V. Dauzat, Le sentiment de la nature
Lesparre.
de noter ses enthousiasmes, les mouvements du corps et l’expression du visage, pour reconstituer quelquesuns des traits essentiels de son caractère, pour connaître ses tendances, peut-être les souvenirs de sa vie intime, pour entendre vibrer les cordes de son âme1.
Cependant quelles que soient les prédispositions intimes du spectateur, l’expression fortuite du paysage est quelquefois si forte, si captivante que, en bien comme en mal, elle les domine et les transforme.
Refuser au paysage ensoleillé des bords méditerranéens l'expression irrésistible de gaîté ; au sentier de la forêt, l’hiver, dans les brumes du Nord, celle de tristesse, c’est nier que l’intérieur d’une cathédrale gothique évoque le divin ; que le noir déprime, que la croix suggère la piété, que le cimetière est triste ; qu il existe une possibilité d’expression musicale ! Si j’ai recours à tels moyens pour exprimer tels sentiments, pourquoi, les moyens se présentant, la suggestion ne se produiraitelle pas? Il suffît qu’il existe une association quelconque entre l’objet et le sentiment ; l’intention n’est pas nécessaire. Il y a donc une expression dans les choses ou leur combinaison ; sunt lacrymæ reram !
Le mot expression est donc employé ici dans son véritable sens et non au figuré, comme on l a prétendu.
Le paysage, alors, par la combinaison d’éléments appropriés, de moyens concordants, contrastes, symétrie, équilibre, couleurs, jeux de lumière, plaisirs des, yeux, solitudes, clair-obscur, etc..., etc..., se transforme en œuvre d’art et réellement à son tour projette
i Le récent ouvrage de M. Paulhan renferme des pages charmantes sur l’ame des paysages ; nous y renvoyons le lecteur (Paulhan, op. cit.).
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des sentiments auxquels on ne résiste pas. Nous y lisons, malgré nous, la morne tristesse et l’abandon de soi ou le bonheur tranquille dans la paix des champs; souvent aussi la vie exubérante, la grâce et b opulence, la fécondité, la santé, l’espérance, le sublime même, à l’heure « où s’étend l’ombre sereine du crépuscule, où l’air tout entier respire une solennelle tranquillité )). On connaît le pouvoir guérisseur des sites sur les mélancoliques et les neurasthéniques incurables !
Enfin, ne l’oublions pas, devant le paysage, les plaisirs sensibles, du toucher par la douceur pénétrante de l’air, de l’odorat par le parfum des champs, des yeux par les formes et les couleurs, convergent symphonie quement vers une expression totale, Y expression hédoniste, qui interprétée selon l’ordre, devient l’occasion d’un sentiment esthétique élevé, dont le terme logique est l’idée du sublime1. Il ne semble pas que l’on puisse parler ici de sentiments projetés ou imposés ; les virtualités d'un état d’âme se développent à l’occasion du plaisir sensible, et c’est tout.
La nature inanimée, donc, tantôt reflète, tantôt exprime ou encore exprime et reflète à la fois ; et l’on se demande quels sont les sentiments habituellement discernables dans le paysage et quels sont les moyens d’expression. L’expérience de chacun nous renseigne à cet égard ; l’objet sera soit un sentiment général, tristesse, joie, labeur quoditien, activité industrielle, ordre, mystère, sublime, etc., etc., soit une idée, un sentiment précis, réveillés ou suggérés par l’épisode, la scène rustique, le contraste, l’effet de lumière, la
légende, ou l’aspect d’ensemble. Quant aux moyens, la réponse ne tiendrait pas dans un volume ; l’art cependant qui ne se contente pas de copier la nature mais l’interprète et en dégage le sens, nous apporte à cet égard d’intéressantes indications. « Les peintres paysagistes, dit M. Paulhan1, se partagent en sensoriels qui s’adressent surtout à la vue ; en intellectuels qui parlent plutôt à l’esprit ; en émotionnels qui s’adressent surtout au sentiment. Bien entendu les peintres ne peuvent être de purs sensoriels, de purs intellecuels, de purs émotionnels, mais ils s’approchent plus ou moins d’un type ou de l’autre, en se rattachant à tous. » Transportant ces divisions dans la nature nous dirons que le paysage exprime de trois manières : i° soit en captant les yeux par quelque saillant contraste par une débauche locale de couleurs et de lumière, en un mot par des effets visuels intenses dans lesquels le spectateur découvre une idée, un sens, quelquefois un monde de sentiments comme intentionnellement condensés; ceci correspond à l’art des sensoriels ; 2° par l’emploi d’un langage moins fantaisiste, dans lequel chaque détail, chaque objet, on dirait chaque plaisir, collabore, à sa place, presque hiérarchiquement à suggérer des sentiments extrêmement variés, depuis le plus banal jusqu’au plus élevé ; ceci correspond à l’art des intellectuels ; 3° soit enfin en faisant directement et spécialement appel à l’émotion par un détail, un épisode ; par le plaisir sensible, le vestige humain, le mystère ou tout autre moyen du genre tragique ou attendri ; ceci correspond à l’art des émotionnels. Dans la nature où le sentiment dominant plus ou moins
i. Paulhan, op. cit.
