‹ Essai sur le sentiment esthétiqueChapitre 49 sur 75 · V. Basch, Essai critique sur l’Esthétique de Kant · texte numérisé non relu

V. Basch, Essai critique sur l’Esthétique de Kant

2. Sous prétexte d’éliminer toute lin apparente (ce qui est nécessaire à l’universalité du jugement réfléchissant), Kant déclare inadéquate à provoquer le sublime toute perception de beauté selon l’ordre, par conséquent toute aperception esthétique de la nature organisée ! L’esthétique kantienne écrite par l’auteur à un âge avancé, porte, en plusieurs endroits, les traces d’une certaine fatigue d’esprit.

tq6 essai sur le sentiment esthétique

seurs, Shopenhauer pose hardiment l’impression de sublime comme le résultat d’un conflit entre l’idée de danger, le péril naissant et le vouloir- vivre objectivé dans le corps humain. L’homme, dit-il, doit en face du sublime se dégager violemment du désir de vivre, et s’élever au-dessus de sa volonté, de toute volonté. Il se déprendra de lui-même, se libérera des préoccupations naturelles et banales. Arrive-t-il à cet état d’émancipation, alors surgit en lui, après un instant de surprise et de dépression, le sentiment du sublime. Suivent de longues considérations d’un mysticisme outré, sur l’union du sublime et de la volonté. Le sens général en est que le danger présent et les préoccupations utilitaires paralysent le sentiment du sublime. De cela personne ne doute et les motifs sont évidents. Il n’était pas nécessaire, pour l’expliquer, d’associer l’impression de sublime à des tempéraments de Lohengrin, comme si l’homme, à moins d’être un héros, était incapable de la ressentir.

D’après les néo-vitalistes la cause et les effets du sublime participent à la fois de la projection sympathique et symbolique du moi dans les choses et d’un mysticisme à la Shopenhauer, ou tout au moins d’un lyrisme inquiétant I

Devant le sublime, dit Basch, une fois la volonté vaincue, le moi délivré des soucis égoïstes, l’élément de peine, d’humiliation, d’oppression écarté, nous nous abandonnons d’un élan irrésistible aux spectacles qui « s ofFrent à nous et qui ne sont plus pour nous qu’un spectacle1 » « Loin de redouter la tempête

i. Y. Basch, op. cit. L’éminent esthéticien français n’admet pas, est-il besoin de le rappeler, l’existence de cette faculté spéciale qui est au fond de l’Einfuhlung Allemand.

LE SUBLIME

nous devenons tempête nous-mêmes et nous passons avec elle sur la tête frissonnante des arbres, sur la cime neigeuse des montagnes et sur la vague frémissante des eaux. Nous nous sentons grandir démesurément, nous sortons de l’état de faiblesse auquel la nature nous a réduits, nous devenons tout-puissants, invincibles, implacables comme elle et la jouissance du sublime consiste précisément dans le sentiment de cet élargissement, de cette exaltation de l’âme humaine. »

Le tableau est saisissant ; il dépeint avec éloquence et poésie la réaction physiologique et mentale qui est le complément ordinaire de la dépression initiale, et comme suite, l’activité exaltée de l’imagination, dirigée par l’expression objective ou les sentiments dominants, soit une forme classique du sentiment esthétique devant la nature.

Enfin d’après Fecbner, inventeur de l’esthétique expérimentale, et dans un ordre d’idée plus positif, le sublime procède de l’impression d’une grandeur inusitée. Deux conditions seraient indispensables, Vanité dans la liaison des multiples et Vagrément. Certes dans le sujet, spectateur ou auditeur, l’unité est nécessaire en ce sens que nul sentiment fort, tel que la haine ou la crainte, nulle distraction ne doivent contrarier le sublime, mais objectivement, l’unité dans la variété, lorsqu’il s’agit du grandiose, ne saurait être exigée, loin de là. L’aspect chaotique des glaciers, l’ouragan dévastateur, le volcan en activité, l’inondation, et bien d’autres « sublimes » ne témoignent pas de l’unité mais de ses contraires; désordre, gaspillage de forces, fantaisie déconcertante d’une puissance sans borne, à laquelle rien ne résiste. Le concept d’unité ne pourra venir qu’après coup, par la réflexion, malgré les faits

visibles, et se basera plutôt sur une pensée de confiante résignation que sur la raison. Voltaire écrit à l’occasion du tremblement de terre de Lisbonne :

Direz-vous en voyant cet amas de victime

Que Dieu s’est vengé ! La mort est le prix de leur crime.

Quel crime, quelle faute ont commis ces enfants

Sur le sein maternel écrasés et sanglants.

Lisbonne qui n’est plus eut-elle plus de vices Que Londres, que Paris plongés dans les délices.

Lisbonne est abîmée et l’on danse à Paris.

Direz-vous, c’est l’effet des éternelles lois

Que d’un Dieu libre et bon nécessitent le choix.

