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CHAPITRE VII

Le beau dans la nature paraît à première vue d’une explication facile, il n’en est rien cependant1. A la réflexion les difficultés surgissent de toutes parts. Sans eompter que nul sujet ne prête d’avantages aux rêveries métaphysiques qui, s’alliant à l’imagination ainsi qu’aux suggestions de la beauté morale, pénètrent en les discréditant bon nombre de théories esthétiques tant anciennes que modernes ou contemporaines. Pourquoi ces déviations ? Les causes en sont multiples ; d’une part l’impression du sublime et la confusion de sentiments correspondant avec le sentiment esthétique ; de l’autre l’aperception de l’ordre dans la finalité et en dernier lieu de l’ordonnateur suprême, formes habituelles du plaisir esthétique devant les corps organisés et l’harmonie (le mot est ici à sa place) des lois cosmologiques 2. De là, sous l’influence d’une vision dans

1. La théorie hédoniste résout fort simplement le problème du beau dans la nature « mais, dit Spinosa, il n’y a pas d’analogie entre le plaisir de l’ivrogne et celui du philosophe qui poursuit un système ». Si l’on décide d’englober l’un et l’autre dans la même définition, la nécessité d’une subdivision s’impose, et, comme je l’ai dit plus haut, tout est à recommencer. Quant à la théorie du jeu, nous savons qu’elle aboutit puremant et simplement à la négation du beau dans la nature.

2. Et sur un autre terrain l’on ajouterait les envolées poétiques de l’imagination d’origine musicale.

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l’au delà, ces lyriques descriptions du beau dans la nature ou les expressions, harmonie universelle1, unité transcendante, symphonie, eurythmie, etc., servent d’arguments sinon d’explications ; si bien que l’art même, encerclé d’enthousiasme, perdant pied, s’imprègne de divinité.

Que le sentiment du sublime et le sentiment de l’ordre issus de considérations parfois semblables, parfois aussi différentes (car le grand sublime est désordre) s’exerçant en commun sur le concept de beauté, nous inclinent d’emblée vers un mysticisme transcendant, quoi d étonnant !

Le contraire, si l’on confond beau et sublime, si dans le bloc esthétique l’on introduit d’emblée l’imagination, sans en avoir auparavant fixé le rôle et les limites, si l’on est enfin poète et musicien, le contraire aurait lieu de surprendre !

On voudrait ici éviter cet écueil. Nous traiterons à part et plus loin de l’imagination esthétique déjà envisagée dans ses rapports avec le tonus émotif général ; quant au sublime, à tout seigneur tout honneur. Il fera l’objet d’un chapitre spécial où seront déterminés ses points de contact avec le sentiment esthétique et les différences profondes, essentielles qui l’en séparent. Dès à présent pour plus de clarté nous envisagerons

i . L’harmonie n’est pas une fin de la nature, mais dans notre esprit l’ordre objectif des faits se reflète en ordre logique qui ensuite est projeté au dehors, et cette ordonnance nous l’érigeons en chose en soi ; elle est non seulement objet de sentiment esthétique, mais en devient éventuellement l’idée essentielle. « L’un dans la beauté, dit Leibniz, n’est autre que l’accord et de l’accord naît la beauté et la beauté engendre l’amour. » Amour quelquefois sensuel mais aussi spirituel lorsque l’esprit adhère au concept d’ordre qui est sa jouissance et son repos- N’est-ce pas là ce que Spinoza appelait dans le langage scolastique de l’époque : « amor intellectualis Dei ».

le plaisir esthétique devant la nature successivement sous les deux aspects que séparent des différences très nettes, quant à ses causes et à son développement. On le considérera devant la nature organisée et l’ordre cosmologiquc et, ensuite, devant la nature inorganisée, c’est-à-dire le paysage. La thèse sera de dégager et d’écarter les sentiments accessoires, d’isoler le plaisir esthétique, de fixer sa nature, son caractère exclusivement intellectuel.

