‹ Essai sur le sentiment esthétiqueChapitre 46 sur 75 · Topfer, op. cit · texte numérisé non relu

Topfer, op. cit

Mœrentem abjungens fraterna morte juvencum

Atque opéré in medio defixa relinquit aratra1.

L’évolution esthétique de la description en ce qui concerne le paysage n’a pas été l’œuvre d’un jour. Assurément cette nature que Rousseau, loin d’inventer, a peut-être maquillée plus que de raison, eut à toutes les époques des fervents qui l’aimaient à leur façon ; et le moyen âge sous ce rapport n’est pas inférieur à la période romaine. Nos pères, en ces temps éloignés, se plaisaient à son contact, et les parties de campagne où, quittant la ville, l’on s’imprégnait de vie champêtre, étaient, disent les érudits, fort à la mode; seigneurs et citadins s’en délectaient également. Mais aimer la nature est une chose ; la goûter esthétiquement en est une autre. On aime la nature pour les sensations qu’elle donne, le plaisir des yeux, de l’odorat, la douceur pénétrante de l’air, l'ombre des arbres, les bruits de la plaine, les joies sportives qu’elle procure, le silence des hauts sommets ; on l’aime pour les pensées et sentiments qu’elle exprime, par une sorte de sympathie avec la vie universelle, pour l’ordre et la finalité qu’on y admire. Si les motifs sensibles sont à la portée de tous, les motifs esthétiques sont, encore aujourd’hui, malgré de réels progrès, le privilège d’une minorité. C’est que pour sentir le sublime, pour comprendre et s’assimiler une expression, pour projeter un état dame, pour l’aperception de l’ordre dans la finalité, pour l’imagination esthétique même, certaines condi-

i . Plus loin le taureau fumant sous le poids de la charrue tombe tout à coup, vomit un sang mêlé d’écume, et pousse un profond et dernier gémissement. Triste, le laboureur va dételer l’autre bœuf affligé de la mort d’un frère et laisse dans le sillon imparfait, le soc enfoncé (Virgile, Géorgiques ; trad. Charpentier).

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lions au moral comme au physique paraissent nécessaires. Au moral, l’aptitude aux émotions délicates, la liberté d’esprit, l’habitude de la réflexion et souvent même quelque tendance religieuse; en deux mots : <( jeunesse du cœur et maturité d’esprit1 ». Au physique le repos, un bien-être relatif, l’absence de besoins immédiats et de préoccupations absorbantes 2. Il ne peut s’agir d’exiger toutes ces qualités, mais quelques-unes, et des plus rares sont indispensables ; le nombre des élus fut donc à toutes les époques limité3. Combien plus limité encore autrefois, celurdes amateurs possédante savoir et les dons nécessaires pour dégager leurs impressions esthétiques, les décrire et les évoquer devant le lecteur ! De nos jours grâce à l’automobile, à la bicyclette, aux sociétés sportives et surtout au Touring Club, l’amour de la nature et son aperception esthétique rentrent pour ainsi dire dans l’éducation nationale ; les sites charmants de la France et ses grandioses montagnes comptent un nombre sans cesse croissant d’admirateurs passionnés.

Au nombre des causes affaiblissantes du sentiment esthétique devant le paysage, il faut compter l’absence

1. L’adoleseent aime la nature, il se délecte à la contempler et respire avec volupté ses senteurs et parfums, mais quant à la comprendre esthé tiquement, c’est bien autre chose. Sa vie intellectuelle demande un support de représentation que le paysage n’offre qu’avec trop de discrétion ; seule l’imagination domine, mais non toujours de caractère esthétique, loin de là. « Le monde extérieur, dit Mendoza, exerce sur les jeunes gens une influence affective et morale, plutôt qu’intellectuelle. » On en dirait autant des peuples jeunes.

2. Il est exagéré de dire avec Haeckel qu’avant l’apparition de la philosophie biologique « les hauts sommets et la mer nous laissaient indifférents ». L’aperception esthétique de la nature date assurément de plus loin 1

3. Le Président Des Brosses, au xvne siècle, voyageant à travers les Alpes, frémit à leur aspect « horrible et effrayant ».

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de sympathie. Dans le beau de la nature organisée ou non, l’homme ou ce qui l’évoque venant à manquer, celle-ci, au vrai sens du mot, sauf en des cas rares et exceptionnels, ne trouve pas à s’exercer. Pour les sentimentalités contemporains cependant, la sympathie existe partout et toujours. Bien que le sujet ait été largement entamé dans les chapitres précédents tel est son intérêt en ce qui concerne le paysage que l’on nous permettra d’insister brièvement.

Si impérieuse est pour les néo-vitalistes la nécessité de conserver à la sympathie la qualité d’élément esthétique essentiel sinon prépondérant, que les tentatives n’ont pas manqué pour l’introduire de gré ou de force dans l’aperception esthétique sous le couvert d’expressions à double sens et du voile mystique. De là ces efforts pour établir non une simple analogie, mais une véritable identité entre la sympathié au sens propre du mot, telle qu elle existe devant le vestige humain et cette projection sympathique du moi dans les choses qui est à la base de leur doctrine. Mais l’on se demande à quoi bon compliquer le plus simple des phénomènes, Y expression que soit hasard, soit habitudes, souvenirs ou prédispositions intérieures, nous découvrons dans les apparences et qu’ensuite, avec le concours de l’imagination, nous leur associons de façon temporaire ou permanente comme si elle leur appartenait !

