Les problèmes de l’esthétique contemporaine
au vitalisme que nous examinerons plus loin ; la seconde nous apprend que l’unité d’une vie morale offre à celui qui la contemple l’expression supérieure de l'intelligence et de la volonté collaborant ensemble vers une fin ordonnée. Conscient du mérite réalisé, exalté parla sympathie, dans un élan de poésie religieuse, notre esprit se prosterne et l’ordre moral nous apparaît comme la sublime, comme l’unique objectivation de la beauté en soi.
Le mysticisme de Plotin cède aujourd’hui la place à un mélange d’imagination, d’intuition, de projection psychique ; sentimentalisme obscur dans lequel intervient une faculté spéciale irréductible et rebelle à toute analyse. Telle est l’esthétique nouvelle dominant en Allemagne sous le nom d ’Einfuhlung' . On y admet une projection immédiate, instantanée, sympathique du moi dans l’objet ; ce moi le suit et le précède, l’entoure et le pénètre. L’Einfuhlung consiste donc à « sentir la vie intérieure de la volonté qui s’exprime à l’extérieur » .
Il est la fusion des états affectifs spiritualisés. Notre personnalité tout entière est ainsi absorbée et réfléchie; sous forme d’imitation intérieure, elle se répand au dehors avec le sens de l'irréalité2.
1. L’Einfuhlung s’inspire étrangement de l’esthétique de Guyau complétée par ses successeurs. Dans les écrits de Lotze, Lipps, Volkelt, ses promoteurs, nous retrouvons les pensées, les phrases même, presque mot pour mot du néo-vitalisme français. Les esthétiques de Kant et de Shopenhauer paraissent au contraire démodées en leur pays d’origine. Démodés également les systèmes idéalistes de Hegel, Shelling, le formalisme de Herlart, et jusqu’aux théories de Zeisig dont il sera question plus loin.
2. D’après Basch le nombre des ouvrages sur l’Esthétique parus en Allemagne pendant les trente dernières années est terrifiant. Le logicisme, l’idéalisme, l’empirisme et le formalisme prédominent tour à tour, mais la tendance dominante est le sentimentalisme mystique
LE BEAU
Le laid alors se définira « l’objectivation du sentiment de la négation de moi-même ; il est le sentiment de l’homme qui vit et qui objective une négation de la vie (Lipps) ».
Le plaisir esthétique des formes est expliqué de la façon suivante 1 :
(( Toutes ces formes n’ont de valeur qu’en tant qu’elles sont les modes d’apparition de cette connexion, de ces processus, de cette force vive, de ce rythme dans le cours des phénomènes divers ; modes d’apparition que, ce qu’il y a de suprême et d’absolu, c’est-à-dire le bien, s’efforce de produire dans le monde des phénomènes, en vue de sa propre réalisation ».
« Mais un plaisir absolu les accompagne en notre esprit, parce que nous découvrons en elles ce bien suprême qui est notre propre fin, non pas réalisé dans toute sa valeur mais en tant que principe directeur de toute activité... L’équilibre, la symétrie, la permanence dans le développement successif (nous plaisent) non seulement parce que les relations sont formelles, mais parce que nous sentons que ce sont les mêmes dispositions formelles qui imposeraient universellement à ce monde (dans lequel le bien régnerait sans discussion) la bienveillance, la justice, la persévérance, l’équité, c’est-à-dire les modes particuliers au bien (Lotze). »
N’est-ce pas là en termes inutilement obscurs un retour à l’objectivation dans le bien de la beauté absolue?
Au lieu de formes s’agit-il de sons, le mysticisme s’accentue. Voici quelques passages empruntés à Lipps,
(Basch, La philosophie allemande au xixe siècle ; — Lalo, Les Sentiments esthétiques ; — A. Matagrin, Essais sur l’Esthétique de Lotze, etc.).
1. Les sensations organiques ou autres n’entrent pas dans l’Einfuhlung allemand à titre d’éléments esthétiques ; elles sont causes occasionnelles ou adjuvantes, et c’est tout.
Lotze, Volkelt, les grands prêtres de la nouvelle doctrine.
« Des sons consonants sont ceux que relie un rythme identique. Si au do correspond 200, au sol 3oo vibrations par seconde, il y a un élément commun qui les unit, le rythme 100, la succession régulière de 100 éléments par seconde1... Les sons nous renseignent sur la mollesse et la dureté de l’essence externe des choses, pour l’expression desquelles les propriétés physiques que nous appelons du meme nom, ne sont que des moyens préparatoires (Lotze) ».
