‹ Essai sur le sentiment esthétiqueChapitre 51 sur 75 · Y. chap. vi · texte numérisé non relu

Y. chap. vi

2. « Le rythme, dit Wagner, est étranger à la musique » (V. Lalo, Esquisse d'une Esthétique musicale soientifique ).

Le néo-vitalisme, nous le savons, pose un bloc composé de plaisirs sensibles, de sentiments, d’émotions, de jouissances intellectuelles et morales, en un mot de l’homme total, et ce bloc est le bloc esthétique! Et alors, conséquence nécessaire, l’on englobe dans ce domaine la musique entière depuis les riches envolées de l’imagination qui valent à cet art d’être appelé une révélation de l’au delà jusqu’aux sensations émotives et plaisirs sensibles de l’ordre le plus vulgaire. Tout est ainsi réuni, tout se mêle et fusionne, le semblable et le contraire ! En cette troublante synthèse il est vrai que l’Einfuhlung Allemand refuse au plaisir des sens toute valeur esthétique, ce qui est une simplification, mais d’autre part il évoque une faculté spéciale, ce qui permet, sous le couvert du mystère, les extensions les plus larges et les plus injustifiées.

En résumé les valeurs esthétiques de la musique ne sauraient être discernées d’après la théorie hédoniste ou d’après le néo-vitalisme. Tous les agréments de l’auditeur, d’après l’une et l’autre, dans ses facultés, ses besoins, ses tendances, ses sentiments, ses organes et ses émotions, tous seraient esthétiques! Il ne reste alors d’autre issue que l’intuition spéciale avec les Allemands, ou bien un lyrisme poétique qui humecte les yeux mais ne satisfait pas la raison.

La théorie intellectualiste ne revendique à titre de valeur esthétique ni l’agrément de l’oreille ni celui de l’émotion ; elle se borne au plaisir éventuel de l’expression saine et comprise, de l'interprétation sympatique et de l imagination esthétique1. Portion relativement congrue mais les illusions de l’enthousiasme ne

i . Ce n’est pas à dire que les plaisirs de l’oreille et le tonus émotif ne soient indispensables à l’aperception esthétique totale.

LA MUSIQUE

sauraient prévaloir contre la réalité, et d’ailleurs les jouissances intellectuelles venant de la musique, associées qu’elles sont aux délices de l’oreille ainsi qu’à un tonus émotif intense, ne sont-elles pas des plus exquises ? La valeur esthétique de cet art ne le cède donc à nulle autre.

Le terrain ainsi déblayé, passons en revue les principaux moyens musicaux, et déterminons, s’il est possible, leur rôle purement esthétique avec bien entendu la théorie intellectualiste pour fil conducteur. Quelle est à ce point de vue la valeur de F expression, des consonances et dissonances, des accords, du rythme, du timbre, de l’harmonie et de la mélodie ? Leur plaisir est-il purement physiologique vulgaire et sensible ou bien intellectuel et esthétique, mais alors comment et à quel degré? Pour répondre consultons les esthéticiens et surtout les musiciens.

L’expression.

Que l’acte d’esprit consistant à détailler, à saisir l’espression, à comprendre le langage des choses, la pensée, le sentiment qu elles révèlent (pensée et sentiment fussent-ils les nôtres, projetés et intensifiés), qu’un tel acte soit, devant l’art et la nature, une source féconde de plaisir esthétique c’est bien ce qu’il est inutile de démontrer, et l’expression musicale ne ferait par exception à la règle. Mais d’abord une telle expression par les moyens musicaux est-elle possible? S’agitil dépensées ou d’idées précises, déterminées, la réponse sera, à l’unanimité, négative. Se borne-t-on à des états dame, les avis different. L’état d’âme exprimé, disent les uns, ne peut être que vague, tout au plus calme ou

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tumultueux mais sans objet défini. Par l’intensité, la hauteur, le rythme, etc., etc., la musique produit des effets de dynamisme; elle surexcite, maintient ou calme « les états sensitifs généraux de l’esprit », le prédisposant ainsi à des mouvements affectifs dont la direction dépendra des circonstances1. Un morceau de musique en soi n’exprime pas des sentiments, il ne suggère que des tendances émotives générales, et encore, souvent, l’effet produit est-il sans rapport avec la pensée de l’auteur 2 . La prétendue expression serait subjective et variable selon les individus 3. Les exemples ne manquent pas.

La thèse contraire a de nombreux partisans ; la musique pure exprimerait sinon des pensées, du moins, vaguement, des directions sentimentales, des mouvements d’âme. Pourquoi les musiciens comme les peintres ne transcriraient-ils pas dans leurs œuvresles penchants de leur nature ? « Une mélodie, dit Sully Prudhomme, est suave, poignante, amoureuse4. » Enfin l’œuvre des grands musiciens n’est-elle pas l’écho de leur caractère

1. Y. L. Arréat, Mémoire et imagination', Hanslick, Du beau dans la musique ; Lalo, op. cit.

2. Le célèbre air d’Orphée : « J’ai trouvé mon Eurydice », adapté à des paroles de sens pontraire, ne choque en aucune façon un auditoire non prévenu.

3. « La symphonie et à plus forte raison toute musique prise comme type de la musique pure, dit M. Beauquier, est une construction architectonique de sons avec des formes en mouvement et ne signifie absolument rien dans le sens littéraire... La plupart du temps les compositeurs seraient bien embarrassés de dire ce qu’ils ont entendu exprimer. Ils ont arrangé des formes musicales, combiné des sons, sans chercher plus loin. » Cité par Véron, L’Esthétique.

4. Sans doute, mais jusqu’à quel point ce langage est-il compréhensible sans aide extérieure ? D’après de Laprade, les sentiments exprimés par la musique pure se ramènent à la tristesse, la joie, la colère, la volupté, le sentiment de la nature, et cc l’ivresse plus haute et plus calme qui emporte l’âme vers quelque chose d’inommé » (Laprade, cité par Beilanger, Psychologie musicale ).

LA MUSIQUE

intime P Ne lit-on pas dans Mozart la grâce et la finesse ? La musique de Schumann n’est-elle pas l’histoire de sa propre vie P Celle de Bach représente toute une existance d’adoration et de recueillement ; Chopin écrit avec ses nerfs1, etc., etc.

Dans ce conflit d’opinion, la vérité paraît être entre les extrêmes. Par suite de nos habitudes, d un accord tacite, de conventions sociales, à certains effets musicaux correspondent des sentiments plus ou moins déterminés. La tristesse est invariablement liée à la grandeur des sons et à la lenteur du rythme. « Les morceaux construits sur l’accord parfait majeur ont un caractère gai, brillant, franc, ouvert... ceux au contraire qui ont pour base l'accord parfait mineur sont tristes et mélancoliques, ou pour s’exprimer plus exactement, inquiets, indécis...2 » Même observation pour les gammes majeures et mineures ; la gamme tempérée est d’un caractère plus décidé, franc, robuste, doux. Le crescendo et le decrescendo, les variations dans l’intensité et l’intonation, le timbre, la structure rythmique, les courbes mélodiques, les sons incisifs, aigus, lourds, graves, élevés, tour à tour expriment le calme, la résolution, l’élan, la gravité, l’agitation, l’espérance, la joie, la tristesse, l’émoi, les idées de légèreté, de vigueur, de surnaturel, de lumière, de pesanteur, d’obscurité. Le pianissimo accompagne les fantômes, les revenants d’ outre-tombe, le fortissimo, le Dieu qui

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