‹ Essai sur le sommeilChapitre 3 sur 6 · I. Du sommeil considéré sous le rapport physiologiq ue · texte numérisé non relu

I. Du sommeil considéré sous le rapport physiologiq ue

Nous avons défini le sommeil : la suspension des fonctions de relation ; pour rendre cette définition plus complète, on pourrait dire que le sommeil est la suspension des actes intellectuels, des sensations, des mouvemens, de la voix et des excrétions volontaires. : On pourrait objecter que plusieurs de ces actes s'exercent quelquefois pendant le sommeil : les rêves, certains mouvemens, la voix; mais ici la volonté n’y prend aucune part, ce sont des actes en quelque sorte instinctifs, et dont au réveil nous n'avons souvent - aucun souvenir. C'est, comme le dit M. ADELON, l'absence de notre moi, l'absence d'actes Volts qui constitue le caractère essenticl du sommeil. di Le sommeil est un état commandé par un sentiment de besoin que l’homme éprouve périodiquement. Il survient d’une manière graduélle : les idées se troublent, deviennent incohérentes et disparates, la volonté n'est plus assez puissante pour concentrer notre esprit sur un seul objet, pour suivre un raisonnement; les paupières appesanties se ferment involontairement, les muscles se relâchent, fa tête se penche en avant, elle ne peut plus garder la position vertiéale sans que nous y employions quelque effort; de là les mouvemens si caractéristiques de cette partie du corps aux approches d’un sommeil auquel on voudrait résister.

Si le corps est debout ou bien s’il marche, les pas sont chancelans, mal assurés, les membres tendent à se fléchir, les muscles refusent d'agir, le corps entier est porté à s’affaisser et réclame

1. C’est la définition que donnait feu M. le professeur Bénor..

4 | cette position horizontale qui lui est nécessaire pour le repos. Si l'on veut résister à ce besoin impérieux de dormir, de profondes inspirations, des bâillemens, des pandiculations activent pour un instant la respiration engourdie, et donnent encore quelque vigueur aux membres; la volonté peut même être assez puissante pour surmonter cette tendance au sommeil, mais cette résistance n’est que momentanée. ie.

La position la plus naturelle au sommeil est, comme nous l'avons dit, le décubitus horizontal, celui dans lequel les membres, dans” une ‘demi-flexion, reposent le mieux. Cependant tout le monde sait que cette position horizontale n’est pas indispensable, beaucoup de personnes peuvent dormir assises, soit dans un fauteuil, soit sur un siége ordinaire; on cite même des exemples d'individus qui avaient la faculté de sommeiller debout, appuyés contre un plan résistant. Mais dans toute autre position que le décubitus horizontal, le sommeil est en général moins tranquille, moins réparateur ; le corps ne se remet pas aussi bien de ses fatigues.

Outre la position horizontale, les autres circonstances qui concourent à favoriser le sommeil, sont le silence et l’obscurité.

Le silence ou l'absence absolue de tout bruit est sans doute une condition favorable, cependant elle n’est pas indispensable : une lecture monotone, les sons harmonieux et doux d’un instrument de musique, le bruit uniforme d'un rouet, loin d'empêcher le sommeil, le favorisent au contraire chez un grand nombre d'individus. Ainsi l'enfant s'endort au chant de sa nourrice ou au balancement et au bruit monotone de son berceau; il n’est personne qui n'ait éprouvé l'influence d’une lecture peu attrayante, et un grand nombre d'individus ont même recours à ce moyen artificiel pour s'endormir plus promptement. Les anciens, dans leurs allégories toujours si naturelles, si pittoresques, avaient saisi cette vérité en donnant pour demeure au dieu du repos un antre sombre, écarté, où l’on n’entendait que le murmure uniforme des eaux du fleuve de l'oubli.

La nuit est la troisième condition favorable au sommeil; non que cètte fonction ne puisse s'exercer pendant le jour, car on sait que bien des personnes, intervertissant l'ordre établi par la nature, consacrent au repos le temps que d'autres emploient au travail. Mais ici nous ne devons pas parler des exceptions. Il est difficile d'expliquer cette influence de la nuit sur notre organisme; elle. tient autant aux lois générales de la nature qu’à notre constitution et à nos habitudes. L'homme a besoin, pour vivre, de la lumière du jour; elle anime, elle vivifie tout; privé de son influence, l'animal dépérit, languit, s’étiole comme une plante. Obligé par sa constitution de consacrer une partie de sa vie au sommeil, l'homme devait donc employer au travail le temps où le soleil éclaire son horizon, et profiter, pour réparer ses forces, des instans pendant lesquels cet astre viviñie un autre hémisphère. Ce n’est donc pas la nuit en elle-même qui nous porte au sommeil; car si l'on pouvait un instant supposer un jour continuel, nous n’éprouverions pas moins le besoin impérieux de dormir. Au reste, nous reviendrons encore sur cette question en traitant des causes du sommeil. = Nous avons décrit les phénomènes qui caractérisent Le besoin de dormir; nous avons exposé les circonstances qui favorisent le sommeil ; il nous reste a décrire le sommeil en lui- -même, et les divers phénomènes qui se présentent pendant cet état.

