‹ Essai sur le style et la langue: de Noël du FailChapitre 41 sur 59 · PARTICULARITÉS PRINCIPALES DU STYLE DE DU FAIL · texte numérisé non relu

PARTICULARITÉS PRINCIPALES DU STYLE DE DU FAIL

resque si discret, débute cependant par une phrase informe qui occupe seize lignes et demie de l'édition de La Borderie et ne contient pas moins de sept participes présents : le parlicipe présent est l’écueil des descriptifs1, et du Fail n’a pas assez cherché à l'éviter. Nous pouvons en croire l’auteur des Propos Rustiques lorsque, terminant son prologue, il nous confie plaisamment que pour composer ce premier ouvrage, pourtant très court, il « ahanna long temps » et eut « non moindre peine qu’à une bonne besogne » (p. 16). Cela se sent; et l'impression de iourdeur est encore augmentée par l'emploi fréquent du style indirect, défaut particulièrement sensible dans le chapitre « de Robin Chevet? ». Cependant l’auteur cherche par ailleurs des effets de vivacité dans des accumulations de petits dictons proverbiaux et dans de menues phrases, souvent interrogatives ou exclamatives, que pro- - noncent quelques personnages jeunes et éventés : l'amoureux du chapitre VI, les matamores du chapitre X. Ainsi nous voyons poindre dès 1547 des procédés qui se développeront dans Æutrapel. Entre ces deux extrêmes : d’une part la longue phrase traïnante, chargée d’incidentes et de parenthèses, et d'autre part des discours hachés ou la vivacité fébrile d’une description de bataille, Noël du Fail ne fait pas une place suffisante à un style moyen, posé, simple et clair; mais il serait injuste de dire que ce style est absent des Propos Rustiques : sans parler ici de divers passages, le chapitre VIII tout entier, exposé élégant et ironique, où les phrases sont alertes sans trépidation, où la description, variée par des interrogations fréquentes, par des appels à l'auditeur, con-

1. Comme aussi l’imparfait, dont nos réalistes du XIXe siècle, Zola par exemple, ont tant abusé. Au reste, dans le célèbre sonnet de Ronsard : « Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle », on ne compte pas moins de huit participes présents: mais outre que la construction des phrases est claire et dégagée, ces participes paraissent voulus par l’auteur et contribuent, par leur lenteur et leur sonorité voilée, à la tonalité générale du sonnet. Rien de semblable chez du Fail, qui entasse au hasard les participes présents, comme dans cette phrase : « Je prens, dit Eutrapel, la condition, le remerciant, non en baisant le doigt, comme il se faict à la mode d’Espagne, ayant rampé jusques icy, oublians [ce pluriel s'explique parce que du Fail fait équivaloir « icy » à « chez .nous, Français] la vieille gravité françoise, etc.» (II, 98).

2. Du Fail aura toujours une prédilection pour le discours indirect. Faut-il voir là une habitude de juriste accoutumé à rapporter sommairement des procès? Ou du Fail éprouvait-il une certaine hésitation à faire parler ses personnages? C’est ce qu’il est difficile de déterminer avec précision.

serve l'allure d'une conversation naturelle et châtiée, fournit un excellent exemple de ce que du Fail, avec plus de travail, aurait pu faire pour discipliner sa verve et polir une langue encore incertaine. Au point de vue purement stylistique, les Propos de 1547 représentaient un grand effort et contenaient de très belles promesses.

Dans Æutrapel, du Fail ne s’est guère essayé au style périodique, bien que les sujets traités s'y prêtassent de temps à autre. On pourrait y signaler çà et là des phrases d’allure oratoire, par exemple celle qui termine le chapitre théologique (IE, 350), et dont le rythme très net est assuré par une série de termes antithétiques. Généralement la phrase va à l'aventure, et nous ne retrouvons plus les essais de coordination, gauches encore mais loyaux, que du Fail avait donnés dans les Propos Rustiques. L'anacoluthe règne. Comme nous avons déjà signalé parmi les causes d'obscurités de l’auteur la construction lâchée de ses phrases, nous nous bornerons ici à un nouvel exemple. Il s’agit d'un gentilhomme qui a des raisons d'être furieux contre un moine qu'il vient de trouver au château en galante aventure :

« Le seigneur, sans avoir egard à ses invocations, jJuremens et prieres, le vouloit escourter, et couper les pieces fondamentales de sa droite intention, gisantes et reposantes au fond du fond de ses braies : mais aiant mesuré et masché certains advertissemens et remontrances d'un sieur parent sage et reformé en vie et mœurs, se retint, et refroidit sa fureur à l’aide de laquelle et de ceste troublee vengeance, il eust fait un bien mauvais traitement à ce Cagot, afin de purger l'honneur de sa maison, essaiee estre diffamee par cet hoste reverend, lequel en l'instant il adjura ne mentir un seul mot de ce qui s’estoil passé entre luy et la nourrice, qui le mouvoit d'entreprendre ce combat singulier, pourquoy, comment, et à quelle fin il entendoit conclure : qu'il eust à l'instant et vistement à se resoudre, prendre party, et se bien esclaircir, Sur peine que nos maistres couillonnibus et pays adjacens en respondroient en nom privé » (IL, 142),

Le passage qu'on vient de lire, tout en étant un peu chaotique, ne contient aucune obscurité; il en est de pires. Mais

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