‹ Essai sur le sentiment esthétiqueChapitre 48 sur 75 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

LE SUBLIME

Image d’une puissance supérieure, évocateur de l’au delà, confinant au mystère, qu'il s’agisse de l’art, delà nature ou de l'aspect moral, le sublime est manifestation transcendantale où il n’est rien.

On le confond avec le beau que, souvent, il accompagne et prolonge ; des nuées qui l’environnent quelques-unes alors tombent fatalement sur son compagnon de route créant ainsi, pour une part, cette atmosphère mystique dans laquelle, encore aujourd’hui, se reposent et se complaisent bon nombre d’esthéticiens.

Il n’est pas de sujet plus vaste et plus profond que le sublime, ses aspects sont infinis. Pour ne pas nous y égarer, délimitons l’objet de ce chapitre qui est d'apprécier le sublime 1 dans ses rapports avec le sentiment esthétique, de dégager les différences qui les séparent,

i. Les expressions sublime et impression de sublime s’équivalent. Le sublime entendu comme manifestation d’une puissance supérieure est partout ; le moindre organisme, la plante que nous foulons aux pieds, l’insecte qui bourdonne, tout est sublime dans la nature ! Pratiquement il en va autrement. Pour l’homme le sublime n’existe que par l’impression qu’il en ressent, et cette impression n’est jamais certaine. En un mot l’impression de sublime est subjective, inexistante hors de l’intéressé, et par aspect sublime il faut entendre celui qui en donne généralement le sentiment. On emploiera donc indifféremment les expressions sublime ou impresston de sublime.

Lespàrre. i

de déterminer leurs points de contact. Parmi les innombrables définitions ou descriptions du sublime, nous en choisirons quatre des plus connues, empruntées aux auteurs modernes ; ainsi renseignés, nous résumerons ses caractéristiques essentielles, les causes et la nature de ses effets, dans l'art, la nature et sous l’aspect moral, les trois grands théâtres de ses manifestations. On excusera la banalité des exemples et quelques redites nécessaires ; depuis l’origine, en surface comme en profondeur, la pensée humaine explore dans les limites de ses forces, cet auguste domaine : il serait impossible d’y découvrir de l’entièrement nouveau!

D’après l’esthétique kantienne le sublime serait soit une impression de grandeur, d’une grandeur telle que nous ne pouvons ni l’embrasser ni la comprendre, soit une impression de puissance. Le sublime de grandeur, ou sublime mathématique produit un sentiment d’oppression et de respect, et ce respect ne s’adresse pas seulement à la nature mais aussi à nous-même. Ne sommes-nous pas, grâce aux facultés supra-sensibles de l’homme, au-dessus de l’immensité matérielle qui nous écrase ! Devant le sublime « de puissance » (ou dynamique ), également persuadés de notre royauté intellectuelle et morale, nous nous dressons arrogants,, en face des forces brutales de la nature, fiers de notre origine, de notre supériorité transcendantale ; un sentiment de suprême dignité nous pénètre et nous exalte !

« L’homme, dit Pascal, un siècle avant Kant, n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant, il ne faut pas que l univers entier s’arme pour l’écraser, une vapeur, une goutte d'eau suffit pour le tuer, mais quand l’univers l’écraserait l’homme serait encore plusnohle que celui qui le tue, etc. , etc. . . »

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De cette opposition entre la nature et le roseau pensant résulterait l’impression du sublime.

A l’appui de cette description, évidemment incomplète, Kant invoque un mystérieux contraste entre le moi d’une part et le non moi représenté parla nature, et se perd en un labyrinthe de subtilités ; il trace ailleurs de nos pensées et sentiments intimes devant le grandiose un tableau bien compliqué. 11 y est question de compréhension, appréhension, subreption, etc., etc. « On entend par subreption une sorte de substitution grâce à laquelle nous convertissons le respect que nous éprouverons pour l’idée de l’humanité en nous, en respect pour un objet de la nature qui en lui-même est tout à fait impuissant à provoquer en nous un sentiment sembable, mais qui nous rend comme visible la supériorité de la destination rationnelle de nos facultés de connaître sur le plus grand pouvoir possible de la sensibilité1. )>

C’est ainsi que l’ami des « principes incontestables » et des « concepts clairement déterminés » après avoir fondé la vie intellectuelle sur des catégories transcendantales, l’aperception esthétique sur une intuition « spéciale )) du même ordre, en arrive à poser dans le sublime, par l’opposition qu’il imagine entre le moi et la nature, la base d’un idéalisme subjectif que Fichte adoptera quelques années plus tard comme préface de son obscure philosophie2.

Brodant sur le thème métaphysique de ses prédéces-

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