Y. Rieman, Les éléments de l’esthétique musicale
2. Wagner définit ainsi la mélodie (trad. Proudhomme) : « La mélodie est la rédemption de la pensée poétique indéfiniment conditionnée, et qui s'effectue par la conscience profonde de la plus haute liberté d’émotion ; elle est l’involontaire voulu et accompli, l’inconscient conscient et proclamé, la nécessité justifiée d’un contenu indéterminé, condensé à partir de ses ramifications les plus lointaines en vue d’une extériorisation de sentiments bien définie, d’un contenu indéfiniment étendu. » Il est vrai que, qnelques années après, Wagner avouait ne plus comprendre sa définition.
3. Idéation anticipatrice ou préperception ; Helmoltz emploie indifféremment l’une ou l’autre expression ; il a montré, expérimentalement, à quel point étonnant l’accomodation sensorielle et mentale préalable accélère et facilite l’attention (V. aussi W. James, Psychologie ).
LA. MUSIQUE
l’esprit en économie considérable de temps et d’effort. Comme le rythme et pour les mêmes raisons, mais avec plus de lenteur, la mélodie s’accompagne de mouvements tant intérieurs qu’extérieurs, montant ou descendant, selon la hauteur et l’intensité des sons ; de variations correspondantes dans la tension nerveuse, et d’un tonus émotif croissant avec ces alternances ; grâce enfin à cette prédisposition naturelle qui nous invite à convertir nos actions en pensées et réciproquement, elle stimule, aidée par les suggestions de l’harmonie, l’éclosion de sentiments, soit ébauchés par les sons, soit projetés par nous-mêmes, si bien qu’une actrice célèbre traduisait naguère en danses, gestes et attitudes expressifs une symphonie de Beethoven et les fugues de Bach1 ! La mélodie enfin repose de l’harmonie.
De ces causes, plaisirs de l’oreille, modulations et fixité de la concentration nerveuse, accompagnement cérébral et nervo-musculaire, et quelques autres étrangères à la musique (silence, clair-obscur, immobilité dans la salle) naît un état émotif d’intensité croissante que lui-mêmeàson tour favorise l’émotivité. C’est alors que, par l’enchaînement gradué de ses sons, saisissant l’âme en état d’hypnose naissante, la mélodie l’attire et la soulève, facilitant ainsi son ascension vers l’extase généreuse et désintéressée.
Tels étant, brièvement rappelés, les effets immédiats de la mélodie, quel est son plaisir propre, quelle en est
1. D’après les partisans de l’expression musicale, il n’est pas de moyen supérieur à la mélodie pour provoquer, suggérer, accompagner le sentiment et la passion. Nous éprouvons en l’écoutant l’impression de bercement, d’union, de chute, d’ascension, de glissement, de langueur, de fuite, de séparation, etc., etc., et les sentiments correspondants nous envahissent d’autant plus facilement que le tonus émotif antérieur nous a mieux préparés à les accueillir.
la nature? Nous pouvons admettre que ce plaisir tient en première ligne à l’agrément des sensations auditives ainsi qu’aux variations tour à tour reposantes et stimulantes du tonus émotif général ; dans les deux cas il est d’ordre physiologique banal et, sauf pour les partisans de la théorie hédoniste intégrale, ne possède à aucun degré le caractère esthétique.
La mélodie est aussi, comme les autres moyens musicaux, une source de plaisirs dérivés liés soit à l’expression, soit à l’interprétation, soit à l’appréciation de la facture. L’intellectualité (par conséquent le caractère esthétique) dans ces trois cas est évidente. Nous retrouverons les opératians mentales de ce genre lorsque viendra le moment de reconstituer, par le groupement de ses éléments, l’aperception esthétique totale de la grande musique pure.
