‹ Essai sur le sentiment esthétiqueChapitre 41 sur 75 · Virgile, Géorgiques, trad. Delille · texte numérisé non relu

Virgile, Géorgiques, trad. Delille

2. Dans un parc à la française, l’intention finaliste est transportée de la nature à l’homme devenu ordonnateur. Sous l’influence de la sympathie, l’esprit s’associe à son effort et à sa volonté, dans ce qu’il a réalisé aux dépens de la nature.

LE BEAU DANS LA NATURE INORGANISÉE l55

s’exalte jusqu’à l’idée mystique de reconnaissance1 pendant que chez les autres, la synthèse n’est qu’une accumulation de sensations où domine l’agrément, sans concept d’ordre et de finalité.

Ce genre d’expression, fondé sur l’analyse et la synthèse des agréments sensibles que nous procure la nature, par le sentiment de l’ordre et de la parfaite adaptation, réalise l’harmonie de l'imagination et de l’entendement, et par là le sentiment esthétique supérieur. Afin de le distinguer des suggestions courantes que nous offre le paysage, tristesse, gaieté, mélancolie, mystère, fertilité, vie rurale, etc., qui sont également causes de sentiment esthétique mais par d’autres moyens, nous l’appellerons expression hédoniste de la nature.

Aisément et par le cours naturel de la pensée le sentiment esthétique basé sur la cause finalité, qu’il s’agisse du paysage ou de la nature organisée, dépasse les contingences et atteint l’ordonnateur suprême. Nous touchons au sublime, sinon au sentiment religieux. Lorsqu’il s’agit du paysage, l’esprit du public, cependant, en haut comme en bas de l’échelle sociale, ne s’accommode pas aisément de ces intrusions de la métaphysique dans les banalités de la vie ordinaire2. Est-ce besoin de clarté, éducation, sens pratique, ignorance, paresse d’esprit P L’on ne sait, mais l indifférence sous ce rapport, surtout en France, est assez générale ; aussi bien le

1. Il est peut-être exagéré de prétendre avec Kant que le Dieu de la nature eût égard en la créant aux facultés esthétiques de l’homme et que les beautés que nous admirons n’existent que pour être admirées.

2. « En réalité, dit M. Dauzat (Le sentiment de la nature ), les âmes religieuses objectivent leur foi et voient Dieu dans la nature parce qu’elles croient en lui, à preuve les impressions toutes différentes que d’autres — et je crois la plupart de nos contemporains — éprouvent devant les mêmes spectacles. »

sentiment esthétique selon l'ordre en face de la nature inorganisée, est-il bien plutôt l’exception que la règle.

Une autre cause et non des moindres s’opposerait au départ du sentiment esthétique fondé sur l’ordre (et en fait d’un sentiment esthétique quelconque) lorsque le paysage, comme c’est ici l’hypothèse, ne contient pas de vestige humain 1 . La sympathie manquant, nul tonus émotif antérieur ne produit l’émotivité, n’échauffe la pensée, ne déclanche l’imagination. On n’appellera pas sympathie, sauf par métaphore, le trouble attendri que nous éprouvons en face des aspects dolents et résignés, des vallées arides ou des plateaux dénudés, mélange de tristesse, d’effroi et de retours compatissants sur nous-même. Tout au plus l’impression de sublime peutelle inspirer une vague d’altruisme, mais qu’elle est diffuse et nuageuse cette confraternité de sentiments qui, en présence du grandiose, paraît unir les faibles devant la majesté qui les domine ! Aussi bien les circonstances fussent-elles favorables et la capacité intellectuelle du spectateur suffisante, l’éclosion du sentiment esthétique devant le paysage par l’aperception de l’ordre, n’en reste pas moins douteuse ; le stimulus affectif faisant défaut il avorte souvent dans l’indifférence.

2° L impression de sublime.

Le paysage est encore avec le sublime et par le

i. Ceci est vrai du paysage naturel mais ne saurait s’appliquer aux tableaux de paysage, où le vestige humain, à mesure que se généralise le sentiment de la nature, devient de moins en moins nécessaire. La différence vient sans doute de ce que l’artiste choisit le site et en dégage l’expression ; elle s’impose ainsi davantage. Devant un tableau le spectas teur a le temps de la méditer, de s’en pénétrer, ce qu’il ne peut toujourfaire devant la nature.