(( La mesure, si elle est telle que les sons principaux de la mélodie coïncident avec les temps forts, rend sensible (en un sens favorable) la subordination et la confiance eu égard à l’ordre universel du monde (marche); en un sens défavorable, l’abandon à la routine dans un sens particulier (danse) (Lotze). U harmonie est un chatouillement de l’âme qui est produit par ce fait que les rapports de sons constituent des formes d’apparition nécessaires au bien absolu pour sa réalisation (Lotze)2. »
Quant aux explications ultra-métaphysiques du plaisir musical, par la volonté, telle que les propose Shopenhauer; ce n’est pas le moment d’en parler; nous y reviendrons dans un chapitre spécial.
L’Einfuhlung est-il sollicité par le beau dans la nature que va-t-il se passer P
« Nous ne pénétrons pas seulement les sentiments de vie de ce qui nous est analogue en espèce et en
1 . Leibniz attribuait à un calcul mental intuitif le plaisir des accords (Y. p. 229 et suiv.).
2. On retrouve en ces divagations comme un écho de Shopenhauer dissertant sur la musique.
LE BEAU
essence, comme le vol joyeux des oiseaux ou la gracieuse souplesse de la gazelle, nous ne réduisons pas seulement, jusqu’à leur minimum les tentacules de notre esprit pour participer au rêve de l’existence étroitement limitée d’un coquillage, et pour partager la monotone volupté qu’il éprouve à entr’ouvrir et à refermer ses valves ; nous ne nous étendons et nous ne nous dilatons pas seulement avec les souples formes de l’arbre dont les branches délicates semblent comme animées delà joie de planer et de s’incliner gracieusement; mais avec une mystérieuse force d’interprétation qui peut se passer de tout souvenir précis de notre propre configuration, nous sommes capables de concevoir même les formes les plus étrangères à nous-mêmes, telles que les formes d’une courbe, d’un polygone régulier, d’une simple distribution symétrique des points, comme une sorté d’organisation ou de théâtre, où il nous apparaît comme un bonheur caractéristique de nous mouvoir avec des formes innomées (Lotze) ».
Que le sentiment esthétique devant la nature s’accompagne quelquefois d’un engouement mystique à base d’admiration, de reconnaissance, de plaisir sensible, de confraternité d’origine, d’impression de sublime on l’ accordera. Que cet engouement nous exalte éventuellement jusqu’à la sympathie envers le créateur et une sorte d’identification avec l’objet, les sentiments, les émotions qu’il exprime, c’est possible. Mais l’erreur est de placer le sentiment esthétique dans l’exaltation intuitive de ce genre, dans ce bloc hétérogène et confus, au lieu de l’isoler, de le considérer en lui-même, séparé de sa gangue, au milieu de ce cortège d’accessoires qui l’accaparent et le défigurent.
S’agit-il d’un acrobate le plaisir esthétique consiste,
selon Lipps, « en ce que je vis des états intérieurs analogues aux siens ; je les vis doublement en lui, en moi ; c’est une identification ! Il (le plaisir esthétique) con-
siste dans la personnalité que je vis dans l’objet perçu avec lequel j’identifie mes états affectifs1 ».
Encore ici on admettra que la forme et le mouvement des objets s’accompagnent chez le spectateur de mouvements réels ou ébauchés : que par là s’accentue l’impression ressentie ; mais à quoi bon, lorsque l’on invoque le facteur imagination sentiment, à quoi bon cet enchevêtrement d’intuitions compliquées, pour en appeler, en fin. de compte, tout simplement à la sympathie !
Lipps, successeur de Lotze et maître incontesté de l’esthétique allemande, en un grand nombre de passages, professe un mysticisme qui ne le cède en rien à celui de ses prédécesseurs. Ne va-t-il pas jusqu’à exiger, pour l’aperception esthétique « un mystérieux organe de notre vie intérieure » dont il serait « l’activité synthétisatrice, médiatrice et créatrice », soit, en un mot, l’intervention d’une faculté spéciale irréductible et métaphysiquement innée 2 » .
Les grands côtés de la philosophie allemande n’empêcheront pas de reconnaître que depuis l’époque kantienne, Fichte, Shelling, Hegel, plus récemment Shopenhauer3, Hartmann et bien d’autres chefs de file