‹ Essai sur le sentiment esthétiqueChapitre 56 sur 75 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

LA MUSIQUE (Suite.)

Les quatre formes du plaisir esthétique musical.

J’ai essayé de montrer dans le chapitre précédent qu’à moins de se déclarer partisan de la théorie hédoniste intégrale ou de se réfugier en un sentimentalisme confus et de tendance mystique, il était impossible d’accorder une valeur esthétique quelconque au plaisir physiologue immédiat des moyens musicaux, consonance, accord, mélodies et rythme. Reste à passer du négatif au positif et, les matériaux ainsi préparés, à montrer comment se forme et se développe le sentiment esthétique pendant la grande musique pure sous les formes classiques de l’imagination, de l’expression, de l’interprétation et de la collaboration sympathique. Tels seraient les facteurs de l’aperception esthétique musicale, il n’en existe pas d’autre.

i° U imagination.

Le caractère propre de l’imagination musicale est d’être, plus que tout autre, dégagée des contingences et des préoccupations terrestres, indépendante, désinté-

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ressée, généreuse, souvent mystique ; mystique à ce point que non seulement aux musiciens, ce qui est pardonnable, mais aux esthéticiens en général, elle a inspiré des définitions, quand il s’agit des arts et du génie, certainement exagérées. De ce vagabondage transcendantal, l’imagination musicale est redevable à son origine qui est une extase voisine de l’extase mystique ordinaire, mais cependant différente en ce qu’elle est polyidéique et non monoïdéique. Parmi les causes initiales de cet état extatique particulier se rangent au premier rang le plaisir de l’oreille et, surtout, l’attention ; une attention de forme un peu spéciale mais identique quant aux effets à l'attention (ou concentration nerveuse) ordinaire ; ensuite les mouvements accompagnateurs, principalement internes, qui, réunis aux troubles émotifs de l’attention, seront désignés par ces mots concentration nerveuse totale. Pour comprendre les origines et la nature de l’imagination musicale nous suivrons donc la méthode génétique et nous analyserons le plaisir auditif et l’attention dans leur rapport avec l’extase musicale, par conséquent avec l’imagination qui en découle.

De la jouissance sensible, rien à dire, Qu’elle soit favorable à l’extase surtout à ses débuts, qu’elle puisse même engendrer presque seule, lorsque les circonstances s’y prêtent, une sorte de torpeur béate, c’est un fait connu et sur lequel il est inutile de revenir ; reste donc comme point de départ et facteur permanent l’attention ; malgré les indications données plus haut sur son rôle esthétique en général, il nous paraît nécessaire d’insister à nouveau très brièvement.

On sait que l’excitation cérébrale particulière à l’attention s’accompagne de troubles internes et péri-

LA MUSIQUE

phériques qui à leur tour réagissent sur le cerveau et favorisent la concentration nerveuse. Parmi les premiers nous citerons : pouls ralenti, respiration accélérée et superficielle, vaso-dilatation centrale et vasoconstriction périphérique, contraction et immobilité musculaire, etc., etc. ; et parmi les seconds, à titre de réflexes protecteurs ou de renforcement : fixité ou fermeture de l’œil, regard oblique, front plissé, tonus de la membrane basilaire, attitude du tronc, ouverture de la bouche, accompagnement par gestes, parole intérieure qui se traduit au dehors par de légères contractions « de la langue, des lèvres et des muscles du gosier», etc., etc. b

On sait aussi que ces troubles dans leur ensemble sont particulièrement épuisants surtout pendant l’attention expectante, et l’attention musicale possédé toujours, plus ou moins, ce caractère. L’énergie accrue du cerveau réagit sur le corps et réciproquement, et la fatigue, venue principalement de la dépense cérébrale 2, est extrême. L’attention visuelle continue, sur un objet qui ne change ni de couleur ni de forme ni de place, est impossible ; pareillement l’attention auditive ne saurait se maintenir sur un son, quel qu’en soit l’agrément, si elle n’est soutenue par ces changements de couleurs et de formes que représentent la mélodie, le rythme, les variations de hauteur et d’intensité, les dissonances même, qui servent, par constraste, de points de repère et de points d’interrogation ; en un mot si la musique même ne lui apportait soulagement et réconfort.

Les moyens musicaux agissant sur la concentration

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