, les souvenirs attendris de l’en-

i. D’après Bechterew ( Psychologie objective ), le tonus émotif favorise l’évocation ; il est donc un excitant de l’imagination. Ceci est vrai d’une tension émotive prolongée et moyenne ; une émotion trop forte paralyserait l’imagination.

lance, l’évocation de l’homme dans ses labeurs, ses peines et ses plaisirs, dans l’héroïsme du sacrifice ou dans la vie familiale et journalière, en y ajoutant le clairobscur, le flou des horizons, la solitude et le silence, voilà autant de moyens énergiques et quelquefois infaillibles pour dégager l’esprit des préoccupations intéressées et le livrer, consentant, aux envolées de l’imagination. Le plaisir esthétique d’à côté, ainsi délibérémment provoqué par l’artiste, ne se confond pas avec le sentiment esthétique général venant de la facture et de l’expression. Le premier se superpose au second, ils diffèrent d’origine et d’objet1.

Le paysage, par un assemblage fortuit de circonstances, produit, en ce qui concerne l’imagination esthétique, les mêmes effets que l’art et par les mêmes moyens. Quoi de plus suggestif que les ruines au clair de lune, principalement lorsque le spectateur est sous l’influence d’un tonus émotif antérieur, s’il est amoureux par exemple ou lorsqu’une musique mélodieuse et rythmée exalte la tension de son être. Bientôt, comme entraînée par un flot débordant, l’imagination s’égare ; elle évoque les souvenirs depuis longtemps ensevelis dans le subconscient, les légendes oubliées, les charmes paisibles de la vie ancestrale, les chevauchées du moyen

i. On remarquera que dans les arts visuels et devant la nature l’imagination esthétique n’a guère d’autre stimulant que la sympathie aidée du mystère, à raison de l’attrait propre à ce sentiment, de la communion de peines et de joies qu’il établit, et, pour ces raisons, de son intense pouvoir émotif. L’imagination d’origine musicale par contre dérive d’un tonus particulier de nature physiologique, et la sympathie peut être complètement absente. De là dans le premier cas la prédominance des idées altruistes et dans le second, s’il existe des suggestions spéciales, la prédominance ou du moins la possibilité de rêves où le penchant égoïste et mégalomane se donne libre carrière. Il est donc vrai que la musique élève l’àme, mais les peuples musiciens n’ont pas toujours l’àme élevée.

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âge, les grandes actions des conquérants et des saints ! Escortée de ses rêves elle entre dans l’avenir et l’organise vers un idéal enchanteur, quelquefois aux dépens du plaisir esthétique refoulé par un lyrisme poétique débordant I Gomme dans l’œuvre d’art deux sentiments esthétiques différents se superposent alors ou plutôt se confondent, l’un venant de l’expression même, l’autre de l'imagination déclanchée.

L’imagination esthétique n’est donc pas toujours artificiellement provoquée et peut naître d’un objet quelconque, d’une réminiscence, d’un accident de route, d’un enthousiasme fortuit, des sensations les plus diverses, lorsque les circonstances favorables, tonus émotif et mystère, se trouvent réunies ; il se peut même que l’idée de mystère manque entièrement lorsque l’exaltation émotive est d’un degré suffisant. Si bien que confondant la cause vraie qui réside dans la tension nerveuse avec le prétexte ou cause accidentelle, on en vient à poser la valeur esthétique non dans la jouissance intellectuelle mais dans l’accident et ses accompagnements physiologiques vulgaires.