Le sentiment esthétique devant la nature organisée revêt trois aspects différents : l’un familier aux savants, aux penseurs, aux observateurs, dont l’objet pourrait être, provisoirement, résumé dans ces mots la cause finalité ; l’autre plus banal, séparé en général du premier par un idéal préexistant, s’arrêtant à la surface, aux formes1 sans extension en profondeur, est aussi, consciemment ou non, une aperception d’adaptation par conséquent d’ordre ! Enfin comme troisième aspect, reste l’expression.

A. — La beauté selon l’ordre dans la nature organisée.

Aux esprits réfléchis, c’est devant le merveilleux enchaînement des lois cosmologiques mais surtout devant les corps organisés, qu’apparaît la beauté en soi d’après Kant, l’harmonie de l’imagination représentative et de l’entendement, l’aperception par l’intelli-

i. Il n’est point de différence essentielle au point de vue esthétique entre l’étude de l’œil ou de la mécanique céleste et l’appréciation des formes selon la parfaite adaptation. Cependant lorsqu’il s’agit des formes, la parfaite adaptation se modelant sur un idéal antérieur, l’intuition pratique est possible, sinon fréquente.

gence, selon les modes essentiels et nécessaires de son exercice, de la cause finalité. Cet ordre, délices et repos de la pensée, nous le saisissons non dans la causalité qui ne s’identifie pas plus avec l’ordre que la liberté ne s’identifie avec le désordre, mais dans la concordance des lois naturelles, dans la convergence de leurs effets sur des lignes depuis longtemps divergentes, dans la splendeur des résultats ; il s’engrène dans les catégories essentielles de l’esprit, et le satisfait.

L’adaptation merveilleuse des organes, l’identité des fonctions chez tous les êtres, de l’homme au plus infime animal, la subtile ingéniosité des moyens de conservation et de reproduction, la généralité tenace des lois d’assimilation et de fécondation, la science des instincts, la richesse et la variété des formes, tout cela et bien d’autres choses, c’est la continuité, l’ordre, le progrès vers un but défini, la cause finalité. En un mot nous jouissons esthétiquement lorsque nous projetons sur la nature organisée la logique de notre esprit, lorsque nous y retrouvons une cause, des moyens, une fin et le plaisir atteint le maximum lorsque à notre contemplation de l’ordre et de la prévision suprêmes s’ajoutent le sentiment, 1 intuition d’une intelligence parente de la matière, façonnée sur le même modèle s’exerçant par des méthodes identiques1.

La question n’est pas de savoir, disons-le pour les monistes, si elle existe ou non, objectivement, cette

I. Projeté comme un faisceau lumineux non seulement sur les formes et fonctions des corps organisés, mais également sur les manifestations de la vie psychique, le même sentiment d’ordre conduit à l’aperception de la beauté morale, et, grâce à la sympathie ainsi qu’à l’universalité de l’impératif moral, les valeurs esthétiques de cette classe l’emportent ensuite sur les autres. cc Une vie morale, disaient les Stoïciens, est une œuvre d’art. »

intelligence que nous rencontrons en chemin et avec laquelle notre pensée se confond et fusionne, ou si, par illusion, nous intellectualisons sous forme d’ordre ce qui n’est autre chose que le produit dhine causalité efficiente ; le fait est que, erreur ou non, notre esprit perçoit une finalité ordonnée et se délecte à son contact. Il voit la sagesse, la prévoyance, la volonté, et, comme attiré par l’aimant, y adhère et s’y complaît.

