COUPLES DE SYNONYMES
« double expression », où « couple », ou « doublet », comme on voudra lappeler. La plupart des mots, verbes et surtout substantifs, arrivent flanqués de leurs synonymes ou “quasisynonymes, auxquels les unissent les conjonctions ou, et, ni. Assurément du Fail n’est pas l'inventeur de ce procédé, si peu naturel, surtout chez un dialoguisle, et que, du temps de nos études scolaires, nous avons employé abondamment dans nos discours latins. Rabelais en usait, et bien d’autres que lui en usèrent dans ce siècle où la langue, encore incertaine et encombrée de richesses, hésitait à chaque pas. Seulement la réduplication me paraît sévir chez du Fail plus que partout ailleurs; elle prend ici des proportions presque pathologiques.
On peut distinguer diverses espèces de couples. Dans bon nombre de cas, l’un des deux éléments est superfétatoire et nous ne parvenons pas à comprendre l'utilité du pléonasme. Quand du Fail écrit : «telles mines et fanfares n'outrepassoient ny alloïient plus loin qu'en simples menaces » (1, 284), nous comprenons assez bien le premier couple, où fanfares est plus expressif que mines et où nous pouvons voir un hendiadvin (mines fanfaronnes); mais dans le second couple outrepasser, verbe d'emploi courant au XV/ siècle, n’avait nul besoin de glose, et aller plus loin n'ajoute rien à l’idée. Ces pléonasmes abondent : « sans escouter ni ouir » (I, 233); « Signification et note d’antiquité » (IT, 191); « avec un grand ayse et plaisir (II, 191): « sans la memoire et sans se souvenir des traverses » (IT, 313); « plusieurs vieux et anciens hommes fols, insensez » (II, 210); « condamnation eternelle et à jamais » (II, 322); « beaucoup differente el rien ne semblant à celle de present » (Propos Rust., p. 17), « une mare el bourbier » (IT, 271); « dont naissent et sont engendrez ces
effets » (II, 222); « cette perfection celeste et d'en haut » (I, 233), etc., etc.
Parfois nous avons affaire à un véritable hendiadyin. Cf. plus haut « mines et fanfares ». Lorsqu'Eutrapel dit (I, 100) : « ayant ceste heresie et opinion », — qu’on veuille bien se reporter au passage, — j'interprète : « ayant cette opinion toute personnelle et fausse »; « rememorant la figure et le
vray de ma sotte et inexperimentee jeunesse » (II, 109 = la vraie physionomie) 69.
Souvent l'un des termes est plus métaphorique, plus expressif que l’autre : « où il s’estoit engagé et embourbé » (IL, 262); « en cachetes et tapinois » (I, 303); « vostre livre basti sur ceste enclume et suject » (I, 241); « Captivons donc et mettons en prison. ces hautes cogitations » (II, 323); « rians et jouans sans trahison et dent de chien » (II, 164), étés: elc.
Mais très souvent aussi l’un des termes — en général le second — est destiné à gloser l’autre : celui-ci peut être une expression savante ou populaire, peu importe; dans tous les cas, du Fail a craint de ne pas ètre compris du lecteur, et, au lieu de placer en fin de livre, à la façon de Rabelais, une Briefve declaration de quelques dictions plus obscures, il a disséminé son lexique dans le corps même du texte. Il use parfois de la parenthèse. mais rarement, comme quand il écrit « en descendant d'un bellocier (c'est un prunier sauvage) » (II, 104); mais il préfère recourir aux conjonctions de coordination. Exemples : « exenterés et estrippés » (I, 176); « terremot et esbranlement de terre » (IL, 340); « debilitalion et foiblesse » (T, 278); « cogitations et pensées » (IT, 106); « le mascaut et argent de son pere » (II, 24): « il n'y avoit si contronglé et dur cœur » (II, 126), etc., etc. Parfois la glose devient une véritable étymologie : « au fisque et pannier de la Republique » (1, 224); « un petit scrupule et pierrette » (IT, 258).
A la condition d'y apporter quelque prudence, le lexicographe peut tirer parti de ces couples-gloses : nous l’avons fait de temps à autre au cours de notre Lexique; comme nous le disions plus haut, quand on trouve chez du Faïl le couple « le devanteau ou tablier » (Il, 209), on en conclut que le premier terme était, aux yeux de l'auteur, provincial ou archaïque, et le second normal ©, Nous ignorerions la signi-
69. Voici encore un curieux exemple d'hendiadyin : « et chacun se contente el Suyve la trace et chemin de ses predecesseurs. » Entendez : « se contente de suivre, suive simplement. »
70. Même remarque pour : « en plusieurs lopins et morceaux. » (IL, 197). Lopin était devenu familier et vieilli.
COUPLES DE SYNONYMES 61 fication du mot bedaine (IT, 39) si du Fail n'avait écrit : « portoient bedaine et malheur »
Mais il va de soi que ce petit bénéfice pratique ne saurait nous rendre plus mdulgent pour un procédé vraiment fatigant. Chez du Fail, les mots s’en vont deux par deux comme des bœufs attelés au joug, et on appréciera l'effet produit en considérant ce petit spécimen que nous détachons d’une page d'Eutrapel ouverte au hasard : « là je refais et console mes esprits, autrement desbauchez et troublez en mes particularitez et affaires : je romps et estouppe le cours à mille fantaisies qui se vouloient loger et placer en mon estomach... » (II, 109). Ce n’est certainement pas dans ce style que s’entretenaient à Château-Letard les trois devisants réels des Contes et Discours d'Eutrapel.