Couché sur un plan horizontal, les membres dans une demiflexion, les muscles dans un relâchement complet, l'homme choisit ordinairement la position la plus favorable à à un sommeil tranquille.

Le décubitus latéral, sur le côté droit, est généralement le plus avantageux, parce que le foie, reposant sur un plan résistant, ne gêne en aucune façon les fonctions de l’estomac et des intestins, ce qui aurait lieu dans le décubitus sur le côté gauche, par la pression que cet organe exercerait sur les viscères de la digestion. Les décubitus sur le dos et sur le ventre ont lieu rarement: le second, parce qu'il est génant et peu naturel; le premier, parce qu'il détermine souvent

6. Fe cet état pénible appelé cauchemar. Du reste, tout ici dépend de l'habitude, et la position qui, aux yeux d’un 0 paraîtrait la moins naturelle, serait cependant la | gene ARS à - celui 4m Y serait accoutumé.

Les muscles soumis à la volonté sont done les premiers organes dont l'action est suspendue; les paupières, couvrant le globe de l'œil, empéchent les objets extérieurs de venir frapper la rétine; la vue est ainsi abolie; bientôt les autres organes des sens suspendent aussi leurs fonctions; le goût, l’odorat, le toucher, ne rapportent plus au moi la conscience de leur existence; l’ouïe est obscure, les sons n’arrivent à l’organe que d’une manière confuse et bientôt ne sont plus perçus; les actes intellectuels cessent aussi peu à peu: d'abord les idées sont multiples, diverses, disparates, comme nous l'avons dit “plus haut; c’est une sorte de délire obscur, un état qui a quelque analogie avec le rêve, et qui peut donner une idée assez exacte de ce phénomène; mais bientôt les actes intellectuels sont suspendus entièrement. Ainsi toutes les fonctions par lesquelles l'homme se met en relation avec les objets du dehors, cessent de se manifester, la vie extérieure n'existe plus pour lui; il dort.

Ces phénomènes arrivent plus ou moins rapidement, suivant les individus : chez la plupart le sommeil proprement dit est précédé d'un premier degré, qu'on appelle assoupissement; degré dont la durée est variable et dépend d’une foule de-causes relatives à l’âge, à là constitution de l'individu, au degré de fatigue, ou à d’autres circonstances. Tandis que, durant le sommeil, les fonctions de relation sont suspendues, celles de la vie organique au contraire aug-. mentent: d'activité, quoi qu’en aient dit quelques physiologistes, qui ont prétendu que l'absence de l'influence cérébrale devait diminuer également lactivité des organes qui président aux fonctions nutritives. Personne n’ignore cependant que cette grande classe de fonctions se trouve influencée par un système nerveux particulier qui,

. à là vérité, à des connexions nombreuses avec l’encéphiale, mais.

. ent l’action est bien distincte de celle du système cérébro-rachidien.

Parcourons la série des fonctions nutritives, et voyons quels changemens elles éprouvent pendant le sommeil : si d’on observe la tendance qu'ont la plupart des personnes de se livrer au repos après le principal répas de la journée, usage connu sous le nom de sieste, et qui existe surtout dans les contrées méridionales, on sera porté à croire que la digestion s'opère avec plus de facilité pendant le sommeil. En effet, l'estomac a besoin pour fonctionner d’un afflux plus considérable de sang, et son action peut être pervertie si ce Hquide se dirige en plus grande abondance vers la périphérie du corps, vers la peau, ce qui a lieu par un exercice immodéré, par les chaleurs, ou dans les pays méridionaux. Suivant d’autres auteurs au «contraire la digestion est plus lente pendant le sommeil que pendant la veille, et tout le monde sait que l’on conseille généralement de ne se coucher que plusieurs heures après avoir pris son dernier repas. | À de.

Il est difficile de faire concorder les faïts et d'en déduire une loi générale, les exceptions seraient aussi nombreuses que les individus; -car encore ici l'habitude modifie singulièrement le jeu de nes organes. Cependant on concevrait que le sommeil, lors de la première digestion, pût être troublé à cause de la réaction sympathique de TJ'estomac sur le cerveau; mais si la première digestion n’est pas activée par le sommeil, il n’en est pas de même de la digestion intestinale et surtout des æbsorptions. C’est spécialement pendant cet acte que fonctionnent les myriades d’orifices absorbans, répandus à la surface des intestins dans le tissu de nos organes et à la surface du corps, ainsi que semble le prouver la facilité avec laquelle-les contagions se

“transmettent pendant le sommeil, et lembonpointque prennent souvent les personnes qui abusent de cet acte.

