CHAPITRE XIV
LA GRACE (Suite).
La grâce séduisante .
Dire que a grâce séduisante résulte d’un état subi, qu’elle est, en principe, soustraite à la volonté, produite par la nature, c’est bien, mais ce n’est pas assez. D’autres différences, allant jusqu’à la contradiction, la séparent de la grâce ordinaire et séductrice. Au point de vue esthétique elle se signale par l'intensité, la qualité et la portée de l’expression. L’homme fort et bon n’échappe pas à son attrait, il en est aisément l’esclave et la victime. Quels sont donc et son caractère essentiel et les sources de son étrange pouvoir ; d’où vient la supériorité de sa valeur esthétique ? La réponse à ces questions, suivie de quelques rapides considérations sur la grâce animale, sera l’objet de ce chapitre.
La grâce séduisante se présente comme l’indice qu’aucun effort n’est demandé parce qu’il ne peut pas l’être ; elle se livre tout entière, mutine ou obéissante, timide ou confiante, abandonnée, implorante, enlaçante, désarmée ; elle est tout cela, mais non lascive et provoquante, ce qui, déplaçant le pivot de ses subtils effets, la dégrade et la détruit.
LA GRACE
Exprimant la faiblesse tant physique que morale, elle s’abandonne, appelle au secours et par cela même plaît à l’homme, de même que la force attire la femme. Tout en elle est, en apparence, spontané et résulte d’une situation inévitable, d’un état auquel il est impossible de se soustraire1. L’aisance est abolie, et la souplesse des mouvements devient signe d’impuissance î
Esthétiquement analysée ou confusément sentie, son expression triomphe des autres beautés de la femme et les relègue à l’arrière-plan ; et la cause de son incroyable attrait, si fort, en vérité, que souvent il domine presque exclusivement dans l’idéal féminin , a ux dépens de la santé, de la maternité et du charme facial, n’est autre chose, en fin de compte, que le réveil et l’excitation plus ou moins consciente, par une déduction intuitive, de l’instinct sexuel de protection et de possession. Tel est son empire que manifestée avec un minimum de grâce ordinaire, mais avec débordement voulu ou naturel d’imploration confiante, sous cette forme encore, elle subjugue l’homme, brise les résistances et souvent provoque toutes les folies.
La grâce séduisante n’est donc possible que dans le corps humain, disons mieux le corps féminin 2. A l’encontre de ce qui se passe pour la grâce séductrice, entreprenante et dynamique, les formes et les attitudes
1. On pourrait concevoir sur cette donnée de l’inévitable les expressions de maternité par exemple ou tout autre ; mais le stimulant de l’instinct sexuel sous l’une de ses formes les plus énergiques ferait relativement défaut : d’autre part les lignes courbes, ondulées, serpentines, indispensables à la grâce féminine s’accordent mieux avec la faiblesse qu’avec la force et la santé.
2. On ne confondra pas être séduisant avec posséder la grâce séduisante. L’homme est séduisant par la conversation, le talent, etc., ete., par le moral plus encore que par le physique. Les deux états sont différents et même, à s’en tenir au langage courant, s’excluent, loin de se confondre.
lui conviennent aussi bien si ce n’est mieux que le geste et elle trouve souvent dans la peinture sa parfaite expression.
De ce rôle capital attribué à la détresse physique et morale dans l’expression de la grâce séduisante, découlent d’intéressantes conséquences. C’est ainsi que dans « le beau » de ses attitudes, de ses mouvements et de ses formes, l’élément force, même discret, ne saurait apparaître, l’agilité n’est pas à sa place ; l'aisance, tout au moins au delà du point où disparaît l'impression pénible, n’est pas indispensable.
On ne peut comparer la grâce séduisante qu’à la grâce infantile innée. Le propre de l'homme étant la force, la grâce n’est acceptable en lui que subordonnée à la force. Le danseur s’il n’est pas acrobate ou soutien est toujours un peu ridicule. Les Grecs ornaient de grâce les statues des éphèbes ; l’homme fort la supporte difficilement.
Quant à la parfaite adaptation, cet élément capital de la beauté dans la nature organisée, elle peut être, jusqu’àun certain point, reléguée au second plan. La grâce séduisante se manifeste éventuellement à côté de l’ordre physique, sauf à y rentrer par une voie détournée en opposant à la sensualité de l’instinct l’attrait sentimental, sous des formes que l’art de la Renaissance écarte comme trop subtiles mais que le moyen âge avait en partie adoptées. J’ai signalé plus haut les anomalies de cet idéal féminin que préféraient, sous l'influence de l’imagination chevaleresque, les peintres des xme, xive et xve siècles. N’est-ce pas mettre sur le pavoi la détresse physique que d’ériger en type de beauté des c( Vénus » dans lesquelles apparaissent à dessein la déformation
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d’organes essentiels, des défauts de constitution ou les tares pitoyables de maladies incurables1. La prédominance de la grâce séduisante dans le type féminin n’existait pas chez les Romains, dit Martial, en ces temps énergiques où la fière citoyenne, mère des Gracques, personnifiait l’idéal de son sexe; elle disparaît pendant le sensualisme combattif de la Renaissance, et se montre inégale et rare sous l’inspiration classique ; non que toute grâce soit absente, mais lorsque prédomine la grâce séduisante le canon des formes parfaites se trouve partiellement sacrifié. Le romantisme admet ces accrocs à l’ordre dans l’intérêt d’un sentiment particulier, mais le type féminin par trop « gracile » du moyen âge exagère la déformation.