(( Nous éprouvons le plaisir esthétique, dit Guy au, en nous sentant emportés par un cheval au galop ; sur une barque qui s’enfonce au creux des vagues ou encore dans le tourbillon de la valse. Tous ces mouvements évoquent en nous je ne sais quelle idée d’infini, de désir sans mesure, de vie surabondante ; je ne sais quel dédain d’individualité, quel besoin de se sentir sans se retenir, de se perdre dans le tout. » Et, plus loin, l’éminent philosophe raconte que, ayant un jour bu dans la montagne un verre de lait que lui tendait une jeune et fraîche paysanne, mille images associées, réveillées par cette scène champêtre, tirées des plus

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profonds lointains, assaillirent son esprit, et le sentiment qu’il éprouva fut, assure-t-il, délicieusement esthétique I

Qu’il soit possible de trouver en ces états d’âme un stimulant de l’imagination et peut-être de l’aperception esthétique, personne ne le contestera mais ce n’est pas la vie surabondante qui est seule en cause, ce sont aussi les modalités émotives de cette vie et leurs conséquences sur l’imagination.

Quelques années plus tard le distingué philosophe n’eut pas manqué de citer en première ligne, parmi les causes productrices du sentiment esthétique (je dirais de l’imagination esthétique) la griserie de l’automobile.

Le regard tendu vers les accidents de la route, préoccupés, silencieux, chauffeurs et voyageurs passent en trombe dans un tourbillon de poussière. La vitesse, absorbée par tous les pores, multipliée par tous les sens, les pénètre, les enveloppe d’une sensation unique. La poitrine se dilate, la vie circule. La vue éblouie par le miroitement des couleurs, l’odorat charmé par les senteurs de l’air, l’ouïe fascinée par le ronflement suggestif du moteur, tous les sens, toutes les pensées convergent vers l’impression de puissance, de force irrésistible et cependant docilement soumises à la volonté. Au tonus nervo-musculaire intense ainsi constitué s’ajoutent les émotions de l’attention concentrée vers le danger possible, de la curiosité, de l’amour-propre, de l’indépendance et, quelquefois, del’aperception esthétique rapide des sites parcourus. L’esprit, dont le propre est de s’associer aux mouvements visibles ou sentis par des réflexes réels ou mentalement ébauchés, s’élance lui aussi à travers l’espace dans une route sans fin ;

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chagrins, regrets, tristesses s’égrènent sur la route ; c’est l’oubli momentané de la vie telle qu’elle est ; l’horizon s’éclaire, on entre dans l’irréel.

Combien plus esthétique, cependant, sera le plaisir du cycliste, lorsque, dégagé des préoccupations de carburateur, les poumons gonflés d’air pur, il parcourt l’étape matinale, franchissant monts et forêts sur la route sans fin. Le plaisir intense des yeux, le sentiment d’un bien-être général, d’une libre expansion physique et morale, remplissent le cœur de saines émotions. A contempler les contrastes saisissants et les coloris variés, les cimes neigeuses et les gorges profondes, les plateaux solitaires et les vallées fertiles où s’étale l’humble travail de l’homme ; devant le sublime riant ou grandiose, l’imagination s’exalte, l’âme s’affranchit, et l’hymne de la pensée monte vers le Créateur.

Que le plaisir et la douleur sensibles et tous autres sentiments basés sur les rapports de représentations ou sur la dépense tant physique que psychique soient les facteurs dirigeants de notre activité, c’est l’évidence, et la question pour la vie n’est pas dans l’impossible subordination du sentiment à l’intelligence mais dans le choix et la valeur des sentiments prédominants. Rappelons-nous alors que le sentiment sous l’aspect sensible et vulgaire se retrouve dans les formes embryonnaires de la vie psychique ; il s’accorde avec l’état chaotique de l’esprit, ce qui veut dire que le progrès est dans le développement des émotions intellectuelles et morales et le surprogrès dans la primauté des sentiments correspondants. La tendance en avant devrait être de classer les émotions d’après une échelle de valeur plus vraie ; vers la sécurité d'un avenir prévu,

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sans doute, mais aussi vers la satisfaction des besoins intellectuels et moraux sous toutes les formes. A ce titre et sans parler de ses qualités intrinsèques de pureté, de désintéressement, de noblesse et de force, le sentiment esthétique mérite, à côté du sentiment moral, un rang privilégié.

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