Tout est bien, dites-vous et tout est nécessaire Quoi ! L’univers entier, sans ce gouffre infernal Sans engloutir Lisbonne eut-il été plus mal Etc., etc.

Lettrés et savants discutaient en ce temps l’optimisme de Leibniz, que les uns traitaient de sublime, les autres de « répugnant ». Le mot est gros et malgré l’autorité de Renouvier. nous avons de la peine à l’accepter. Personne cependant n’approuverait aujourd’hui, sans de fortes réserves les exagérations leibniziennes ; d’autre part, à ceux que ne soutient pas au degré suffisant la foi religieuse ou scientifique, il apparaîtra que par certaines variétés de sublime, l’unité dans la liaison des multiples, synonyme d’ordre, est à première vue compromise. Dire avec Lotze (et Kant) que le sublime (( correspond à une pensée morale» c’est, ainsi que je l’ai montré ailleurs1, plutôt exprimer un vœu que constater une réalité.

LE SUBLIME

Quant à /’ agrément, qui serait avec l’unité des multiples la seconde condition indispensable à l’impression de sublime (d’après Fechner), entendons par là soit le plaisir très réel de détente émotive, soit un plaisir esthétique concomitant, soit un plaisir d’exaltation physiologique ou purement sensible, par exemple la joie des yeux devant le coucher du soleil ; peut être aussi un bien-être cénestbétique général formé de tout ou partie de ces éléments.

Ces facteurs tiennent éventuellement leur rôle, mais il n'en est pas moins vrai que le sublime n’est pas toujours agréable. C’est un fait que la période détente est inexistante chez beaucoup de personnes. L’impression est alors pénible comme au théâtre lorsque le drame finit mal. C’est un motif pour quelques-uns de redouter les hautes montagnes ou l’aspect des éléments déchaînés ; ils y sont mal à l’aise et comme écrasés, déprimés. Le président des Brosses n’avait pas la détente ! D’autres, à raison de leurs habitudes morales et religieuses, regardent le sublime ordonné ou grandiose comme un reproche, un avertissement : ils s'en détournent avec ennui, comme d’un maître exigeant et grondeur !

Les définitions et descriptions ci-dessus, tout incomplètes qu’elles sont, contiennent dans leur ensemble une grande part de vérité ; ce qu'il faut retenir avec Basch, Kant, Shopenhauer et la plupart des esthéticiens c’est que l’impression de sublime, différente en cela du plaisir esthétique, est un sentiment mélangé ; dépression d’abord, satisfaction ensuite ; suspension puis effusion des forces vitales. M. Ribot le décrit d’excellente façon : « i° le sentiment pénible d’angoisse, de diminution de la vie, d’annihilation qui nous tire

en bas, nous déprime ; 2° la conscience d’un élan, d’une énergie déployée, d’un soulèvement intérieur qui nous tire vers en haut, d’une augmentation de vie qui nous exhalte ; 3° le sentiment conscient ou inconscient de notre sécurité en face d’une puissance formidable ».

Le sentiment de sécurité n’existe guère que devant le grand sublime en mouvement et correspond à ce médiocre état d ame décrit par le poète latin1.

Suave, mari magno, turbantibus œquora vends E terra tnagnum alterius spectare laborem Non quia vexari quemquam estjucunda voluptas Sed quibus ipse malis careas quia cernere suave est.

Hors de là, il est rare, ou du moins bien subtil. Nous bornant donc aux états de dépression et d’exaltation, demandons-nous quelles en sont les causes et quelle en est la nature.

Du sentiment pénible d’angoisse, d’annihilation, l’origine est évidente. A l’aspect d’une force surhumaine, irrésistible, colossale, la surprise, l’étonnement, la stupeur, quelquefois la crainte, nous oppressent et nous paralysent. L’invasion peut être instantanée, brutale ; l’émotion nous étreint, tout notre être en est comme figé, pendant un instant la pensée se concentre, un abattement momentané nous domine. Le « Que c’est beau ! » n’est pas seulement, alors, le cri des sens réjouis, il est aussi l’aveu admiratif d’une puissance

i. Quand l’Océan s’irrite agité par l’orage,

Il est doux, sans péril, d’observer du rivage Les efforts douloureux des tremblants matelots Luttant contre la mort sur le gouffre des flots.

Et quoique à la pitié le destin nous invite On jouit en secret des malheurs qu’on évite.

Lucrèce, De natura rerum ; trad. de Pongerviiie»

LE SUBLIME

sans limite, joint à l’intuition d’un rapport entre cette puissance et l’ordre universel ; il peut être aussi la reconnaissance instantanée, à titre de valeurs esthétiques, des expressions de force, grandeur, fécondité, durée, etc., etc., tous éléments constitutifs du sublime.. Le (( Que c’est beau » résonne dans la conscience comme un écho du plaisir sensible, du sublime et du sentiment esthétique naissant.