La respiration n’est pas accélérée, au contraire elle est plus lente; amais les inspirations sont plus profondes, et la quantité d’air exhalée, sans doute, plus considérable.

Pour ce qui regarde la circulation, les opinions des auteurs sont diverses : Rerz ', NEUMANN?, admettent un ralentissement des pulsations artérielles; tandis que Bozrxave 5, Morcacni, prétendent qu’il y a accélération du pouls. Une observation attentive fait voir, que vers la fin du jour le pouls est accéléré, mais qu'aux äpproches du sommeil il se ralentit. Pendant cet acte il est assez lent, mais plus plein, plus développé que pendant la veille, ce qui indique une plus grande force d’impulsion, ou plus d'activité dans le tissu artériel. J'ai observé moi-même un garçon de neuf ans, dont le pouls n’offrait que quatre-vingts pulsations pendant le Ra tandis qu’à l’état de veille on en comptait cent. L’affluence du sang vers la tête est plus forte; par là on peut s'expliquer pourquoi les cérébrites causées par l'insolation sont plus vioJentes chez les personnes qui, pendant le sommeil, ont été exposées. à l’action des rayons solaires. Il n’est guère d'apprécier l’état des nutritions, fonction qui se dérobe entièrement à nos regards, à nos moyens d'investigation; le raisonnement seul nous fait soupçonner qu’elles sont plus énergiques.

La chaleur animale aussi est plus développée, et c’est une suite naturelle de l'augmentation d'activité des. fonctions précédentes. Tout le monde peut remarquer qu'au réveil la chaleur est sensiblement plus grande qu’au moment où l’on s’est mis au lit, phénomène qui tient en partie aux couvertures dont on se charge plus ou moins, et à la présence d’un: air non renouvelé qui entoure le corps, mais qui dépend aussi évidemment de la cause que nous lui avons. assignée.

Enfin, comme dernière conséquence de l'activité de la circulation et des. nutritions, les sécrétions se font particulièrement pendänt le: sommeil; la transpiration cutanée surtout est plus abondante; les

1 Ueber die Erkenntniss-und: Kur der Fieber, IVter Band, S. 28, Halle, 1802

2 Abhandlung der Erlanger phys. med. Societ., Ilter Bd., S. 314.

3 Prælect. academic. in proprias instilutiones rei medicæ, edidit Harter, vol.. IV. Gatt., 1743, pag. 504. | |

urines se sécrètent et s'accumulent dans leur réservoir; les excrétions se préparent, pour être rendues lors du réveil.

Ainsi, pendant que les fonctions de relation dorment, les fonctions 13 nutrition sont en général plus actives, ce qui jugé ces paroles d'HIPPOCRATE : somnus labor visceribus.

La durée du sommeil varie suivant les âges, les. constitutions, l'habitude, et suivant le plus ou moins de fatigue que le corps a éprouvée.

Elle est généralement en rapport avec le besoin que ressent le corps. de se réparer : ainsi l'enfant, chez lequel la vie organique prédomine, a besoin d’un sommeil Ms long, afin que ses organes s'accroissent; le vieillard, au contraire, dont le système nerveux est moins SH bbre- dont les organes ne se nourrissent plus que pour s'entretenir, le vieillard dort peu, la vie de relation prédomine en lui.

L'adulte représente le terme moyen de la durée du sommeil: six, sept, huit heures au plus lui suffisent. Les travaux de la journée influent beaucoup sur la durée du sommeil, et l’on remarque que les travaux de l'esprit exigent un plus long repos que ceux du corps. Le sommeil de l'homme bien portant dure plus long-temps que celui du malade, et pendant la convalescence on peut juger du degré d’ tee Me de la santé par la durée du sommeil. Il existe quelques exemples d'individus. chez lesquels cet acte de la vie s’est prolongé pendant un temps. easdnaiEe ils ont présenté ce phénomène, appelé hibernation, propre à quelques animaux, et pendant lequel le corps vit, pour ainsi dire, de sa propre mi dv £

Ainsi Misa1 a observé chez une femme de la Flandre un sommeil qui durait continuellement du matin au soir. BURKE ? fait mention d’un Parisien qui resta enseveli dans un sommeil continu, depuis la fin du mois d'Avril jusqu’à la mi-Octobre. Cet homme était

1 Recueil périodique, tom..Il, pag. 94.. | :

Page 1