L'effet esthétique de la grâce séduisante est donc principalement dans l’expression ; il est d’autant plus intense que d’une part, l’idée dominante, nettement caractérisée, s’impose davantage à l’attention et que d’autre part, un tonus affectif dmrigine sexuelle, plus ou moins poétisé selon les circonstances et les époques, nous incité puissamment à la comprendre, presque intuitivement ! Sous l’influence de l’imitation, de la sympathie, de l’instinct viril, le spectateur entend, écoute le cri de l’impuissance, l’appel de la faiblesse, l’imploration du désespoir, il est remué jusqu’au fond de l’âme, et tout au moins dans son for intérieur, consciemment ou non, répond par une offre inconditionnée de protection et de possession. De la même façon la grâce infantile attendrit la mère et bouleverse son âme, mais il est exagéré de dire avec Spencer que l’instinct maternel se réduit à l’amour du faible ! La
perte d’un protecteur est pénible, mais la perte d’un protégé qui captait vos pensées et vos soins l’est davantage. Le veuf est plus désemparé que la veuve î
A raison de la correspondance qui s’établit entre le langage muet de la grâce séduisante et nos plus impératives tendances, l'homme en subit étrangement le charme esthétique ; il est dominé, subjugué et devant la réalité actuelle ou rappelée par l’imagination le tonus émotif se dépense en désirs, en rêves généreux, en illusions passionnées. Par elle l’instinct genésique se colore de devoir et d’abnégation, se console et s’excuse ! Que déviés nouées par la rencontre d’une grâce séduisante naturelle ou savamment exploitée ! Elle était l’enjeu des joutes et combats aux époques de chevalerie, et de nos jours, c’est peut-être d’elle que naissent entre hommes les plus meurtrières rivalités. En appelant aux sentiments d’honneur, aux luttes ardentes, inspirant l’art et la poésie, elle a prêté de tous les temps aux manifestations esthétiques les plus pures et les plus élevées.
Malgré les différences qui séparent la grâce séduisante de la grâce ordinaire, la transition de l’une à l’autre est insensible ; souvent elles se pénètrent et se confondent. Est-ce de la grâce ordinaire ou de la grâce séduisante que « la pétulance un peu folle de la fdlette en train de jouer, avec ses mouvements anguleux et pleins de charme, puis toutes les délicieuses figures de jeunes filles, l’une à la tête légèrement inclinée sur le côté, les lèvres entr’ouvertes, les yeux rêveurs, écoutant avidement quelque récit, l’autre à table, les doigts coquettement écartés, la bouche rieuse, mangeant et buvant comme un oiseau ; une troisième les yeux
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rayonnants, la gorge palpitante emportée par la danse, et la fiancée penchée sur l’épaule de son futur époux, et l’amoureuse qui s’abandonne timide et passionnée 1 ».
La jeune femme, bien faite, jolie, élancée et souple, le sourire aux lèvres et dans les yeux, la bonté sur le visage, habillée avec goût et distinction, n’offre- t-elle pas, dans sa démarche, ses gestes, son immobilité même, comme la synthèse vivante des trois grâces, ordinaire, séductrice et séduisante ! Elle est le don d’une providence attentive et partout où elle apparaît nous la remercions d’être venue !
Si, en un mot, la grâce séduisante conserve un rang privilégié, tout autour gravitent et se pressent une foule de sentiments accessoires, de moyens esthétiques tirés également du geste, des formes et de l’attitude qui l’ornent, la complètent et estompent ses contours. Les cloisons étanches introduites ici pour l’analyse n’existent pas, évidemment, dans la réalité2.
Qu’il s’agisse de grâce séductrice ou de grâce séduisante, l’instinct chez la femme, conscient ou non, est à la racine de l’une et de l’autre, mais dans le dernier cas, négligeant l’attrait sensuel immédiat, il en appelle à l’intelligence, au jugement. L’expression tient ici un rôle capital ; la pensée trouve à s’exercer par l'analyse, en la percevant esthétiquement, et ensuite dans le jugement déductif d’où sortent les répercussions d’ordre sexuel, aussi longtemps du moins que la transition 11’est pas devenue automatique, par habitude. G’est pourquoi la théorie intellectualiste est le guide néces-