Bientôt survient la détente émotive ; la pensée se dégage de l’étreinte et s’élance en des directions déterminées par les circonstances ou par les dispositions individuelles ; à raison du surhumain apparent ou réel, de la sagesse suprême et de la force objectivement réalisées, de l’exaltation physique et morale, d’un genre particulier de sympathie décrit plus haut, de ces causes enfin unies ou séparées, développant l’expression elle sera libre, généreuse, humaine, désintéressée ; c’est l’imagination esthétique. D’autres fois, ou en même temps, à peine remis de la dépression première l’esprit se plaît à analyser le sublime; il isole, réduit, synthétise ses éléments épars de manière à le reconstituer ; c’est une forme de l’aperception esthétique basée sur l’expression h

Tout particulièrement l’alpiniste parvenu aux sommets des montagnes méprise les contingences qu’il domine ; les vaisseaux dilatés par un air plus léger, il s’offre à l’exaltation poétique. Le sentiment de la fatigue acceptée, de l’effort accompli, de l’obstacle vaincu confirme son vouloir, rehausse sa dignité, et

i . Chez quelques natures simples l’impression s’arrête aux premiers stades : surprise, crainte, confiance, avec un minimum d’analyse et de synthèse ; elle est alors de forme religieuse et tend à déifier les objets dont elle sort.

dresse orgueilleusement son âme pensante en face des masses physiques qui l’accablent.

Il est des cas où devant un sublime doux et familier, s’il existe un intense plaisir des sens, par exemple en face d’un placide coucher de soleil sur la mer sans fin, l’impression première se transforme en « volupté intime » sorte de torpeur qui absorbe tout autre sentiment. En cet état d’où le plaisir esthétique est exclu, l’esprit s’immobilise en léthargie ; telles. sans doute les rêveries dans la béatitude des cures d’air, aumilieudes neiges ou sous la douce chaleur du soleil méditerranéen. L’extase-torpeur1 devant la nature n’est pas indissolublement liée au sublime ; elle l’est encore moins au sentiment esthétique ; le seul plaisir des sens suffit à la provoquer.

Observons enfin, ce que l’on a tendance à oublier, que la sagesse, la prévoyance, le savoir-faire, la toutepuissance, encore devons-nous les admettre aussi bien en qualité qu’en quantité. Sans parler des valeurs artistiques et morales et n’envisageant que la nature, de l’infiniment petit jaillit le sublime aussi bien que de l’infiniment grand ; du microscope dévoilant l'admirable complexité des minuscules organismes aussi bien que du ciel étoilé, des glaciers des Alpes ou de l’ordonnance des lois cosmologiques. Devant l’humble merveille la réflexion, lentement, développe en nous l’impression du sublime ; nous sentons à peine l’oppression du début, et la surexcitation présomptueuse de la fin (non l’enthousiasme) est à peu près sinon totalement absente.

i . L’extase vraie s’accompagne d’insensibilité générale, et sauf dans les dernières périodes accessibles à quelques grands mystiques d’exhaltalion

LE SUBLIME

De l’impression de sublime ainsi analysée quels sont les stimulants habituels ou plutôt quelle est, pardessus tout, la cause essentielle, fondamentale? La réponse est, il me semble, contenue dans les pages précédentes et nous pouvons dire que le sublime entièrement subjectif résulte de la perception, raisonnée ou pratiquement intuitive, d’une puissance très grande, surhumaine, dans les trois domaines de l’intelligence, de la nature et de la volonté, ou, si l’on veut, de l’art, de la nature et de la conduite morale. C’est dans cet ordre que nous allons le considérer.

A. — Le sublime dans VarL

Par quelles causes ou plutôt par quels prétextes expliquer l’impression de sublime devant l’œuvre d’art? Trois raisons peuvent être invoquées: i° L’exaltation de ce que nous appelons le sentiment esthétique secondaire, ou à base de sympathie. — 2° Le caractère patriotique, moral, humanitaire, désintéressé, religieux, etc., etc., des idées et sentiments dominants. — 3° Enfin l’imagination esthétique.

i° L’exaltation du sentiment esthétique secondaire ou à base de sympathie.

Passé un certain degré, devant la perfection de l’œuvre, l’intensité de l’expression, la force et la pureté de la facture, surpris, étonnés, nous transformons l’artiste ou le poète en surhomme ; il nous apparaît doué de facultés spéciales « pour connaître et exprimer l’essence des choses dans leur rayonnante pureté ». L’admiration, le respect, l’enthousiasme nous domi-

ne pensée. La volupté intime qui finit en torpeur n’est pas de l’extase ; tout au plus pouvons-nous l’appeler extase-torpeur.

2o4 essai sur le sentiment esthétique

nent ; l’orgueil de race nous envahit. Le sujet traité est-il mystique ou religieux, patriotique, élevé, généreux que, l’imagination aidant, le surhomme se matérialise, il grandit démesurément et le génie, (( émanation vivante du foyer divin », nous éblouit de sa splendeur1.