LE BEAU DANS LA NATURE INORGANISÉE l5^

sublime une nouvelle et féconde source de sentiment esthétique.

La disproportion, les contrastes, la prodigalité, le gaspillage, ici une cime se perdant dans les nuages et à côté un abîme sans fond, l’éclat des neiges éternelles, la majesté des glaciers, ramoncellement chaotique des roches, le silence des hauteurs, la richesse des coloris et des formes, les splendeurs d’un coucher de soleil, les éléments déchaînés, les profondeurs du firmament, tels sont, dans le mouvement ouïe repos, quelques-uns des phénomènes par lesquels, dominant l’imperceptible silhouette humaine, se révèlent le grandiose et le terrible de la nature.

Devant ces magnifiques et souvent terribles spectacles, l’impression de sublime nous saisit et nous domine; brutalement elle subjugue et écrase l’être tout entier. Nul sentiment esthétique pour commencer, mais peu à peu l’esprit se reprend. Les causes multiples dont le (( choc » a produit l’émotion première, il les analyse à froid, les groupe de nouveau en tant que manifestation de puissance surhumaine, de façon à reconstituer objectivement, grâce aune synthèse réfléchie l’expression du débat.

L’impression de sublime résulte aussi d’autres causes naturelles infiniment plus humbles, selon les circonstances et les dispositions individuelles. Dans tous les cas, Y analyse et la reconstitution de l’impression première nous apparaît au premier chef comme une opération esthétique, semblable, quoique en sens inverse, à cette interprétation intellectuelle qui atteint le sublime comme terme de l’aperception esthétique basée sur la finalité.

L’impression de sublime, disent les mystiques de

l’Einfuhlung (Lipps, Lotze, etc.), est moralisante sinon religieuse î Est-ce bien vrai? Le terrible et le grandiose n’expriment-ils pas le désordre, l’anarchie, le conflit des éléments, la fatalité brutale? Aussi bien le résultat visible peut-il être, principalement si l’homme est en cause, déconcertant à l’extrême ; il accuse la divinité et démoralise l’individu.

Quelles que soient les splendeurs de l’occasion, qu’il s’agisse du grandiose ou des merveilles révélées par les sciences naturelles, rare est l’impression de sublime ; la faculté d’analyse et les connaissances indispensables ne sont pas l’apanage de tous. Le sentiment esthétique dérivé reste donc, comme celui qui est fondé sur l’ordre, le privilège d’un petit nombre. Le paysage heureusement nous réserve d’autres formes de l’aperception esthétique, et pour celles-ci, point n’est besoin d’esprit métaphysique, d’érudition spéciale, ou même d’un pouvoir exceptionnel de réflexion.

3° L’expression occasionnelle.

Un paysage est aimable, souriant, agréable grâce au coloris général, à la variété des formes, à leurs proportions modérées et humaines, au contraste des bois et des prairies, aux sinuosités de la rivière, à l’azur des lacs, à l’éclat des coteaux, aux lointains brumeux, à l’équilibre des masses, à la symétrie du cadre, etc., etc. Ces qualités fussent-elles réunies ne constituent pas nécessairement la beauté. Mon œil sera charmé, je serai ravi, fasciné par un un tel spectacle, sans préjudice des formes esthétiques indiquées plus haut d’ailleurs rares en la circonstance, le sentiment esthétique n’apparaîtra que par l’analyse et la synthèse, l’aperception en

un mot de i’expression, qu elle soit fortuite ou projetée. Il apparaîtra encore à défaut de ce moyen ou plutôt simultanément avec lui par l'imagination désintéressée, esthétique, éventuellement déclanchée grâce au mystère et au vestige humain. L’une et l’autre, expression objective et imagination esthétique, se prêtent un mutuel appui et souvent agissent en commun ; ce qui n’empêche que les confondre, en appeler à l’imagination quelle qu’elle soit sans précautions suffisantes, c’est, à raison de l’horizon sans limite qu elle embrasse, ouvrir la porte toute grande aux sentiments de toute nature et par là reconstituer le bloc mystique que le néo-vitalisme allemand tire de ses creusets avec de si étranges incantations : la tentation est alors grande, aux tournants difficiles, de recourir à de nuageuses formules et d’y trouver un facile repos !

Conservons donc, accentuons même pour plus de clarté les barrières excitantes et parlons d’abord de Y expression.

