‹ Essai sur le sentiment esthétiqueChapitre 66 sur 75 · Séb. Basch, op. cit · texte numérisé non relu

Séb. Basch, op. cit

LA GRACE

vement, mais l’expression intense n’est pas utile et ne serait pas à sa place dans le mouvement gracieux ; elle ne peut dans tous les cas avoir d’autre sens, en tant qu’élément de grâce, que le souple, l’ondoyant, la liberté, l’aisance, la précision, etc., etc. Indirectement nous percevons, à travers l’aisance et les formes serpentines, quand les circonstances s’y prêtent, la force, la parfaite adaptation, l’ordre, la volonté ; devant l’acrobate par exemple ; mais la suggestion est accidentelle et ne saurait être rangée parmi les effets spécifiques de la grâce ordinaire. Avec la grâce séductrice le rôle de l’expression se précise et grandit pour triompher dans la grâce séduisante. Aussi bien l’une et l’autre occupent-elles au point de vue esthétique un rang privilégié.

C’est donc par l’imitation, la sympathie, l’aperception de l’ordre et de la parfaite adaptation, l’expression r que le mouvement provoque ou facilite le sentiment esthétique, et la grâce ordinaire, évidemment, participe dans une certaine mesure à ces réalisations esthétiques1. Mais elle-même possède un pouvoir émotif qui lui est propre, et par son action sur le tonus nerveux du spectateur, elle favorise assurément dans une mesure sensible, le déclanchement du sentiment esthétique et de l’imagination en général.

Afin d’éviter les banalités sentimentales entrons dans le concret et considérons les lignes courbes, les mouvements lentement ondulés et serpentins, quelquefois rythmés, caractéristiques de la grâce ordinaire ;

1. Certains gestes lascifs, violents ou cruels provoquent l’émotion: mais celle-ci loin d’être favorable au sentiment esthétique l’étouffe et leparalyse. La danse du ventre serait émotive, mais n’est pas gracieuse.

leur propre est de soulager l’attente, de faciliter l’attention, d’exciter l’émotivité. A peine le mouvement ondulé est-il ébauché que nous l’achevons avec l’exécutant ; nous croyons l’inspirer, le conduire ; de là une collaboration sympathique qui nous met en communication avec sa technique, son effort, son succès ; la préperception 1 et l’alternance des chutes permettent, lorsque le mouvement est large, une périodicité de l’attention progressivement émotive ; enfin dit-on, les lignes courbes plaisent aux yeux parce qu’elles reposent la rétine. Ces émotions., ces plaisirs, bien qu’adjuvants utiles ou indispensables du sentiment esthétique, ne le constituent à aucun degré, et en définitive les éléments esthétiques propres à la grâce ordinaire se réduisent aux valeurs esthétiques de la nature organisée, et quelquefois de l’expression avec en plus quelques stimulants spéciaux, venant de l’imitation, de la préperception, de l’attente et de la concentration nerveuse.

Dans l’exemple déjà cité des acrobates, ou dans les souples évolutions d’une danseuse, nous trouvons l’application compliquée mais suffisamment claire des principes ci-dessus. Sous l’influence d’une imitation plus ou moins consciente, naît et s’affirme la sympathie, mêlée sans doute à d’autres émotions ainsi qu’à l’agrément kinesthésique général. A côté et au-dessus, si notre état d’âme s’y prête, la sympathie aidant, le sentiment esthétique se déclanche. Il a pour objet soit la parfaite adaptation des formes et l’agencement intérieur des corps, soit la technique, la précision, la

1 . De même les courbes de la mélodie et l’attraction facilitent la pré- 1 erception pendant l’audition musicale.

LA GRACE

sûreté acquise ; en un mot l’aisance exprimée par la grâce ; soit encore le danger bravé, l’effort intelligent ou moral. Voilà pour l’acrobate ! A des motifs partiellement identiques de plaisir esthétique, la grâce féminine ajoute son contingent émotif par l’attente, la préperception, l’alternance des courbes ascendantes et descendantes, en un mot par cette mélodie des mouvemeqts qui est le propre sinon l’essentiel de la grâce ordinaire1. Tel est d’ailleurs son rôle esthétique; il ne va guère au delà. Nul besoin, qu’il s’agisse de danse et d’acrobatie, de se perdre en d’obscures analyses, d’évoquer des dramatiques oppositions entre le moi et le nonmoi, et leur compénétration réciproque en une mystique étreinte. Que deviendrait le sentiment esthétique devant l’aspect courant de la grâce s’il lui fallait satisfaire à de telles conditions2.

La grâce séductrice.

Tous les gestes souples, aisés, toutes les attitudes, pourvus qu’ils soient inspirés par le désir de plaire, se rangent dans la grâce séductrice 3. Cette condition une fois remplie, la grâce séductrice est aussi répandue que

1. Sans parler d’autres attraits éventuels propres à l’aspect féminin, de la musique, des décors, etc. , etc.

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