ÉLÉMENTS SAVANTS
comme ceci: « les plus ingambes, capables de le suivre au besoin, étaient d'avis que ce gros rat était grimpé au clocher ». À coup sûr cette honnête proposition n’a rien de bien“descriplif; mais les amputations et dislocations que du Fail lui a fait subir en vue de l'effet ne vont pas sans apprêt et sans maniérisme : c’est du pseudo-naturel. La parenthèse, nous le Savons, est fréquente dans le langage parlé; mais l’invocalion « Ô Necessité, etc... » est d'un style savant et précieux (il est vrai qu'il ÿ à là une pointe d'humour); le groupement de mots « d’une voix et tumulte » n'a jamais fait partie d’une conversation réelle, et on y reconnait facilement une espèce d’ « hendiadyin ». M
A côté du collectionneur sincèrement épris de la force et de la verdeur des images et tournures populaires, nous apercevons sans cesse le leitré qui raffine, complique ou tout au moins —- car l'esprit populaire a sa préciosité lui aussi ? — choisit les façons de parler les plus compliquées. De même qu'une outrance, souvent très amusante, caractérise la plupart de ses contes3, de même les formules populaires se présentent chez lui avec des enjolivements et des surcharges : « et estoit vosire cousine remuee d’une busche, ef ce par devers la couette » (Propos Rust., p.38). Rabelais avait écrit : «du temps que les bestes parloient (il n'y a pas trois jours) 4 »:
2. Par exemple il est certain que nos ancêtres aimaient à raffiner sur les jurons; et du Fail n’est probablement qu’un témoin des habitudes de son temps quand il prête à ses personnages des serments et envois au diable des plus tarabiscotés.
3. Voir, dans : Vie et Œuvre (p. 423), l'analyse que nous avons donnée du joli conte de la merlesse, en faisant ressortir le caractère outrancier de tous les traits choisis par du Fail, — Si on veut encore un exemple, nous signalerons l’allusion suivante : « Car à l’Abbaie Saint Melaine près Rennes, y à, plus de six cens ans sont, un costé de lard encore tout frais et non corrompu: et neantmoins voué et ordonné aux premiers qui par an et jour ensemble mariez ont vescu sans debat, grondement et sans s’en repentir. » (II, 248). Il s'agit ici d’un usage bien connu des folkloristes et auquel du Fail avait déjà fait, en termes plus modérés, une allusion dans les Propos Rustiques (XIII, p. 96). On retrouve encore dans certains coins de l'Angleterre cetté coutume archaïque qui consiste à offrir chaque année un quartier de lard aux nouveaux-mariés parfaitement heureux de leur sort après un an et un jour de ménage. Mais je n'ai jamais rencontré nulle part ailleurs que chez du Fail la légende saugrenue d'après laquelle le quartier de lard se serait conservé miraculeusement frais pendant six cents ans! Que cette addition soit sortie de l'imagination outrancière de l’auteur ou que pareille légende ait réellement couru à Rennes, du Fail a cherché d'’instinct la variante la plus cocasse, la plus drôlement absurde.