Cité par Dauziat, op. cit
3. V. par exemple certaines descriptions par Bernardin de Saint Pierre, dont la réputation comme écrivain a singulièrement baissé.
l84 . ESSAI SUR LE SENTIMENT ESTHÉTIQUE
mière vue le sens de l’évolution accomplie. On ne se contente plus d’une énumération consciencieuse des détails dans laquelle chaque objet est à son rang, à sa place, scientifiquement nommé et minutieusement décrit. Au lecteur alors la tâche de dégager le sens général, l’expression essentielle. L’on veut aujourd’hui plus de précision et plus de force ; que les éléments caractéristiques surgissent au détriment du reste ; que le sentiment ou l’idée se dégage, soit par la convergence d’images poétisées, et à ce point de vue l’œuvre de Chateaubriand, avec une exagération que le sujet et l’époque excusent, ne saurait être dépassée ; soit par la mise en relief des traits saillants qui, dans la réalité, sur des plans différents, forgent le sentiment dominant ou déclanchent l’imagination, tels les formes inquiétantes et les blancs fantômes sur les bords de la mare au diable ; soit encore par une courte et puissante évocation, généralement à base de sympathie ou de mystère ; par le mot qui fait penser 1 !
Le progrès dans la description, parallèle à celui de la peinture de paysage, ne montre-t-il pas que notre époque tend à faciliter l’accès du sentiment esthétique, aux dépens delà représentation documentaire, par une évocation de l’expression ou un appel direct à l'imagination? Sous l’une et l’autre de ces formes, il s’impose au lecteur, résolument dégagé des plaisirs, sensibles et des émotions vulgaires.
Ne croyons pas cependant que le stade actuel en ce qui concerne l’aperception esthétique de la nature n’ait
i . Exemple (de Mistral) : « La Grau était tranquille ; au loin son étendue se perdait dans la mer et la mer dans le ciel bleu. » cité par Dauziat, op. cit.
LE BEAU DANS LE PAYSAGE
pas été atteint, exceptionnellement il est vrai, dans l’ancien temps. Virgile abonde en descriptions de paysages animés qui ne le cèdent guère en valeur esthétique aux chefs-d’œuvre modernes.
C’est la nuit et tout repose ; Didon seule veille près du bûcher qui va la consumer.
Nox erat et placidum carpebant fessa soporem Corpora per terras ; silvæ que et sæva quierant Æquora, quum medio volvuntur sidéra lapsu Quum tacet omnis ager ; pecudes pictæ que volucres Quæque lacus late liquidos, quæque aspera dumis Rura tenent, somno positæ sub nocte silenti Lenibant curas et corda oblita laborum.
At non infelix animi Phœnissa1.
(( Ceci, dit Topfer, n’est-ce pas plus attachant, plus grand, plus beau que la plus belle nuit à laquelle vous ayez jamais assisté, perdu dans les bois ou attardé dans la campagne et regagnant votre logis à la lueur du ciel étoilé 2. »
La peste bovine désole les campagnes ; le laboureur résigné assiste au désastre.
Ecce autem duro fumans sub vomere taurus Concidit, et mixtum spumis vomit ore cruorem Extremos que ciet gemitus ; it tristis arator
1. La nuit régnait et tout dormait sur la terre ; les bois étaient muets, les mers immobiles, et les astres dans le ciel, au milieu de leur course, roulaient silencieux. C’était l’heure où tout se tait dans les champs où les troupeaux et les hôtes émaillés de l’air, ceux qui voltigent sur les lacs et ceux qui peuplent les forêts, livrés au sommeil dans l’ombre et le silence, suspendaient leurs peines et oubliaient les travaux de la vie. Mais
pour l’infortunée Didon il n’est plus de repos (Virgile, Enéide,
chant 4 trad. Charpentier).