Hallucination sans doute provoquée par l’enthousiasme, mais qu’importe si l’on est de bonne foi ! L’esprit forge le sublime et tout y est essentiellement subjectif ! Que l’inspiration profane et le génie soient une seule et meme chose, cela n’est guère douteux et pourtant l’idée de sublime dans les arts et les sciences n’en subsistera pas moins comme l’expression d’une croyance réfléchie ou de l’imagination. Les rêveries métaphysiques des esthéticiens ne sont-elles pas respon-

i. Variable selon les écoles, la définition du génie est le reflet d’une philosophie. De sang-froid l’on trouve dans le génie, à des degrés divers, d’abondantes réserves accumulées dans la mémoire latente, de la persévérance, du jugement, une perception raffinée, de l’imagination, de solides connaissances techniques, des prédispositions intellectuelles et organiques à la facture. Ajoutez une exquise sensibilité qui, s’alliant à la mémoire, évoque des lointains aperçus parfois jusqu’au flamboiement visionnaire. En l’esprit constamment sollicité, l’inconscient s’allie au conscient et les idées, des profondeurs où elles sommeillent, remontent à la surface. De cette mêlée d’images qui se choquent et s’entre-croisent surgit à un moment donné, la pensée l’idée heureuse ; c’est l’inspiration. N’allons pas croire cependant que le génie soit une production supranormale du dynamo-psychique individuel comme on l’a prétendu. L’homme de génie n’est pas pour cela médium et le médium en transe n’est pas génial. Que d’autre part (si l’on admet le libre arbitre) le contact puisse exister, dans le sens moral, avec des énergies extérieures, c’est possible, mais à vrai dire, l’on ne comprend ni la nécessité ni la probabilité d’une intervention transcendante conditionnant cette liberté en faveur de l’art. Donc ni intuition spéciale, ni communion supra-sensible « avec l’essence spirituelle, la vie profonde de ce qui est ». Bon nombre de mystiques étendent au génie la thèse chère à quelques finalistes ; que le créateur, en organisant le monde, eut égard à nos facultés esthétiques en s’efforçant de le satisfaire. De ces prétentions dont l’une touche à la nature, l’autre à l’homme, la première est encore la moins invraisemblable.

LE SUBLIME 305

sables, pour une part, d’ailleurs sans dommage, de ces généreuses illusions !

2° L’idée dominante.

Le sublime résultant des sentiments dominants nous apparaît comme le complément du sentiment esthétique supérieur.

Que l’idée grande, noble, élevée (patrie, devoir, piété, sacrifice de soi, humanité, divinité, etc., etc.) soit rendue de façon adéquate, que, si possible, elle s’auréole de mystère, que le tonus affectif, quelle qu’en soit la cause, monte au degré voulu, et tout est réuni pour que facilement, sans secousse, surgisse le sentiment du sublime.

Pénétrons dans ces cathédrales gothiques où l’ensemble et le détail convergent vers le divin. De hautes et fines colonnes sans une saillie, sans ornements, se perdent dans l’ombre ; aux rosaces, aux fenêtres, partout, la sculpture monte et flamboie ; c’est l’ascension. Le contraste des trois dimensions dans lesquelles ressortent majestueusement, à côté de la largeur sacrifiée, la hauteur et la longueur, évoque la grandeur disproportionnée, suprême ; les vitraux par leur pieuse lumière favorisent le recueillement et le clair-obscur des voûtes profondes invite au mystère. Ajoutez le symbolisme des ornements et du rite, le rythme et la mélodie de la musique, le parfum de l’encens et l’éclat des cérémonies. Quoi d’étonnant si pour réaliser ce rêve de piété, l’on vitaux époques de foi, les oboles des petits s’accumuler pendant des générations et des provinces entières s’atteler homme par homme au charroi des matériaux !

Que le sublime de qualité puisse être exprimé par le peintre, cela ne fait guère de doute et à raison de son

caractère entièrement subjectif, rien n’empêcherait un observateur prédisposé de l’apercevoir en tout objet représenté de même qu’il est naturellement en toute parcelle de la nature organisée. A vrai dire les idées d’ordre et de parfaite adaptation nous y conduisent par la main. Il n’est même pas nécessaire que la fin recherchée corresponde au physique comme au moral, à quelque idéal sans défaut, érigé en ordre absolu ; la finalité générale peut être négligée au profit d’une finalité particulière et immédiate.

(( Tout est grand, tout est bien, tout est beau à sa place. » De là en morale de singulières compromissions et dans l’art le sublime éventuellement étendu aux écarts de la nature, à ses difformités et à ses plus répugnantes manifestations. La natara natarans n’estelle pas un degré de l’ordre suprême et comme telle une vision du sublime !

