LE BEAU DANS LA NATURE INORGANISÉE OU PLUS SIMPLEMENT LE PAYSAGE
Quelles sont les causes déterminantes du sentiment esthétique devant le paysage? Nous en comptons quatre :
i° La contemplation de l’ordre selon les lois naturelles d’accord avec les besoins de l’esprit ;
2° L’impression de sublime ;
3° L’expression occasionnelle ou projetée;
4° L’imagination esthétique.
i° Le sentiment esthétique selon V ordre.
Voici un paysage d’où le grand sublime est absent ; nul vestige humain ; nul appel au mystère, nulle expression qui s’impose; une vallée, une rivière, de vertes prairies, des coteaux accidentés ; ici et là des arbres en fleurs, des boqueteaux, plus loin la sombre lisière des forêts et par-dessus tout la lumière du printemps. L’orage s’est dissipé, de lourds nuages chassés par le vent fuient à l’horizon, des gouttes d’eau scintillent aux
branches, de fraîches senteurs embaument l’air, la nature s’ébroue. Revenons dans quelques heures, le soleil est à son déclin; l’ombre s’étend et les étoiles s’allument. Il fait nuit, mais demain les splendeurs de l’aube ramèneront la lumière et la vie. Et de même, suivant un rythme nécessaire, les feuilles des arbres jauniront et tomberont ; la neige, un jour, couvrira le sol, et le cycle de repos et d’activité, de destructions et de renaissances, continuera sans arrêt.
Réfléchir n’est-ce pas alors admirer la concordance des lois cosmologiques qui produisent l’alternance des jours et des saisons, et ramènent, après les froids de l’hiver, la chaleur bienfaisante de l’été ! Baissant les yeux, j’admire aussi, finaliste malgré moi, les lois plus humbles ùiais non moins étonnantes de la pesanteur et de la dilatation des corps, causes des pluies qui alternent avec la sécheresse et raniment les plantes épuisées. L’esprit retrouve ici la sagesse, la prévoyance et l’ordre dont le spectacle des corps organisés lui a donné, avec non moins de force, l’impression et le sentiment ; il découvre, entre les mouvements des corps célestes, une entente révélée par ses résultats ; il scrute avec délices, dans le petit comme dans le grand « la structure intellectuelle de la réalité ». C’est là au plus haut degré cette harmonie de l’imagination et de l’entendement qui d’après Kant caractérise la beauté vague et suffit à la définir.
Muses...
Dites-moi quelle cause éclipse dans leurs cours Le clair flambeau des nuits, l’astre pompeux des jours, Pourquoi la terre tremble et pourquoi la mer gronde,
Quel pourquoi? fait enfler, fait décroître son onde. Comment de nos soleils l’inégale clarté
S’abrège dans l’hiver se prolonge en été.
Gomment roulent les eaux et quel puissant génie Des sphères dans leurs cours entretient l’harmonie Mais si mon sang trop froid m’interdit ces travaux Eh bien? vertes forêts, près fleuris, clairs ruisseaux,
J’irai, je goûterai votre douceur secrète Adieu gloire 1
Moins haut et moins loin, sur la lisière dubois voisin ou flânant dans la prairie nous découvrons les motifs d'un plaisir esthétique basé sur une plus modeste mais tout aussi apparente réalité. Tels détails de la nature, par soi simplement agréables, deviennent, en s’ajoutant les uns aux autres, l’indice d’une intention, d’une volonté intelligente et finaliste. Les branches des arbres gracieusement enrobées de givre, les perles irisées de la rosée matinale, l’élégance penchée des plantes, le miroitement des eaux, la vaporeuse transparence des nuées qui flottent, l’infinie variété des formes et des couleurs, ces choses et bien d’autres, à mesure que, groupées par l’imagination, nous les insérons dans l’ordre universel, se présentent d’elles-même à l’aperception esthétique supérieure2.
C’est ainsi que notre esprit projetant autour de lui, de même que devant les corps organisés, ses sentiments et ses formes intellectuelles, se complaît esthétiquement dans la satisfaction de son activité et de ses besoins essentiels. Aussi bien l’élément personnel tient-il ici un rôle prépondérant ; chez les uns le sentiment esthétique