‹ Essai sur le sentiment esthétiqueChapitre 50 sur 75 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

LA MUSIQUE

L’adaptation de la théorie intellectualiste du sentiment esthétique à la grande musique pure conduit en apparence au dilemme suivant : ou bien la théorie intellectualiste n’est pas applicable à la musique, ou bien le plaisir esthétique, au milieu d’agréments divers qui le submergent, n’y tient qu’un rôle secondaire, incompatible avec le charme puissant de cet art admirable. La théorie hédoniste et le néo-vitalisme triompheraient ; l'une par le plaisir sensible et l’autre par le plaisir joint à l’attrait émotif et sentimental s’y trouveraient à l’aise et l’accapareraient jusque dans ses moindres manifestations1 ; elles seraient entièrement et uniquement prédominantes, les seules possibles en réalité. Ces prétentions sont-elles justifiées? C'est le premier point à élucider.

Afin de répondre en connaissance de cause, nous dégagerons et considérerons séparément les différents facteurs de l’agrément musical total ; l’on se demandera ensuite à quels titres ils sont réclamés, comme esthétiques, soit par l’hedonisme intégral soit par le néo-

i. La théorie du jeu qui montre ce que l’art n’est pas, mais non ce qu’il est, nous paraît trop insuffisante pour qu’il soit utile de la mentionner.

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vitalisme contemporain. Il sera facile de montrer que ces titres sont usurpés, que les arguments invoqués en leur faveur conduisent soit à d’impossibles rapprochements par l’extension du qualificatif esthétique à tout plaisir sans exception, soit à de confuses synthèses par l’entrée dans l’équation du facteur imagination X sensation X sentiment ! Si bien que, pour trouver un solide relatif sur le flot mouvant des nuages, en un mot pour caractériser esthétiquement le plus banal des mélanges, nous en sommes réduits à invoquer, tacitement ou expressément, une faculté spéciale ou quelque intuition plus ou moins mystique.

Les théories hédonistes et néo-vitalistes ainsi écartées, il s'agira de construire. Continuant la méthode employée pour les arts plastiques nous passerons en revue les principaux moyens musicaux afin de préciser la nature tantôt psychique, tantôt physiologique de leur agrément et, par conséquent, leur valeur esthétique selon la théorie intellectualiste bien entendu, et à l’encontre des plaisirs sensibles et émotils vulgaires.

Les matériaux de la valeur esthétique totale ainsi analysés, il sera possible de déterminer les formes du sentiment esthétique pendant la grande musique pure. On y trouvera, comme il fallait s’y attendre, l’imagination, l’expression, l’interprétation, et la collaboration sympathique ; ces quatre formes de l’aperception esthétique, comment se présentent-elles pendant l’audition musicale, sont-elles même toujours présentes et à quel degré ? Quels sont malgré l'intime fusion des agréments de tous genres, ceux que l’on peut appeler esthétiques, et les autres qui ne possèdent à aucun degré ce caractère? Fixant le visage attentif de l’auditeur, l’on s’efforcera de lire à travers ses yeux demi-clos, de

suivre l’évolution du sentiment esthétique naissant et s’affirmant, toujours le même et purement intellectuel, dans le flot débordant qui tend à le submerger.

L’agrément total de l’audition musicale repose sur les éléments suivants: les plaisirs de l’oreille, des alternances dans la tension émotive, des mouvements accompagnateurs, des émotions suggérées ou provoquées ; l’expression comprise et partagée, l’interprétation, la collaboration sympathique, l’imagination esthétique et c’est probablement tout.

Le plaisir de l'ouïe, nécessaire, continu, est dans les sons, leur intensité, leurs enchaînements et leurs inflexions, dans les consonances et les accords. L’oreille se délecte à l’infinie variété des notes agréables de même que l’œil aux ondes multicolores des fontaines lumineuses.

Aux jouissances de cet ordre, qui, en soi évidemment, n’ont rien d’esthétique, les alternances de la concentration nerveuse' ajoutent d’autres agréments d’ordre émotif vulgaire. Par un mécanisme physiologique connu, sur lequel nous aurons plus loin l’occasion de revenir, le rythme, la mélodie, l’harmonie même, combinés avec des moyens secondaires, ne tardent pas à provoquer un tonus émotif général, souvent intense. Les variations successives de faiblesse et de force dans la tension cérébrale et nervo-musculaire ne laissent pas que d’être agréables au point de constituer, en s’ajoutant aux délices de l’oreille, ou même parfois, indépendamment de tout autre plaisir sensible, le charme unique de certaines musiques banales et primitives.

i. Ces alternances représentent la correspondance physiologique de l’attention.