Que penser du sublime dans sa forme brutale, soudaine, accablante, tel qu’il se produit dans le grandiose et le terrible ? Le tableau de paysage peut-il en donner l’impression? Les avis diffèrent. Que l'artiste puisse exprimer le sublime en action ou dynamique, cela ne fait aucun doute ; quant au sublime étendu ou mathématique, j ’ai montré plus haut que les difficultés sont grandes et ne peuvent pas être toujours surmontées1.

4° L’imagination esthétique.

Au moindre prétexte convenablement présenté par l’artiste, l’imagination se déclanche ; le mystère et la sympathie aidant, elle prend aisément la forme désintéressée. De cette imagination esthétique, le sublime est l’aboutissant logique, lorsque le motif premier est

i. Ne confondons pas exprimer le sublime et créer une œuvre dite sublime.

LE SUBLIME

d’ordre moral, religieux, patriotique, etc. ; et surtout humain, profondément humain. L’humanité est à moitié chemin entre l’individu et Dieu ; tout ce qui la touche ouvre à l’âme des vues sur l’au delà.

B. — -Le sublime dans la nature.

Le sublime est partout dans la nature. On le trouverait dans le petit et dans le grand ; dans la vie des insectes, la forme des organes, la conformation des plantes aussi bien que dans l’ordre des lois cosmologiques, la splendeur des glaciers, le silence des neiges éternelles ou l’irrésistible puissance des éléments. Conservant la division précédemment adoptée pour le sentiment esthétique, nous le considérerons successivement dans la nature organisée et dans la nature inorganisée.

Il n’est pas de finalité générale ou individuelle sans pouvoir supérieur, organisateur et directeur et c’est pourquoi le concept de l’ordre suprême nous conduit au sublime. L’on a quelquefois tendance à confondre l’aperception du sublime selon la cause finalité avec une sorte d’adhésion sympathique qui nous lierait à tous les êtres vivants en tant que sujets du même autocrate. Les deux sentiments ne se ressemblent pas. Quel rapport entre le respect admiratif, la crainte, l’humilité, l’étonnement, l'effarement de la raison et la sympathie vraie. Certes l’intuition de notre faiblesse se traduit en communion de misère avec nos semblables, mais un tel sentiment n’est que la conséquence de la toutepuissance entrevue ; il n’a rien de commun en soi avec l’impression de sublime.

Les conditions subjectives ou objectives nécessaires

à l’aperception esthétique de la nature organisée sont indispensables, il va de soi, lorsqu’il s’agit du sublime qui en est le complément. De la biologie surtout, source inépuisable de plaisirs esthétiques, se dégage au plus haut degré, par la réflexion, l’image d’une prévoyance surhumaine. On ne se lasse pas d’admirer les merveilles de l’instinct, l’adaptation des organes, la convergence des effets selon des lois préétablies, l’identique perfection des résultats. Le simple agencement d’un nid d’abeilles n’est-il pas l’indication d’une raison transcendante ! Que penser alors de la génération et de l’hérédité 1 P L’on frissonne en songeant qu’un millième de millimètre cube de protoplasma contient les principes d’un corps organisé tel que celui de l’homme ; que les plus forts microscopes ne révèlent aucune différence appréckible entre deux germes dont l’un produira un chat et l’autre un être semblable à nous, avec ses formes, son caractère physique et moral, ses prédispositions intellectuelles, quelquefois avec les résidus des générations antérieures !

Et pourtant c’est précisément parmi les biologistes que se rencontrent les adversaires du sublime : fiers d’une science qui sort de ses langes et dont les velléités d’empiètement se heurtent partout à l’incompréhensible, quelques-uns contestent les droits à l’existence d’une intelligence suprême et lui refusent toute réalité, en même temps qu’ils transforment l’homme en inerte

i. Que ces « lois » soient appelées physico-chimiques ou vitales, peu importe ! Ne sont-elles pas, souvent en contradiction avec les lois physico-chimiques connues ! Elles restent donc mystérieuses et échappent à toute description. Libre à nous de soulager notre ignorance en les classant physico-chimiques du fait qu’elles régissent les relations de matière à matière, cela n’a pas d’importance (V. notre Les Inconnus de la Biologie déterministe. Paris, Alcan, 1916).

LE SUBLIME

d’éminents non seulement par la science, mais par le caractère, l’inlassable énergie, la loyale ténacité ; on les voit à regret, resserrant leurs œillères, s’épuiser à la démonstration de thèses inacceptables définitivement écartées par l’universel bon sens1. A quoi bon ces vues d’esprit contredites par l’expérience, que jamais une démonstration ne confirmera, et quel besoin d’empiéter sur le domaine des âmes où les croyances équivalent à des réalités !