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confus, n’est pas intentionnellement évoqué, les différents types d’expression, plus encore que dans l’art, se présentent à la fois, se mêlent et se confondent. Quant à l’imagination, son domaine infini n’est pas borné par l’expression et n’en dépend pas ; à raison de ses origines habituelles et des conditions nécessaires à son déclanchement, elle se rangerait plutôt dans l’arsenal des émotionnels.
Le sentiment esthétique devant le paysage tient, essentiellement, dans un acte intellectuel ; ne l’oublions pas, il est là et n’est pas ailleurs. Exploration par une pensée logique de la « structure intellectuelle des choses » jusqu’à l’ordre suprême, analyse et synthèse du sublime, et quand il s’agit de l’expression, projection réciproque et échange de sentiments afférents d’un côté à l’âme du spectateur, de l’autre aux suggestions de la (( parlante nature ». Dans ces interprétations du paysage, sous l’impulsion d’un tonus émotif préexistant ou nouveau, notre esprit se dilate, l’intelligence se déploie ; elle scrute, réduit, synthétise, et s’exerce esthétiquement selon les formes essentielles de son activité. La pensée pénètre, complète, amplifie l’expression dominante ; elle s’y associe, ou bien, selon les cas, saisissant l’occasion, s’abandonne dans le sens esthétique aux envolées de l’imagination désintéressée !
4° V imagination esthétique.
U expression d’un paysage par rapport à celui qui le contemple est donc fonction quelquefois d’un état d’âme suggéré et entièrement nouveau, plus souvent de sentiments et de pensées antérieurs, rencontrés à mi-
chemin et développés de concert avec la nature. Il est un cas où la note personnelle prenant le dessus et s’isolant pour ainsi dire, l’ensemble ou le détail du site, fût-il par ailleurs sans intérêt, devient le prétexte d’un plaisir esthétique indépendant. L’esprit libéré s’élance, en contact plus ou moins lâche avec la réalité, au gré des suggestions, dans le sens des souvenirs, tendances et sentiments prépondérants. Nous sommes au seuil de l’imagination esthétique qui se réalise à certaines conditions indiquées plus haut. L’expression d’ailleurs ne saurait être forte et puissante sans une intervention proportionnelle de l’imagination.. Tantôt celle-ci ne tient qu’un rôle accessoire lorsqu ’adhérent à ses causes immédiates, aux objets présents, elle aide simplement à les revêtir de souvenirs; tantôt son rôle est capital, lorsqu’occupant toute la scène, reléguant à l’arrière-plan le point de départ et perdant le contact avec les contingences, elle s’élance libre et désintéressée, parfois esthétique, dans les régions de la fantaisie ; elle tient alors la première place et supprime toute concurrence !
Grâce à l’inlinie variété de ses spectacles, la nature ou plutôt le paysage est au plus haut point suggestif d’imagination. Le moindre objet, le gémissement du vent, un saule pleureur sur le bord de l’étang, le cyprès profilé sur le ciel bleu de Provence, la solitude des hauts plateaux, un fragment de colonnes dans les pays aux classiques souvenirs, deviennent point de départ et suffisent à la déclancher. Le vestige humain et l’idée de mystère l’exaltent en des formes que la sympathie rend aisément humanitaires, élevées, généreuses, désintéressées. L’esprit d’un bond s’évade et gagne les régions éthérées où il s’égare sans contrôle ; les tempéraments
poétiques et humains trouvent en ces envolées d’ineffables jouissances !