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Les mouvements accompagnateurs se modulent sur le rythme, la mélodie et les variations dans la hauteur et l’intensité des sons. Ils comprennent les gestes- du tronc, des yeux, des oreilles, des mains, des pieds, etc., etc., et des réactions internes intéressant la respiration, le larynx, le cœur, les muscles, tout le système vital. Il se pourrait que la plupart sinon tous rentrent à titre de symptômes dans la concentration nerveuse et, par là, dans le cortège de l’attention; les uns, d’origine cérébrale, comme réflexes simples, variant avec l’in tensité, la hauteur et la mesure des sons1, les autres, tels que les mouvements de la tête et du tronc, à titre, sans doute, de réflexes psychiques de la même attention. Lorsque celle-ci se fixe, nous sommes portés à ébaucher les mouvements sentis ou prévus de la tension nerveuse ; ceci pour la mélodie comme pour le ryth me ; et ces mouvements, qui accompagnent et soulagent les variations du tonus émotif, nous sont par cela même un plaisir et un repos.

L’émotion d’ailleurs, quelle qu’elle soit, est agréable par la tension suivie de détente. Il convient donc d’ajouter aux troubles physiologiques venus de la concentration nerveuse, comme agrément musical, les émotions de tous genres suggérées ou exaltées, quelles qu’en soient l'origine et la cause.

Le plaisir de l’expression, comprise, suivie, partagée (esthétique selon la théorie intellectualiste), n’existe qu’à un faible degré ou parfois manque complètement dans la musique pure. Celle-ci, nous le verrons ailleurs plus en détail, ne produirait que des variations d’intensité dynamiques applicables aux sentiments les

i. Y. Bechterew, op. cit.

plus contradictoires. Théorie à part, il existe presque toujours une expression plus ou moins déterminée. Le fil conducteur, qu’il provienne du titre seul ou de l’état d’âme général, manque rarement. Il se peut même que l’auditeur ne comprenne pas le sentiment volontairement exprimé ; mais à raison de son état émotif, il en découvre d’autres, selon ses prédispositons intimes, et s’en imprègne de bonne foi. Comparée cependant à ce qu’elle représente dans la nature et les arts plastiques, la valeur de l’expression ne tient ici qu’un rôle secondaire.

Le plaisir de /’ interprétation est une jouissance intellectuelle à base de sympathie. Pourquoi telle dissonance, telle phrase? Que signifie tel accord, telle harmonie? etc., etc. Quel est le but de l’artiste? Le plaisir de cet ordre qui est un plaisir de collaboration (de nature évidemment esthétique) n’est en aucune façon propre à la musique, bien que le tonus émotif général soit apte à lui donner, pendant l’audition d’un maître, une intensité particulière, allant même jusqu’à l’impression du sublime. Il n’y a pas lieu dans tous les cas de l’ériger en caractéristique de la musique pure.

Reste Y imagination. Grâce à la tension interne et nervo-musculaire que produit à l’occasion la grande musique pure, par les alternances de l’attention tour à tour excitée et reposée, par les mouvements accompagnateurs, les jouissances concentrées de l’oreille, la sympathie, les sentiments suggérés et d’autres causes, Y imagination esthétique, sous l’influence d’un ravissement extatique qui nous soustrait aux contingences, ne connaît plus d’obstacles ; aisément elle prend son vol vers les contrées éthérées où régnent le désintéressement, le sacrifice, l’héroïsme, la beauté morale. Et

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c’est là incontestablement, à l’actif de la musique, une forme admirable du sentiment esthétique qu’elle développe au suprême degré 1 .

Quelle est en face des éléments de l’agrément musical ainsi définis l’attitude d’abord de la théorie hédoniste et ensuite du néo-vitalisme contemporain?

En ce qui concerne les partisans de l’hedonisme intégral la réponse est simple. Tous les plaisirs étant esthétiques sans exception, tout est esthétique dans l’agrément musical. Nous avons signalé plus haut les inacceptables conséquences de cette théorie , qu ’il s’ agisse de l’art ou de la nature. Le bruit rythmé des cymbales qui fait pleurer le nègre du Soudan posséderait le même caractère esthétique, au degré près, qu’une symphonie de Beethoven , alors que, cependant, bon nombre d’esthéticiens modernes s’accordent pour retrancher le rythme des moyens musicaux, le considérant comme un intrus venu de la danse dont il est l’image sonore 2. L’on objectera que tous les plaisirs sans exception, plaisirs sensibles, moraux, affectifs ou intellectuels ne laissant pas que d’être d’origine physiologique, ilest arbitraire de les séparer. Peut-être ; mais il reste qu’entre les plaisirs grossiers des sens et de l’organisme et les subtiles jouissances d’ordre intellectuel la différence est telle qu’il est impossible de les classer sous la même rubrique. La théorie hédoniste n’est pas une explication mais une confusion. Elle nous contraint à adopter une nouvelle subdivision dans laquelle le qualificatif esthétique serait remplacé par un autre de sens restreint et tout est à recommencer !

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