CHAPITRE IX
LE BEAU DANS LE PAYSAGE (Suite.)
Pratiquement, répétons-le, les plaisirs esthétiques devant la nature se confondent, quelle que soit leur source, dans la synthèse psychique. De ce que la classification est indispensable comme instrument d’analyse il ne s’ensuit pas qu’ils soient en nous distincts, conservant l’estampille de leur origine. De même que les ondes sonores de source, d’amplitude et d’intensité différentes, se fondent en onde unique avant de frapper l’oreille1, les plaisirs esthétiques divers lorsqu’ils atteignent le seuil de la conscience, convergent vers un effet d’ensemble dans lequel l’esprit ne saisit pas et n’a pas intérêt à distinguer les notes séparées. Sous bénéfice de ces observations, concrétons s’il est possible, en quelques exemples, les théories exposées dans le chapitre précédent.
Quels sont, pour commencer, nos pensées et nos sentiments devant un coucher de soleil, à l’heure où :
i. D’après la loi de Fournier toute onde vibratoire qui frappe l’oreille est la résultante des ondes vibratoires correspondantes aux éléments du son considéré. Le phonographe où les départs d’onde ne peuvent être que successifs est la confirmation de cette théorie.
L’horizon tout entier s’enveloppe dans l’ombre Et le soleil mourant sur un ciel riche et sombre Ferme les branches d’or de son rouge éventail1.
Des lignes d’or stratifiées s’étendent à l’horizon, perçant, ici et là, l’ombre crépusculaire, des éclairs de feu s’irradient dans l’espace. Le disque solaire à moitié visible frange de ses rayons colorés les nuages éloignés, flocons errants, pendant que successivement s’éteignent dans le ciel mauve les cimes éclairées du voisinage.
Intense est le plaisir des yeux2, charmés qu'ils sont par la décomposition graduée de la lumière et l’infinie variété des couleurs. Les lignes des nuages paresseusement étalés, l’aspect de fatigue, le déclin de l’astre suggèrent le repos. Le silence règne; les ombres grandissent à nos côtés ; de légères vapeurs effacent le contour des choses ; des clairs-obscurs troublants surgissent de toutes parts. Le mystère flottant nous entoure.
C’est alors que sous le coup d’émotions variées, perception d’un sublime puissant et magnifique, curiosité expectante, agrément sensible, fascination de l’attention par l’aspect changeant du spectacle, le tonus émotif s’accentue. Stimulée par le mystère, l’imagination se déclanche. Assaillie par le flot grondant des idées associées, elle s’élance dans une direction fortuitement indiquée ou bien suggérée par notre état d’âme. Elle sera, peut-être, reproductive du passé ou franchement utilitaire, plus souvent à raison de la sympathie, grâce au vestige humain 3 , désintéressée, humanitaire,