Souvent, par un effet d’habitude, la solitude des futaies nous laisse indifférents ; mais voici un chemin qui tourne, s’enfonce et disparaît dans la brume du soir, une lumière filtrant à travers la fenêtre à l’heure du crépuscule, une ligne de fumée au-dessus de la chaumière, l’expression nous étreint et pour peu que s’y prêtent notre état d’âme et nos dispositions physiologiques nous pensons esthétiquement ! Revenons à ce pays tourangeau, déjà visité, où les châteaux Renaissance alternent avec les ruines féodales. Deux fois heureux seront les visiteurs qui, bercés par les légendes dont le sol est prodigue, « par les murmures du passé mêlés aux chantonnements des rivières et aux frémissements des peupliers 1 », chargent cet heureux coin de terre de pensées et de sentiments ! Au delà de cet aspect riant et monotone où n’apparaît pour le vulgaire qu’un nonchalant bien-être, ils' voient, projetés dans cette quiétude, les vertus guerrières du moyen âge et les joyeux ébats des héros rabelaisiens !
Quelles puissances d’évocation dans cet objet banal, les ruines au clair de lune 2 et comme l’on a raison d’y
1. C’est à cause de leur triple caractère esthétique par la facture, l’expression et l’appel à l’imagination sympathique que lesAableaux de paysage, où le mystère s’allie au vestige humain, possèdent auprès d’un certain public les meilleures chances de succès : ils font rêver.
2. Le charme poétique de ces lignes que nous retrouvons presque mot pour mot dans le néo-vitalisme contemporain nous séduit ; mais à regarder les choses de près la description n’est pas très claire. Qu’il soit nécessaire de s’harmoniser avec un paysage pour en comprendre l’expression, on l’accordera sans peine ; mais vibrer avec le soleil, trembler avec la lune ! Négligeant ici les formes usuelles du sentiment esthétique ce lyrisme ne tend rien moins qu’à mettre au pinacle un confus mélange d’émotions plus ou moins vulgaires et d’imagination. Par la nécessité ensuite de spécifier le plaisir esthétique il conduit au mysticisme.
conduire les amoureux dont le tonus émotif surexcité se repose en ces rêveries attendries, que suggèrent la brume envahisante et les ombres du soir ! Vestige humain, évocation du passé, projets d’avenir, émotion extrême, mystère, tout est là réuni. Ajoutez la musique et le délire poétique est à son comble.
(( Pour comprendre un paysage, dit Guyau, il faut s’harmoniser avec lui ; pour comprendre le rayon de soleil, il faut vibrer avec lui ; il faut aussi avec le rayon de lune trembler dans l’ombre du soir, etc., etc. » A l’appui de ce lyrisme vitaliste, depuis copié par les Allemands, l’éminent philosophe rapporte deux anecdotes, auxquelles j’ai fait allusion dans un précédent chapitre. L’on me permettra d’y revenir. Elles mettent en évidence les dangers de l’imagination qui, si l’on n’y prend garde, prend aisément le dessus dans le bloc hétérogène et conduit au sentimentalisme mystique î
(( Un jour d’été, dit Guyau, après une course dans les Pyrénées poussée jusqu’au maximum de la fatigue je rencontrai un berger et lui demandai du lait. Il alla chercher dans sa cabane, sous laquelle passait un ruisseau, un vase de lait plongé dans l’eau et maintenu à une température presque glacée ; en buvant ce lait frais où toute la montagne avait mis son parfum et dont chaque gorgée savoureuse me ranimait, j’éprouvai certainement une série de sensations que le mot agréable est insuffisant à désigner. C’était comme une symphonie pastorale saisie par le goût, au lieu de l’être par l’oreille... »
Ailleurs, afin de montrer que le même pouvoir esthétique appartient à toute sensation, fût-elle olfactive, Guyau ajoute :
(( Un professeur me racontait un jour qu'en ouvrant un vieux dictionnaire, l’odeur toute particulière du papier jaune qui s’en exhala suffit à évoquer devant lui sa jeunesse passée sur les livres, ses innombrables veillées occupées à tourner les feuillets ; puis l’image s’agrandissant, il revit son collège, sa maison, ses parents, un âge entier de sa vie. »
Le récit de l’honorable professeur nous montre une irruption mémorielle de second ordre, ou moins encore, au point de vue esthétique ; mais dans l’exemple bien connu du verre de lait, nous saisissons l’imagination se déployant libre, émue, désintéressée. Envahissante comme toujours, elle prend le dessus sur les autres formes possibles du sentiment esthétique et les confisque à son profit. Les circonstances il est vrai sont favorables : comme excitant, un tonus émotif prolongé, sans excès, dû sans doute à l’effort de l’ascension, au vertige des cimes, à l’aspect du paysage, au sublime, à des causes physiologiques connues qui, aux altitudes, allègent l’esprit et l’élèvent au-dessus des contingences ; le repos succédant à la fatigue et la volupté des sens à l’âpreté de leurs besoins! Tension et détente î Ajoutez la sympathie à base de reconnaissance et peutêtre aussi de quelque inclination plus ou moins consciente ; enfin, sur le tout, de vagues réminiscences poétisées par l’espace et le temps.