L’expression dans le paysage, animé ou non, n’étant pas intentionnelle, ne représente, dit-on, que le reflet de nos propres sentiments. Donc le paysage est un état d’âme, le nôtre1. Le mot a fait fortune, mais dans la réalité les choses ne sont pas aussi simples. Tantôt, il est vrai, le plus souvent même, nos sentiments, préexistants, sont captés, encouragés, fixés par l’ensemblo

i. C’est dans ce sens que l’on interprète généralement ces mots d’Amiel, « le paysage est un état de l’âme ». Le contexte nous apprend cependant que leur signification est toute autre ; d’après l’auteur, le paysage serait capable d ’ exprimer par lui-même, hors de tout accord avec nos sentiments propres. La formule ainsi comprise est d’une application restreinte devant la nature. Par contre on appellera le tableau de paysage un état d’âme dans le sens d’Amiel. Là en effet, l’expression choisie, dégagée, intensifiée, s’impose ; les loisirs de la contemplation nous permettent de nous en imprégner.

IÔO ESSAI SUR LE SENTIMENT ESTHETIQUE

ou le détail du site ; on dira alors que l’aspect général répond à nos dispositions intérieures et les représente; tantôt au contraire il y a conflit. L’expression objective telle qu’elle existe par hasard, soit qu’elle vienne de l’ensemble, de quelque épisode, ou de toute autre cause s’impose avec force dans un sens déterminé et nous façonne à son image. Le paysage dans ce cas est-il un état d’âme? Oui, sans doute, dans un sens large. Il vaudrait mieux dire « produit un état d’âme ».

Ainsi deux modes de relation entre le paysage et celui qui le contemple ; examinons-les successivement.

S’il est vrai que la nature ne manifeste pas intentionnellement, du moins se laisse-t-elle interpréter, et le sentiment fortuitement ébauché, s’il trouve un écho dans l’âme du spectateur, est recueilli par lui, amplifié, tant par l’émotion que sous l’influence d’intérêts inconscients, puis enfin projeté sur les objets mêmes qui en furent l’occasion. « La nature est belle, dit Gauckler, parce que nous l’animons de nos propres mouvements et que nous y voyons nos propres pensées comme dans un miroir1. » Analyser, réduire, synthétiser telle est l’opération esthétique de l’esprit ; il précise et fortifie l’expression quand il ne l’invente pas ; pareillement, la mélodie, dans le chant, réunit et combine les éléments harmoniques pour en extraire 'le langage, l’expression musicale. L’esprit est ici comme un résonateur dans lequel,, des ondes extérieures celles là agissent seulement qui s’accordent sans battement avec les siennes propres.

C’est ainsi que les âmes tristes, mélancoliques, éprouveront le charme esthétique en traversant les landes

i. Voir Gauckler, Le Beau et son Histoire.

LE BEAU DANS LA NATURE INORGANISEE l6l

monotones et résignées de la Bretagne ; elles ne trouveront de « parlante nature1 » que dans les rudes aspects des falaises battues par les vagues ou dans les âpres solitudes du plateau central. La mer grise du Nord convient aux rêveurs pessimistes dont elle exaspère les sentiments et prolonge la tristesse et l’angoisse.

Les uns, amateurs de vie tranquille, de bien-être, de douces émotions, s’extasient devant la beauté du pays tourangeau. Ils admirent sans réserve cette nature élégante, mignarde, parfumée ; ces «coteaux ondulents avec une lente sérénité, une grâce raisonnable2 » ; la Loire indolente et sans remous, paresseusement déroulée entre les bancs de sable, endormie sur la pente insensible de ses bords ; les horizons lointains, baignés d’une limpide lumière ; et cette modeste harmonie où les demi-teintes s’allient aux demi-grandeurs. Ils se plairont à contempler « les paysages de la Picardie, du Nivernais et de l’Anjou. . . discrets, mesurés, agréables avec leurs verdures tendres, leurs horizons doux et embués, leur ciel aux nuances très fines de l’outremer au gris pâle. . .3 » Les autres fervents de la vie active préféreront la Normandie aux riches coteaux couverts de frondaisons, et ses vallées industrielles où tout respire le travail paisible, l’effort et le succès.

Il suffirait d’observer les goûts de telle personne en ce qui concerne le paysage, d’écouter ses remarques,

Si quelque pellerin arrive Auprès de ta parlante rive Dy lui à haute voix, etc...

(Ronsard.)

Page 1