INFLUENCE DE RABELAIS
pas trop m'avancer en soutenant que du Fail doit au souvenir de Rabelais cet entrer verbe transitif; il s’agit ici d’une tournure non traditionnelle, artificielle, visiblement calquée sur la construction latine d'intrare avec l'accusatif.
2° Le développement extraordinaire, on peut même dire abusif, des tournures infinitives chez Noël du Fail a en partie son point de départ dans limitation de Rabelais. Mais nous ne voulons considérer ici qu'un Cas particulier de la syntaxe de l’infinitif, parce que la chronclogie nous fournit pour ce cas une démonstration élégante et quasi-mathématique de l'influence rabelaisienne. Tous les grammairiens connaissent la curieuse construction généralement dénommée « ellipse d'après # »; « Chiquanou.. avoir degouzillé une grande tasse de vin breton, » {Rab., IV, 15), construction dont les origines, qui remontent au XV° siècle 6, n'ont pas encore été bien éclaircies. Rabelais ne commence à en faire usage qu’à partir du Tiers Livre 61, où l’on en compte 9 exemples; puis viennent 14 exemples dans le Quart Livre et 6 dans le cmquième &. Or la construction infinitive en question fait entièrement défaut dans les Propos Rustiques et dans les Bauliverneries, qui datent d'une époque où du Fail, ignorant encore le Tiers Livre, vivait sur le Gargantua et sur le premier Pantagruel. Lorsqu'il écrit les Contes d'Eutrapel, il a pris connaissance de toute l’œuvre rabelaisienne : aussi bien M. Behm et moi avons-nous compté 7 exemples de l’ «ellipse d'après » dans ces Contes d'Eutrapelf3; en voici un : « et
59. Sur cette construction, voir en particulier : HUGUET, Synt. de Rabelais, p. 357 et suiv.; F. BRUNOT, Hist. de La L. fr., I, 476; II, 461.
60. Cf. BRUNOT, I, 476. Aux exemples déjà connus j'ajoute celui-ci, qui remonte assez haut dans le XVe siècle : « Et le disner estre fait, grâces dites à Dieu, s'en partoit chascun... » (Chron. du bon duc Loys de Bourbon, édition Chazaud, 1876, p. 273).
61. Cependant, en consultant la grande édition critique de Rabelais publiée sous la direction de M. Lefranc (Paris, 1913) on s'aperçoit (p. 257) qu’au chapitre XXVI du Gargantua, les éditions À (1534) et B (1535) contenaient une ellipse d’après, qui disparaît dans les éditions ultérieures. C'était une première tentative timide.
62. Ces données statistiques, qui diffèrent un peu de celles de Marty-Laveaux et de M. Huguet, m'ont été complaisamment fournies par M. R. Tréglos, professeur à l’école primaire supérieure de Lens, qui a composé un travail, resté manuscrit, sur l’infinitif dans Rabelais.
63. Cf. BEHM, Infinilif, p. 44-45. Voici la liste : I, 313; II, 61, 72, 73, 141, 180, 202. Au chapitre XIII (II, 40) se trouve une construction curieuse qui a échappé
avoir ouy quelques voisins, il donne sa sentence sur le champ » (I, 313). Sept exemples dans un ouvrage assez volumineux qui comprend trente-cinq chapitres, c'est peu de chose: mais il faut bien considérer que chez Rabelais l’ellipse d'après n'est pas à proprement parler usuelle; c’est une tournure rapide que le grand écrivain essayait d’acclimater, mais avec précaution; même si la statistique de M. R. Tréglos note 29 cas dans les trois livres de Pantagruel, — total un peu supérieur à celui que donnaient Marty-Laveaux et M. Huguet 5, — ce chiffre est bien faible en comparaison des occasions incessantes qui se présentaient à un conteur de marquer l’antériorité d’un acte par rapport à un autre. Chez les rares auteurs qui, après Rabelais; ont usé de l’ellipse d'après &, cette tournure reste sporadique et, somme toute, artificielle. Autre parallélisme : bien qu'au début cette construction paraisse avoir été indifféremment employée avec le verbe étre ou le verbe avoir 6, Rabelais, sauf une exception unique 67, la limite au verbe avoir ; chez du Fail, nous n'avons à signaler non plus qu'un seul exemple avec le verbe étre (I, 202) 68.
Sans rechercher les divers traits de rhétorique et les tournures savantes qu’on pourrait relever dans les portions raisonneuses de l’œuvre de du Fail, par exemple « un sujet de telle et si grande impcrtance » au début du chapitre théologique d'Eutrapel, nous mettrons en relief le procédé de rhétorique le plus apparent, et aussi le plus agaçant, que nous trouvons répandu partout, même dans les contes les plus alertes, dans les répliques les plus joyeuses : c'est la
à M. Behm : c’est l'infinitif passé après fantost : « Tantost les chiens avoir esté decouplez, voicy le levrault qui... » Comme on ne peut guère dire que « tantost » régisse l’infinitif passé, j'ajouterais cet exemple aux sept précédents.
64. Marty-Laveaux signalait 9 + 11 +5 cas = %5; M. Huguet 5 + 14 + 4 = 93.
65. Notamment LARIVEY, dans sa traduction des Facétieuses nuits de Straparole (éd. elzévir, t. II, six ou sept exemples) et dans celle de la Philosophie fabuleuse (j'y note un exemple p. 170 de l’éd. Rouen, 1620).
66. Voir ci-dessus (p. 57, n. 60) notre citation de La Chronique du bon duc Loys de Bourbon, l'exemple de J, Lemaire de Belges souvent cité : « Turrhenus, estre parti d'Asie Mineure », ou encore celui du Loyat Serviteur : « et estre arrivez... »
67. IV, 56 : « lesquels... estre quelque peu echauffés.…. » 68. Avoir domine également chez Larivey.