En ce débordement émotif et sentimental la tentation est grande d’accorder une valeur esthétique aux agréments sensibles qui en furent l’occasion et le point de départ. L'imagination, les sensations, les émotions d’origine physiologique ou intellectuelle, le bien-être physique, sans doute quelques aperceptions esthétiques entrevues sur le paysage, réagissent les uns sur les
autres et s’exaltent réciproquement, mais ceci n'autorise pas à confondre l’ensemble avec le détail, le principal avec les accessoires, encore moins à construire sur cette confusion I
A défaut de l’état d’âme favorable et des stimulants appropriés, l’imagination devant le paysage ne sera pas dans'tous les cas désintéressée, tant s’en faut ! A l’heure où s’étend l’ombre du soir, la peur envahissante fera peut-être dévier nos pensées vers l’unique et vulgaire instinct de conservation ; les ruines à peine refroidies, encore fumantes, loin d’exalter l’imagination esthétique, excitent la compassion ; une compassion mêléed’effroi quand elles ont les éléments pour causes ; mêlée d’horreur et de mépris quand elles sont le crime des hommes.
Si l’imagination esthétique n’est pas la servante des préoccupations utilitaires, elle n’est pas davantage un simple regard en arrière et le rappel des événements anciens ensevelis dans la mémoire latente. Nous trouvons plus ou moins de charme dans un paysage aperçu pour la première fois, mars il en est un que nous avons « dans l’œil » sur lequel en définitive se fixent nos préférences, c’est le paysage de notre jeunesse. Devant celui-là ou son image, mille souvenirs nous envahissent, l’émotion nous étreint, et la pensée attendrie, reculant dans le passé, retrouve et unifie nos impressions d’autrefois. L’imagination sera-t-elle alors esthétique? Rien ne le prouve. Des images chères la retiennent et l’entravent; elle refait à contresens les étapes jadis parcourues et malgré le stimulant du tonus affectif, franchit à peine le cadre du réel. Le pur souvenir est intéressé et les pensées qu’il suggère, toujours plus ou moins
égoïstes, ne prendront la forme esthétique qu’en s’en éloignant, entraînées vers les spéculations impersonnelles et élargies. Sur les confins des souvenirs, les utilisant, subissant leur influence, l’imagination construit dans le sens des sentiments dominants ou suggérés ; mais le passé ne suffît pas, il lui faut du nouveau, de l’inconnu.
L’imagination esthétique enfin n’est ni la torpeur, ni la léthargie ; ici l’erreur est fréquente. Le bien-être cénesthétique général, le calme absolu, le grand silence, stupéfiant l’esprit, conduisent à la rêverie paresseuse, arrêt de la pensée, nettement aux antipodes de ce butinage intellectuel qui est le propre de l’imagination créatrice. Mollement étendu au fond d’une barque immobile, contemplant pendant des heures le bleu du ciel, la quiétude des eaux et les sinuosités du rivage, J. -J. Rousseau « s’élève en esprit au-dessus de l’atmosphère et commerce avec les intelligences célestes1 ..., de légères et douces pensées effleurent, sans l’agiter, la surface de son âme ». Est-ce de la torpeur? Plutôt. Celle-ci est le sommeil de l’intelligence, l’imagination esthétique en est l’activité.
Que l’on ne puisse confondre impunément, dans un aperçu théorique, les trois formes classiques du sentimen t esthétique devant le paysage et l 'imagination , quels , qu’en soient la forme et l’objet ; ce qui a des contours précis et ce qui n’a ni contours ni limites, sans aboutir aux vagues formules du sentimentalisme mystique, nous croyons l’avoir suffisamment démontré. N’oublions pas cependant que, en fait, l’imagination ne saurait
. V. Rousseau, Conjessions : Ve promenade.
être séparée des autres valeurs esthétiques fondamentales et notamment de l’expression qui tient ici le premier rang; elle est le courtier actif, toujours en éveil, qui donne la vie aux choses et leur insuffle une âme vibrante à l’unisson de la nôtre. Imagination et expression ; bien que gardant l’une et l’autre leur rôle éventuel en ce qui concerne le sentiment esthétique, se prêtent donc un mutuel concours et sont indissolublement liées, les barrières que nous avons introduites pour l’analyse n’existent pas dans la réalité.