La sympathie vraie, d’homme à homme, est-elle donc toujours inexistante, en l’absence du vestige humain, dans l'aperception esthétique du paysage? Non certes ; théoriquement plutôt que pratiquement, elle y apparaît comme je l’ai dit plus haut, en des cas rares et exceptionnels. G est ainsi que parmi les motifs de tous genres qui nous portent à aimer

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la nature l’on cite, non sans quelque obscurité, « la sympathie avec la vie universelle » ; en d’autres termes une sorte d’objectivation de nos peines et de nos plaisirs dans l’humanité et par extension dans tous les êtres. De là comme un encouragement à détailler esthétiquement la nature ; c’est une joie poétique de contempler, de parer ce que l’on aime ! L’on dira aussi, plus justement, que la vision de cause finalité (qui est une des formes classiques du sentiment esthétique) nous ramène à l’ordonnateur suprême à travers lequel nous sympathisons avec l'universalité de nos semblables. L’esprit par un effort d’imagination en arrive à s’attendrir sur lui-même, sur le moi parcelle de cette humanité ; avec elle, avec ses consorts de tristesses et de joies, avec même tout ce qui respire il s’incline devant l’inflexible rigueur des lois naturelles; sous l’influence des émotions esthétiques, renaît et s’exalte le sentiment de mutuelle collaboration et de fraternelle sympathie1. L’impression de sublime en face du grandiose provoque aisément une impression de ce genre. Devant l’écrasant spectacle des hautes montagnes ou des éléments déchaînés, nous sentons notre impuissance et celle de nos semblables ; nous contemplons la faiblesse, mais aussi la grandeur de l’homme, ce roseau pensant ; d’instinct, pour affirmer notre supériorité morale, nous tendons la main à nos compagnons de misère. C’est de la sympathie dans le vrai sens du mot !

Rappelons enfin que sur la beauté du paysage les partisans de la théorie du jeu se partagent en deux camps ; les uns tout simplement niant la possibilité d’un sentiment esthétique quelconque devant la nature;

1. Saint François d’Àssise appelait frères et soeurs tous les êtres vivants.

les autres invoquant une sorte de retour sympathique aux tendances de l'humanité première. L’hypothèse se heurte aux faits. Les natures frustes, plus rapprochées de l’état initial, se montrent particulièrement insensibles à l’esthétique du paysage ; l’appoint commode des résidus inconscients ou subconscients ne saurait sauver la situation. A vrai dire et le lecteur sera de cet avis, une aperception esthétique de ce genre fondée exclusivement sur un retour sympatique aux tendances de l’humanité première est, malgré ce qu’en pense M. Ribot, extrêmement rare sinon inexistante.

Non, le sens de la vie universelle, les idées de cause finalité et l'impression de sublime ne sont pas les causes ou les véhicules ordinaires de la sympathie devant la nature, et le fussent-ils que la sympathie n’en sortirait que tardivement et par un effort de réflexion qui sera toujours exceptionnel. Le véritable excitateur de la sympathie, répétons-le, c’est le vestige humain, surtout s’il touche au mystère et presque infailliblement s’il est accompagné en même temps de tension émotive, quelle qu’en soit la cause.

Que de fois les idées de calme, de sérénité, de mélancolie, de travail, d’effort silencieux, de prévoyance, de souffrance, de joie, d’opulence ou de misère, etc., etc., répandues à profussion dans le paysage, passent inaperçues lorsqu’il n’existe nulle trace visible de l'homme. Au coucher comme au lever du soleil, malgré la splendeur du spectacle, l’activité humaine qui se ralentit ou se réveille, les idées de repos ou d’espoir dans la journée qui commence, sont un stimulant très utile sinon indispensable am déclanchement de l'imagination esthétique. Le calme silencieux

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des hauts plateaux serait d’une monotonie désespérante s’il n’apparaissait ici et là, par un signe quelconque, le patient labeur et l’humble régularité des vies rurales.

Citons pour terminer ces vers bien connus de Heredia dans lesquels, grâce à des appels réitérés au mystère, aussi bien de l’espace que du temps, grâce à l’évocation des luttes et des espoirs humains, sous l’influence émotive du rythme et de la cadence, l’effet esthétique l’imagination aidant, atteint son comble.

Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal Fatigués de porter leurs misères hautaines,

De Palos de Moguer, routiers et capitaines Partaient, ivres d’un rêve héroïque et brutal.

Ils allaient conquérir le fabuleux métal Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines Et les vents alizés inclinaient leurs antennes Au bord mystérieux du monde occidental.

Chaque soir espérant des lendemains épiques L’azur phosphorescent de la mer des Tropiques Enchantait leur sommeil d’un mirage doré

Ou penchés à l’avant des blanches caravelles Ils regardaient monter dans un ciel ignoré Du fond de l’Océan des étoiles nouvelles i.

Stimulée par le tonus émotif d’origine physiologique (rythme, rime et cadence2), troublée par la sympathie, tentée par le mystère, l’imagination s’élance

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