Séparé de toute finalité, le sublime de la nature organisée erre à l’aventure, désemparé, et portant sa tête comme saint Denis. Une telle incohérence nous répugne ; la raison se révolte ou, sinon, s’effondre dans le désespoir. Aussi bien les monistes ont-ils imaginé de déifier la trinité du Vrai, du Beau et du Bien, concept de pure fantaisie et proprement incompréhensible si l’on supprime l’idée d’ordre et de direction 2. Nulle science cependant, depuis le triomphe du transformisme, n’apporte en faveur de la finalité des arguments plus concluants que la biologie même3 et ses

1. La science contemporaine, disons-le en passant, ne laisse à peu près rien subsister des fameuses découvertes sur lesquelles la philosophie biologique édifiait ses doctrines. On conteste aujourd’hui le rôle et la nature des neurones, qu’ils soient ou non liés par contiguité ; et nos connaissances sur la synthèse psychique condamnent les localisations cérébrales et en excluent la possibilité.

2. L’ordre de la nature, disent les monistes, n’est qu’apparent ; il n’implique à aucun degré la finalité. La logique de notre esprit, inconsciemment courbée vers la conservation de l’être, interprète en ce sens la suite des phénomènes mais sans cause et sans raison. Les lois d’airain sont inertes, premières, elles n’évoquent aucune pensée directrice. L’homme en est l’accidentel produit et son intelligence, pure synthèse des intelligences atomistes, se dissoudra dans la matière éternelle, pour apparaître de nouveau dans les transformations de l’avenir.

3. Darwin le reconnaissait. Avouons, disait-il, la faillite de cette ancienne finalité a fronte que les écrivains du xvme siècle célébraient

Lesparre. i4

découvertes nous ouvrent tous les jours, sur le sublime , des horizons nouveaux. A vrai dire ne pas apercevoir dans les lois de la nature et au-dessus d’elles le rayonnement d’une intelligence suprême paraît une impossibilité. Devant les merveilles des organismes vivants* l’esprit passe invinciblement du fini à l’infini, du visible à l’invisible ; c’est le propre de la pensée1.

Dans la nature inorganisée, c’est-à-dire en somme dans le paysage, l’aspect de sublime est souvent rude, négligé, brutal, presque agressif ; il a pour cause, non l’ordre mais le désordre, la disproportion, le choc des éléments, le gaspillage des forces, l’immense et l’inaccessible, tous les indices en un mot d’une puissance illimitée, et quelquefois, à première vue, malfaisante. C’est alors surtout que nous éprouvons l’oppression suivie de détente, de retour à la vie, dont il est question plus haut. A cette période de relâchement de la tension émotive, l’esprit chez les uns, détaille esthétiquement les facteurs de l’impression première, les réduit, les classe, et par synthèse s’efforce de larecons-

avec un enthousiasme juvénile ; la finalité interne ou a tergo (qui lui est au fond identique) dans laquelle toute chose est à la fois fin et moyen, nous apparaît aujourd’hui plus que ïamais, comme l’esprit directeur des lois de la nature, et l’évolutionnisme en a consacré le rôle et l’efficacité. — D’après Wundt l’évolution suppose un ferment téléologique et l’on ne saurait se passer de l’hypothèse finaliste dans les explications des qualités propres aux êtres organisés et du principe vital (V. Vies et lettres de G. Darwin- Wundt, Logik, t. Il ; Basch, op. cit., et notre Les Inconnus de la Biologie déterministe. Paris, Alcan, 1916).

1. « L’élévation de l’esprit au-dessus du monde sensible, ce mouvement qui lui fait franchir les limites du fini et le conduit dans les régions de l’invisible et de l’infini, tout cela c’est penser : lorsque ce passage du fini à l’infini n’a pas lieu, no peut dire qu’il n’y a point de

pensée. Les animaux ne pensent pas » (Hegel, Log., traduction

Vera).

LE SUBLIME

tituer; chez les autres, les circonstances et l’aspect du site s’y prêtant, l’imagination prend son vol, et à travers monts et vallées s’égare activement en des rêves où le réel côtoie l’irréel. Telles seraient, par l’analyse et l’imagination, les doubles voies qui du terrible et du grandiose conduisent au sentiment esthétique. Mais il arrive aussi que le sublime du paysage, loin d’être instantané, brutal, se manifeste par degrés, grâce à la réflexion, comme suite et complément de l’aperception esthétique. Il a pour ennemi l’habitude et pour stimulant le mystère.

Ici par exemple règne la désolation. Le sol blanc de neige, des corbeaux en bandes lugubres, des arbres noirs et dénudés avec leurs branches pliant sous le givre, des prés inondés, tout exprime la sombre tristesse d’un jour d’hiver. Analyse et synthèse ! En l’absence de mystère et de vestige humain le sentiment esthétique ne va pas au delà. Mais que la nuit descende déformant les choses, que les nuages aux contours bizarres s’étalent à l’horizon, que le disque argenté de la lune se lève, allongeant les ombres, perçant la brume et faisant apparaître de troublants clairs-obscurs, l’imagination se déclanche, et n’étant pas guidée par la sympathie, s’élèvera, pour peu que nous y soyons disposés, vers l’ordonnateur de cette grandiose unité ; et le sublime comme un souille puissant passera sur notre âme.

