‹ Essai sur le sentiment esthétiqueChapitre 39 sur 75 · Y. p. 25, 91 et suiv · texte numérisé non relu

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et de l’harmonie dites classiques. C’est que le facteur personnel sous l’influence plus ou moins consciente de préoccupations sexuelles est ici prédominant, d’accord peut-être mais souvent en opposition avec le canon des formes parfaites, avec le classique en un mot. Nous sommes en présence soit d’un calcul instantané, irréfléchi pour ainsi dire soit, plus souvent, d’une ressemblance avec un idéal antérieur de forme et d’expression, produit de l’habitude, de la technique courante, de désirs inconscients, de l’agrément sensible ou du déjà vu. Dans ces conditions il peut exister une intuition de beauté, mais une intuition qui est surtout le plaisir du goût satisfait avant de se transformer grâce aux opérations de l'esprit en sentiment esthétique basé sur la parfaite adaptation.

C’est ainsi que dans l’appréciation particulièrement variable delà beauté féminine tantôt la maternité remportera, tantôt l’expression du visage, d’autres fois la santé robuste prendra le dessus comme dans l’œuvre de Rubens, ou encore un type mixte qui unit la force à la grâce. Aux premiers siècles de notre ère la statuaire romaine associait à l’idéal féminin l’austère et virile énergie d’une Cornélie, mère des Gracques 1 et pendant le moyen âge, en période de chevalerie et jusqu’à la Renaissance, la grâce séduisante, synonyme de faiblesse, de confiance et d’abandon, emporte tous les suffrages. A certaines époques et dans certaines écoles le classique intégral domine, le classique dans lequel les trois dominantes loin de s’exclure les unes les autres, s’harmonisent, donnant ainsi au moins pour l’enseignement, le modèle de la perfection 2.

2. Le classique est-il fixé dans ses détails en ce qui concerne la beauté

Péladan écrit cette phrase charmante que <( la perfection des formes est littéralement le visage du mystère» , ce que l’on peut traduire ainsi; qu’il n’est point de contemplation esthétique de la nature vivante et organisée sans concept plus ou moins conscient de finalité soit interne soit externe, soit générale soit particulière 1 ; ce qui veut dire encore que devant la nature organisée, l’esprit est prompt à passer de l’effet aux causes, de l’ordre à l’ordonnateur suprême, etpar là au sentiment mystique et religieux. Je ne m’étendrai pas sur ces considérations que des voix éloquentes ont maintes fois développées ; philosophiquement, quoique à un point de vue trop exclusif, Kant a épuisé le sujet.

G. — La beauté selon l’expression dans la nature organisée.

Dans la formation de cet idéal qui, lorsqu’il s’agit de la nature vivante, de l'homme, ouvre la porte à l’aperception esthétique selon les formes, Y expression des lignes, du geste, de l’attitude, de la voix, du visage, qui reflète tour à tour jeunesse, santé, force,

féminine ? Philosophes, artistes, anatomistes décrivirent à l’envie le corps humain et l’on connaît environ quatre-vingts types différents répondant à leur idéal particulier. Zeising n’hésite pas à déterminer d’après la « section d’or « la perfection des formes ! On a récemment tracé, grâce à des mesures expérimentalement relevées, un type idéal du corps humain variable selon les races, l’àge et le sexe ; et le canon ainsi construit fixerait les formes et proportions des parties essentielles ; là serait provisoirement le classique à moins que l’on ne réserve ce nom pour les modèles connus de la sculpture grecque.

i. Kant, prisonnier de son système, forcé de maintenir à tout prix le désintéressement absolu sans lequel le jugement réfléchissant cessera d’être universel, écarte toute considération d’utilité jusque dans les motifs éloignés du sentiment esthétique ; il ppse l’aperception de finalité sans concept de fin ! Basch ( op . cit.j a fait justice de ces exagérations.

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bonté, mélancolie, sérénité, volupté, angoisses, tient évidemment une place importante. Telle expression nous laisse indifférents, telle autre plaît et charme, exalte la pensée et stimule le sentiment esthétique selon l’ordre et la parfaite adaptation (à moins qu’un excès d’émotion ne le paralyse). — Tout cela est d’observation courante ; il est inutile d’insister.

Bien différent en vérité sera le rôle de l’expression lorsqu’elle apparaît comme objet d’analyse sur lequel s’exerce la pensée pour en scruter esthétiquement ses éléments et les réunir ensuite, comme lettres d’un mot, vers une signification positive. Et c'est là précisément le mode d’aperception esthétique qui nous intéresse en ce moment. Considéré sous cet aspect, le visage expressif est une œuvre d’art que l’esprit explore, dont il sonde et classe les détails convergents ; soit que les sentiments exprimés se dégagent d’une interprétation coutumière, soit que, sous des influences personnelles, nous y promettions, comme devant le paysage, le sens général, les pensées, les émotions que nous croyons y découvrir.

Entre les deux formes de sentiment esthétique, la distinction est réelle non seulement quant au mode mais aussi quant à la fréquence ; la lecture analytique et réfléchie de l’expression devant le corps et surtout le visage tout au moins féminin, combattue par le plaisir des yeux et l’instinct génésique, est une forme rare du sentiment esthétique. Pour s’y complaire il faut être observateur, artiste, psychologue, au-dessus des préoccupations utilitaires, désirs et émotions vulgaires. Considérée sous un tel angle comme œuvre d’art en soi, l’expression peut accumuler les laideurs et représenter le vice sans compromettre pour cela sa valeur esthétique. La perfection classique, l’harmonie intégrale des

parties seraient aussi bien nuisibles qu’utiles. L’aperception esthétique selon l’ ordre s ’accommode également , je l’ai montré plus haut, d’un certain degré de difformité. Il est d’ailleurs à peine besoin d’ajouter que devant l’art ou la nature organisée les deux formes du sentiment esthétique s’influençant réciproquement souvent fusionnent et collaborent.

D’apr es Shopenhauer la qualité de l’expression dans le visage serait d’être authentique c’est-à-dire telle que le nez, la bouche, les yeux, etc., concourent vers un effet d’ensemble et le plaisir viendrait de mouvements imitatifs convergents chez le spectateur. Toute réserve faite sur l’agrément physiologique vulgaire de cette imitation, la proposition de Shopenhauer est vraie à la condition d’admettre qu’une difformité ou disproportion des éléments peut être non seulement tolérée mais utile. Si par contre nous considérons l’espression non comme objet d'analyse mais en fonction d’un idéal particulier, comme satisfaction et plaisir du goût, l’agrément, la séduction, la force, le mordant ne se mesurent pas d’après l’authenticité encore moins d’après la parfaite adaptation. Il est des visages dont le charme conquérant, à défaut d’expression généralisée, réside dans quelques irrégularités, tics ou défauts de la bouche ou des yeux. L’instinct génésique, comme sur le théâtre de la vie, bouscule ici toutes valeurs, sans explications possibles1 !

i. On invoquera peut-être outre les circonstances et le déjà vu les réminiscences classiques ensevelies dans le subconscient (V. Hérédo , de L. Daudet).

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