De l’harmonie, au point de vue qui nous intéresse il y a peu à dire. Le plaisir des consonances et des accords étant physiologique et sensible, celui de l’harmonie le sera également. Celle-ci pourtant, dépassant la mélodie en ce qui concerne l'expression, est peut-être, à ce point de vue, l’instrument par excellence. Elle évoque tour à tour le lumineux, l’élevé, l’aérien, le léger, par les sons aigus ; le sombre, le massif, le lourd, le souterrain démoniaque par les notes basses ; l’entrée des revenants et des fantômes s’accompagne de pianissimo grave, le géant, le monstrueux, d’accords vigoureux et puissants. Par ses sonorités magiques elle réalise les tempêtes de l’âme, le terrible et le gracieux et donne aux significations de la mélodie « une puissance et une largeur d’accent que la première (la mélodie) ne saurait atteindre sans l’autre 1 ».
i, V. Riéman, op. cit.
LA MUSIQUE
M. Lalo remarque avec justesse que les gammes, accords, harmonies, timbres, consonances, dissonances, etc., etc. n’ont de valeur musicale que proportionnellement à leur intégration dans la technique courante. L’expression des sons varie également selon les temps et les milieux i. D’où cette conclusion, déjà formulée, qu’il serait vain de concéder au langage des sons une précision que la musique ne peut atteindre sans s’immobiliser et déchoir, et cette autre que pour interpréter l’harmonie, pour en saisir le charme et le sens, pour en comprendre les difficultés et s’identifier en connaissance de cause avec l’auteur, il est nécessaire de posséder certains dons naturels 2 et d’indispensables connaissances techniques. On en dirait autant sans doute de quelques autres moyens musicaux et en particulier de la mélodie mais à un moindre degré. Celle-ci accapare l’attention, et le sentimentalisme rêveur qu’elle provoque, à raison de son pouvoir émotif, est peu favorable à l’analyse. Moins savante, d’allure simple et dégagée, elle demeure avec le rythme le principal attrait de la musique populaire.
Le plaisir immédiat de l’harmonie (comme celui de la mélodie, du timbre, etc., etc.) serait donc, malgré son origine quelquefois psycho-physiologique3, de
1. Les Egyptiens et les Arabes ne comprennent pas notre musique, nous ne comprenons pas la leur. Le rythme domine et l’attraction est reléguée à l’arrière-plan. La musique des Chinois très élaborée et très raffinée leur cause des ravissements infinis pendant qu’elle nous semble un affreux charivari. Quant aux changements dans le sens de l’expression, j’ai cité plus haut des exemples sur lesquels il est inutile de revenir.
2. De ces différences entre l’harmonie et la mélodie, M. Lalo tire cette conclusion que l’harmonie se retient par la mémoire des oreilles, la mélodie par la mémoire musculaire. Ceux qui ne posséderaient celle-ci qu’à un faible degré seraient des harmonistes.
3. C’est le cas de rappeler que lorsque tel accord autrefois dissonant est devenu consonant et plaît à l’oreille sous l’influence d’habitudes
nature purement physiologique, donc inesthétique en soi ; quant aux plaisirs dérivés qui tiennent à l’interprétation, à l’appréciation sympathique, à l’expression, à l’imagination, leur caractère est intellectuel, esthétique par conséquent.
Arrêtons ici l’examen des moyens musicaux. La liste en serait d’autant plus facilement allongée que la musique, seule entre tous les arts, à ses moyens propres en ajoute d’autres, extérieurs, utiles ou indispensables ; par exemple le confort de la salle, le clairobscur, le silence et le recueillement, l’absence de mouvements visibles, etc., etc. Leur but est évident ; concentrer l’attention sur un seul ordre de sensations* chasser toute distraction inopportune, maintenir l’esprit dans cet état de tension émotive dont le relâchement, si court soit-il, provoque une rupture de concentration nerveuse et l’interruption pénible de la jouissance musicale; enfin, par l’ombre et le mystère, favoriser le déclanchement de l’imagination esthétique. En un mot stimuler non seulement le plaisir de l’oreille et le tonus émotif, mais aussi, et surtout, l’aperception esthétique générale. A mesure que le plaisir musical se confine dans la pure sensation et dans le rythme, ces moyens accessoires perdent de leur importance.
nouvelles, le changement de goût, bien que d’origine psycho-physiologique, n’empêche pas que le plaisir immédiat ne soit physiologique. Il en serait autrement si l’interprétation seule rendait la dissonance acceptable.