Le plaisir sera esthétique sans doute, lorsqu’explorant l'oreille humaine, le biologistè y découvre le tympan, le limaçon, les fibres, le marteau, l’enclume, les canaux demi-circulaires, le cerumen qui défend l’entrée ; étonnant assemblage d’organes protecteurs, récepteurs, modérateurs, conducteurs, stabilisateurs, et tel est le prestige, la renommée de cette perfection que s’il apparaît dans le nombre quelque particularité incompréhensible, la science n’aura de cesse qu’elle n’ait trouvé ou proposé l’explication de son utilité. Nous éprouvons le sentiment esthétique en étudiant les ressorts de la mécanique céleste ; ces combinaisons de mouvements et d’équilibres selon des lois qui sont belles, disait Leibniz, mais ne sont point nécessaires, et dont les résultats se traduisent par l’alternance des saisons, des nuits discrètement éclairées et des jours radieux, de repos et de féconde activité ; et tout esprit réfléchi ne lira pas sans délectation esthétique les souvenirs entomologiques de Fabre, ou l’étude d’Huxley sur l’écrevisse, cet exposé lumineux par l’étonnante organisation d'attaque et de défense que révèle l’examen zoologique de l’humble crustacé. On citerait ici d’autres exemples, par milliers, et le lecteur en ajouterait autant tirés de sa propre expérience.

Qu’il s’agisse de l’homme, de l’animal, de la plante, ou des lois cosmologiques, en ces aperceptions esthétiques de la parfaite adaptation, rien que de fort naturel et l’opération d’esprit, observation et imagination réunies, est des plus simples. La sympathie ne joue aucun rôle aussi longtemps que l’effort ou la souffrance ne sont pas en cause ; elle n’est donc à aucun degré indispensable.

Les néo-vitalistes allemands insistent volontiers sur les performances des acrobates (qui à certains points de vue expriment le beau de la nature organisée) pour en faire l’objet de leurs mystiques théories. Il existerait du spectateur à l’acrobate une sorte de projection intuitive et sentimentale, relevant d’une faculté spéciale et réalisée par des processus très compliqués et très profonds qui dépassent assurément l’impression que nous éprouvons devant les jeux du cirque ou des baraques foraines. Quels sont donc nos sentiments devant les exercices d'acrobatie? Nous y trouvons l’émotion de sympathie, pénible s’il y a danger ; l’émotion de l’attente et de la curiosité ; certains mouvements d’imitation et l’accompagnement mental. Enfin le plaisir esthétique éventuel sous des formes bien nettes : i° perception sympathique du savoir-faire, de la technique, de l’effort réalisé, communion dépensée et de volonté, non sans analogie avec le sentiment esthétique devant la beauté morale ; 2° contemplation de la parfaite adaptation interne et externe, soit du beau en soi dans la nature organisée. La projection sympathique, utile comme stimulant du tonus émotif, utile également pour nous faire comprendre le mérite et le péril, n’est en soi que l’adjuvant du plaisir esthétique éventuel et ne le constitue à aucun degré. Rien que de très simple en

tout ceci ; rien que de naturel. A quoi bon supposer, avec Lipps et Lotze, des dramatiques oppositions entre le moi et le non moi et leur compénétration réciproque en une mystique étreinte !

Devant les innombrables témoignages de la nature organisée, il n’est pas de cerveau humain, répétons-le, qui en fait ne vibre esthétiquement sinon religieusement. Certes de loin en loin, l’abus du scalpel et du microscope, à force de resserrer le cercle des causalités immédiates, en fait une sorte de prison où se confine l’esprit garni d’œillères, au risque de tomber, quant à certaines évidences, en état de cécité. Les exemples ne manquent pas et l’on en trouverait parmi les sommités de la science biologique contemporaine. Mais alors même que le moniste s’incrusterait dans les lois d’airain, comment n’apercevrait-il pas, au delà, dans le recul des arrière-plans, un premier moteur, cause de ces lois1. Les uns reconnaissent en toutes choses, souvent avec excès, une finalité tyrannique ; les autres ne la verront qu’à l’intérieur des êtres, intervenant selon des règles immuables et préétablies. Pour les uns elle sera a Jronte, externe ; pour les autres elle sera a tergo, interne ; peu importe ! La discussion là-dessus est une question de mots : finalités externes ou internes se valent et se confondent 2 !