Rocamadour, dans le Lot, est particulièrement intéressant à raison de ses aspects différents selon les heures du jour.

Une chaude lumière inonde la vallée, les coteaux étincellent, partout s’infiltre comme un torrent de feu. Au loin les carrés de vigne, en échelon, s'étagent à

perte de vue ; les meules de foin, soigneusement, s’alignent dans la plaine ; une charrue abandonnée attend l’attelage. Les maisonnettes, aux vitres flamboyantes, garnissent les bords de la route, un clocher se profile sur le ciel bleu. Dans le silence de midi, je contemple, sous l’immobilité apparente, l’activité productrice, l’effort dur et réglé du travail journalier ; et ma pensée, visitant les foyers, s’imprègne de F énergie résignée des vies rurales.

Mais voici le soir ; l’ombre monte, les buées s’accumulent, les contours des choses s’effacent, et les sommets élevés gardent seuls une arête de lumière. Dans les maisons, taches roses, les lampes s’allument ; audessus, la fumée, en ligne immobile, monte droit vers le ciel. Un son de cloche arrive de l’horizon, rompant le silence et derrière moi, de l’antique monastère assis sur le roc, des sons plus graves lui répondent. C’est la prière du soir à laquelle pèlerins et malades venus de très loin s’associent dans ce décor de la nature aussi majestueux et plus impressionnant que l’intérieur d’une cathédrale. Ma pensée s’arrête, figée, entre l’humanité et le créateur ! Le sublime m’envahit et m’oppresse ; toute pensée esthétique faiblit et s’éteint. Bientôt la détente survenant, je m’efforce, dans le calme, d’analyser la grandiose synthèse ; j’en rassemble esthétiquement les éléments à leur place dans leur ordre, et mon imagination, sollicitée par le mys'ère, s’élance libérée vers des rêves humanitaires et généreux.

Concluons : l’impression de sublime devant le paysage est tantôt le complément tantôt l’inspirateur du sentiment esthétique : dans tous les cas, de l’une à l’autre, les relations sont de cause à effet, et réciproquement. Aucune identité de nature, et le bloc mysti-

LE SUBLIME 2 I 3

que où l’on serait tenté de les confondre ne saurait être circonscrit et par cela même, échappe à l’analyse.

G. — Le sublime dans l’ordre moral.

Sur le terrain de l’ordre moral le beau et le sublime se côtoient de près et finissent par se rencontrer.

L’instinct moral et la sympathie, ces tout-puissants stimulants du sentiment esthétique, ont érigé le devoir et e sacrifice sur un piédestal devant lequel, d’un commun accord, s’incline l’humanité. Nous les retrouvons l’un et l’autre, il va de soi, dans la genèse du sublime devant la grandeur morale.

Il est une voix « par tie du fond de l’âme » qui jamais ne se lasse de nous solliciter vers le devoir à l’encontre des tendances immédiates et vulgaires, de l’instinct même de conservation. Quelle qu’en soit l’origine, quelle que soit à cet égard l’opinion des philosophes, cette voix résonne en nos consciences comme l’expression d’une volonté supérieure ; de notre obéissance à ses ordres, et de cela seul, nous le sentons, dépend la valeur de l’être moral, par conséquent de l’homme tout entier.

Quels seront alors nos sentiments, où s’arrêtera notre admiration lorsque sortant de nous-mêmes, appréciant par expérience le mérite des luttes intérieures, nous nous projetons en autrui, devinant la peine et partageant l’effort ; lorsque consciènts du renoncement, émus et fiers, nous nous associons à l’abnégation désintéressée et généreuse! Plus que jamais le sacrifice consenti sans compensation en ce monde, le don de soi, ces expressions de l’ordre vers une finalité suprasensi-

2 I 4 ESfeAI SUR LE SENTIMENT ESTHÉTIQUE

ble, nous apparaissent comme le résultat d’une volonté surhumaine, d’où l’impression de sublime d’autant plus irrésistible que l’acte accompli s’encadrant davantage en une série d’actes semblables, dénote avec plus d’évidence une mentalité continue dans un sens déterminé1.

La mission de Jeanne d’Arc, la vie d’une sœur de charité, le dévouement d’un saint Vincent de Paul, le martyre cherché et accepté, l'héroïsme sur le champ de bataille ou en temps d’épidémie, le cri du chevalier d’Assas (( A moi d’Auvergne, voilà l’ennemi 2» ; le sublime n’atteint pas plus haut. Sublime dans l’antiquité que l’attitude de Socrate devant la mort, que l’impassibilité raisonnée des Stoïciens et que la fière réponse de l’ esclave Epictète aux misères de l’existence.

