INFLUENCES LITTÉRAIRES : RABELAIS
gniliant, l'influence rabelaisienne continue de se faire sentir d’une manière ou d’une autre. Le procédé de l’énumération intervient avec un succès discutable? au chapitre ILE des Baliverneries ; il ne reparaît plus ensuite, du moins sous cette forme naïve et pour ainsi dire scolaire. D’autres procédés rabelaisiens s’observent : ainsi le chapitre XI, avec son procès burlesque, les considérants baroques et incohérents de Charles Lancelot, la caricature de procès-verbal d’un juge ignare, fait songer, malgré d'importantes différences, au procès plaidé par devant Pantagruel par deux seigneurs. Bien que du Fail pratique avec modération les amusements verbaux où se complaisait le maître, comment ne pas reconnaître l'influence de ce dernier dans un passage comme celui-ci, qui termine un conte d’adultère (IT, 33-34) ? C'est le mari trompé qui parle : « Patience, s’escria l’homme de bien, quiconque s’est meslé de cecy en avoit deux, il m'en a donné d’une; retournez plus vite que le pas, mais il n’y aura plus que le nid, les petits s’en sont allez, fines gens y ont passé : il est de telles gens assez, priez Dieu pour les trespassez58 », Cette réplique, bourrée d'expressions populaires, proverbiales, prend peu à peu rythme ei rime et devient joyeusement invraisemblable dans la bouche du pauvre mari. De même, l'influence de Rabelais n’a pas besoin d'être démontrée lorsque du Faïl nous parle des Chicanoux ou Chiquanours (I, 236; II, 14), du langage de Lanternois (IL, 58), d'un « Triboulet de la Tribouliere en Triboulois » (II, 111), ou quand il emploie des for-
surtout ce que nous voulions prouver dans la note en question), on remarque tout de suite que la proportion à beaucoup baissé, même si l’on tient compte des faibles dimensions des Baliverneries; elle baisse encore dans les Contes ei Discours.
52. Sans doute on comprend très bien que du Fail ait songé à utiliser ce procédé dans un chapitre, au reste très vivant, où il s'agissait de représenter le brouhaha d’une panique villageoise. Mais, comme l’a fait observer avec beaucoup de justesse M. Gustave REYNIER (Les Origines du Roman réaliste, p. 239) du Fail a eu tort d'insérer dans son accumulation des membres de phrase qui ne signifient absolument rien : procédé fort rabelaisien, mais tout personnel et inimitable; nous l’avons signalé encore à la fin du chapitre dernier des Propos Rustiques, et cela sans l’admirer davantage (Vie et Œuvre, p. 153).
53. Ces deux vers terminaient l’épitaphe satirique du trésorier général R'z6, qui passait pour avoir été fort trompé par sa femme : I1 est de telles gens assez: (Var. : « De telles gens on voit assez) Priez Dieu pour les trespassez.
(Hilaire le Gai. Petit trésor de poésie recréative, 1848, p. 150; ms. de Rasse des Neux, BN, 22.560, p. 119).
mations comiques telles que braguibus, « maistres couillonibus » (I, 142), etc. Dans bien des cas il est évident, sinon mathématiquement démontrable, que l'emploi d’un mot, d’une locution, de caractère populaire ou savant, par Noël du Fail, à été déterminé par l'emploi antérieur du même mot ou de la même locution par Rabelais. Tel est le cas par exemple pour tenebrion, pour chattemiles et pates pelues 54 (I, 90), pour apparat, pour la locution à écorche-cul#, pour des locutions telles que « sur vos bonnes femmes d’espaules 56 », pour le terme croquelardon appliqué à un moine mendiant 57 (II, 138), etc... 58.
Le prestige de Rabelais agit sur la syntaxe de du Fail comme sur le vocabulaire et le choix des plaisanteries. Voici deux exemples syntaxiques dont le premier est minuscule et dont l’autre a une certaine ampleur :
4° On note au chapitre V des Baliverneries, dans l'édition authentique de 1549 (Courbet, 1, 55), ce curieux emploi du verbe entrer avec régime direct : « de quelque vache ayant entré le froment de je ne sçay qui ». Or, je ne connais jusqu’à présent que Rabelais qui ait construit de la sorte le verbe entrer ; on peut mettre en parallèle avec l'exemple de Noël du Fail ce membre de phrase du chapitre 22 du Gargantua : « quelz signes entroit le soleil » et surtout celui-ci, du chapitre 28 : « Ceulx qui estoient entrez le clous ». Je ne crois
54. Il faut noter cependant que, tout en empruntant ces deux termes à Rabelais, du Fail en a fait un usage particulier et très bizarre : de concrets qu'ils étaient ils deviennent abstraits, synonymes d’ « humilités ».
55. Du moins le premier exemple connu de cette locution est dans Rabelais, II, 29. Elle est devenue familière à au Fail (Prop. Rust., p. 7; II, 20, 176).
56. II, 122%, Rabelais, IV, 15 « me daubast ainsi ma bonne femme d'eschine. » 57. Voir : L. SAINÉAN, Rev. des Et. Rabel., 1910, p. 136-137.
58. Gardons-nous toutefois de croire que la filiation soit toujours facile à établir. 11 y aurait dans le détail bien des incertitudes. Quand nous lisons dans Euirapel : « Phryné, putain de haute gresse. » (voir notre Lexique), nous sommes tentés de marquer cette locution au compte de l'influence rabelaisienne; mais l’expression complète « putain de haute gresse », qui n’est pas dans Rabelais, se trouvait chez un auteur que du Fail connaissait, Henri Estienne. — Du Fail emploie dans les Baliverneries (I, 166) un terme alors assez rare, antiphrase, qu'il glose du reste aussitôt : « Combien que ce nom soit dit par antiphrase et tout au contraire. » Or Rabelais passe jusqu'à présent pour avoir employé le premier dans le Tiers Livre (ch. 50) la forme antiphrase, alors qu'on disait avant lui antiphrasie. Certains que l’auteur des Baliverneries n'avait pas pris connaissance du Tiers Livre, nous conclurons, non pas que du Fail doit antiphrase à Rabelais, mais que cette forme existait avant eux.