I. La loi, lorsqu’il s’agit de la nature, n’est qu’un instrument de travail ; transporté hors de notre sphère terrestre, le mot n’a guère de sens. Il n’est aucune différence, là-haut, entre la loi qui régit et le pouvoir qui exécute. Existe-t-il des commandements écrits dans la conscience d’une pierre qui tombe ! Tendance et volonté y fussent-elles que l’exécution ne se comprendrait pas. Eriger les lois en causes efficientes 1 Quel plus décevant excès d’anthropisme 1

2 V. sur le sujet, Bergson, L’Evolution créatrice.

Lespàrre.

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B. — La beauté selon les formes dans la nature organisée.

Que l’aperception esthétique selon l’ordre, devant la nature organisée, soit, en principe, l’apanage des chercheurs, des patients, des savants, personne ne le conteste. Il n’en est pas moins vrai que chez tout être de bons sens, chez les plus frustes, l’impression de sublime, par le surhumain sinon le suprême qu elle fait entrevoir, par le tonus émotif qu’elle provoque, produit en nous comme un sursaut d’intuition qui rend capable d’analyser esthétiquement certaines merveilles élémentaires du monde animal ou végétal, Question de mesure ! et les degrés, innombrables, dépendent des individus, de leurs aspirations, de leur tempérament, de leurs connaissances et de leur préparation !

Devant la nature organisée, surtout vivante, c’est encore, en fin de compte la contemplation des résultats morphologiques externes et de la parfaite adaptation visible, c’est en un mot la beauté des formes, qui reste et demeure par excellence le stimulant du sentiment esthétique ; et il en est ainsi que l’adaptation se modèle d’après un idéal tracé d’accord avec la technique courante et représentant la perfection d’ensemble, soit au contraire, que l’emporte un type concret, subordonné à des considérations accessoires, plus ou moins utilitaires, plus ou moins conscientes. L'influence de l’élément personnel ou social peut aller jusqu’à transformer le caractère essentiel, dans le sens du goût régnant, à l’encontre de la perfection classique, sans que pour cela le sentiment esthétique de parfaite adaptation se

trouve compromis1, ce qui montre, disons-le en passant, comment la laideur physique devient, à l’occasion, beauté.

De là, ainsique je l’ai signalé ailleurs2, ces variations extrêmes sur la façon de concevoir certaines beautés de la nature vivante. Il est relativement facile d’apprécier esthétiquement un cheval grâce à l’habitude que nous avons de voir et de comparer les formes de ce superbe animal, mais le verdict se ressentira bien souvent d’arrière-pensées utilitaires conscientes ou non, et des goûts fondés sur l’usage. L’éleveur de pur sang et le camionneur ne verront pas de la même façon et cependant pour l’un comme pour l’autre le jugement peut être franchement désintéressé et par conséquent esthétique. Le lion n’étant pas d’un usage courant, son caractère essentiel sera le même pour tous et se résumera dans la force, la férocité, la puissance ; ici tout le monde s’accorde sur les conditions de la parfaite adaptation.

Plus qu’aucune autre la beauté féminine sera appréciée avec le souci, instinctif ou réfléchi de l’adaptation utilitaire, dans un sens déterminé par les circonstances et sans aperception de l’ordre en soi ; l’expression même du visage plaira par son intensité, son intérêt, son caractère, selon les préférences où l’idéal individuel, sans tenir compte, bien souvent, des proportions

1. C’est ainsi, dans une opposition entre le type admis selon la technique rationnelle et les types de fantaisie que se résumerait dans les arts plastiques la différence entre le romantique et le classique. Pas pour tout le monde cependant. D’après W. James, le sentiment esthétique se confondant avec le plaisir sensible, tout plaisir <c inférieur » venant de l’imagination, de la pensée, constituerait le romantique. Vue originale mais conséquente cependant avec la théorie hédoniste intégrale (V. James, Les Émotions ).

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