« N’as-tu rien dont tu sois le maître, demande le philosophe à son disciple P — Je ne sais pas. — Peut-on te forcer à approuver ce qui est faux ? — - Non. — Quelqu’un peut-il te forcer à vouloir ce que tu ne veux pas ? — On le peut , en me menaçant de la mort ou de la prison, on me force à vouloir. — Mais si tu méprisais la mort ou la prison, t’inquièterais-tu encore de ces menaces? — Non. — Mépriser la mort est-il en ton pouvoir? — Oui. — Ta volonté est affranchie. »

Mais dira-t-on, ce que l’homme accomplit rentre

1. « C’est beau, disait un jour Corot, devant un site splendide au soleil couchant, mais saint Vincent de Paul est beau aussi, très beau, très beau » (Paulhan). C’est ainsi que la beauté selon l’ordre des lois naturelles le cède à la beauté selon l’ordre moral.

2. L’on trouverait à foison des traits d’égale grandeur dans les épisodes de la guerre. En particulier, le cri du chevalier d’Assas, équivalent au sacrifice total de soi, fut plusieurs fois répété. L’héroïsme jusqu’au sublime était chose banale, et souvent l’on remarquait sur la figure de nos jeunes soldats, comme un reflet de l’au delà.

LE SUBLIME

nécessairement dans le cadre humain ; et d’ailleurs ne sommes-nous pas déterminés dans nos actes et nos pensées par la rigueur des connexions physiologiques î Toute vision de sublime dans l’artiste ou le poète repose sur l’illusion, n’en serait-il pas de même pour l’héroïsme moral ! Peu importe après tout ! L’impression de sublime, essentiellement subjective, est indépendante de la réalité, et puis l’illusion existe-t-elle ? L’homme est-il libre, a-t-il le choix de ses actes, conçoit-on cette liberté à l’encontre des complexus acquis ou hérités? En un mot le mérite personnel est-il réalité ou illusion? C’est le problème. Constatons seulement, sans aller au delà, qu’à l’heure où s’écroulent les naïves constructions de l’ancienne biologie déterministe, l’on est d’accord pour reconnaître l’activité permanente d’une synthèse mentale très compliquée qui dépassant le mécanisme intervient dans les opérations d’esprit des plus simples aux plus compliquées ; la voie est donc ouverte à de nouvelles hypothèses ! Quoi qu’il en soit, c’est un fait, l’opinion universelle reconnaît en l’homme un principe d’action affranchi dont les effets tangibles se répercutent à travers l’histoire, transformant la vie des individus et des nations, créant des courants sociaux inattendus et s’imprimant dans le temps par des fondations, des œuvres merveilleuses, des miracles d'héroïsme collectif et individuel1. A plus forte raison, le don de soi complet, dépassant toute logique et tout espoir, évoque-t-il des raisons que la raison ne com-

i. Ce principe d’action, en l’état pathologique des groupes, se développe à contre-sens vers la régression morale. La guerre nous a montré comment l’ivresse d’orgueil transforme, en les dégénérant, des races autrefois saines et ce que produit d’horreurs à un moment donné -l’obscure et lente fermentation des illusions morbides.

prend pas. En temps de guerre, face à l’ennemi, la détresse visible et le danger permanent, brisant les enveloppes factices de l’âme, la font apparaître à l’état de nature et devant la grandeur du sacrifice cherché et consenti les hommes ne cesseront pas de croire à la réalité de l’effort méritoire sinon surhumain. L’impression de sublime dans l’ordre moral, plus que dans l’art, est donc licite et justifiée.

En résumé entre l’impression de subline et le sentiment esthétique, la différence est de nature et malgré leurs points de contact, l’on ne saurait les confondre. Le (( beau » du sublime correspond soit aux intuitions esthétiques dans le sens de l’ordre et de l’expression, soit dans un sens métaphorique, au plaisir des yeux ou des oreilles ; souvent à ces causes réunies. Dégagé de tout plaisir esthétique et des sensations visuelles et auditives l’agrément éventuel tiendrait à l’exaltation physiologique et intellectuelle ainsi qu’aux émotions variées qui l’accompagnent, sécurité, crainte, orgueil, émotion religieuse, etc., etc. Le sublime enfin, bien plus que' le sentiment esthétique, est d’un accès difficile. Tout le monde n’a pas les moyens de le ressentir, tout le monde n’en a pas le désir, et la moindre habitude, en général, nous rend indifférents.

Rappelons pour finir, au risque de nous répéter que les délimitations introduites pour l’analyse au cours de ce chapitre n’existent pas telles quelles dans le courant de conscience. Là tout se mêle et se pénètre sans contours précis, sans barrière et sans arrêt. Pensées, souvenirs, émotions et sensations, désirs, besoins, tour à tour émergent du tourbillon, jettent un éclair et disparaissent ; les émotions agréables ou pénibles se

LE SUBLIME

succèdent en désordre ; sentiments esthétiques et impressions de sublime empiétant les uns sur les autres, se croisent et s’enchevêtrent. Il serait plus facile assurément de trancher dans le bloc sans le dissocier, mais alors il va de soi, le surhumain conduit au suprasensible et par là au mysticisme, c’est à dire à la négation de toute explication.

Page 1