‹ Essai sur le style et la langue: de Noël du FailChapitre 44 sur 59 · RECHERCHE DE LA DYSSYMÉTRIE · texte numérisé non relu

RECHERCHE DE LA DYSSYMÉTRIE

Dans les exemples qui précèdent, la préposition vient en second lieu, après un verbe transitif, et se trouve exprimée. Mais quand la préposition vient en premier lieu, elle se trouve ellipsée : tel est le cas dans l'exemple de Rabelais cité plus haut :

Complaire [à] } a dolootes We malade.

Tel est le cas aussi chez du Fail, et bien plus fréquemment que chez Rabelais.

Eïlipse de la préposition, le second terme étant un verbe

transitif :

4 donner le saut [à]

IT, 129, pieges pour 4 et faire tomber à la renverse

la pluspart des femmes et filles.

Nous avons affaire à une ellipse de cette catégorie dans la phrase déjà citée plus haut pour la non-répétition de la négation :

ne se fourrer que bien peu [dans]} les affaires

HOME [n’] embrasser trop opiniastrement \ d’autruy.

La prédilection de du Fail pour les couples-synonymes à singulièrement favorisé ces sortes de constructions où les deux termes synonymes forment un bloc compact. On trouve dès les Propos Rustiques l’ellipse de la première préposition; exemple (p. 17) :

beaucoup differente [de] et rien ne ressemblant à \

celle de présent.

II. — Les cas précédents nous amènent à mentionner le second principe essentiel du style de du Fail : la recherche constante de la dyssymétrie. Dans la mise en facteur commun, les éléments sont hétérogènes et entretiennent des rapports différents avec le terme commun. « Prendre son chapeau et la fuite » est un bon type des groupements hétéroclites de du Fail.

Exemples :

leur homme,

la feve au gasteau

et quelque casanier mal nourry.

I, 301, ils penserent bien avoir trouvé

le suffisant

I, 189, Eutrapel, qui fist} a

Lorsqu'il écrit « surpassant en humilitez, chatemites et pattes-pelues les moines du Mont Athos », du Fail se plaît à associer un mot abstrait à deux mots concrets désignant des individus. Cf. encore :

( le sot, {la cruauté et la tyrannie.

IT, 84, faire

Exemple avec substantif et verbe :

la guerre

II, 100, me faisoient : 5 et tourner à toutes mains.

Le désir de dyssymétrie et de variation se manifeste dans toutes les catégories grammaticales et en toute occasion ; ainsi en matière de prépositions : IL, 323, « confondre la justice avec l'injustice, le bon du mauvais, la liberté à la servitude, et l’obeissance avec la desobeissance, le chaud au froid ». L'emploi de à est-il légitime ici et confondre pouvait-il admettre cette préposition comme méler ? On peut en douter. Mais du Fail n’en a cure, pourvu qu'il y ait variation. Même alternance de à et de avec, avec ellipse ou expression de l’article, à la fin du chapitre XXXIV (I, 350) : « Car il est escrit qu’il nv à communication ni amitié en rien de justice avec l'iniquité, de la lumiere aux tenebres, etc... » Au chapitre premier d'Eutrapel (1, 217), énumérant les causes de la corruption de la société, Eutrapel nous dit que le mal vient « des Prestres » et « des parties plaidantes... et après aux officiers de justice... » Que vient faire ici la préposition à ? Faut-il sous-entendre que le mal remonte à, que la faute revient à ? Ce n’est guère nécessaire, non plus qu'il y a lieu de corriger en des (toutes les éditions anciennes donnent aux). Du Fail a eu tout simplement besoin de changer de préposition.

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Mêmes variations voulues dans l'emploi ou l’ellipse des articles : Il, 56, onc mastin n’ayma levrier, one vilain un gentilhomme. Il, 70, s’il a esté en sa jeunesse casanier, un annicheur de poules, et à gogo en sa maison. I, 235, proposilion très fausse et une doctrine turquesque. II, 92, par lindisposition de la bourse et d'argent.

Soit encore la phrase suivante : II, 279, « comme l’on void ces preneurs de taupes, qui recourbés et souslevans un pied pendillent, et douteux attendre leur proie ». Un autre prosateur eût continué la série des propositions relatives et écrit attendent ; l'infinitif, gouverné par l’on void, que nous avions quelque peu oublié, surprend; mais ce serait méconnaître les manies siylistiques de du -Fail que de conjecturer attendent. 4

Dans les Propos Rustiques, le harangueur du chapitre IV termine ainsi son discours : « vous priant prendre tout à la meilleure part, comme le vostre amy, et d’un vieillard resveur » (p. 33). Du Fail n’a pas touché à cette fin de phrase dans l'édition de 1549, soigneusement revue, et il faudrait. bien se garder de corriger : « comme de vostre amy ». L'auteur avait voulu cette dyssymétrie, au risque de tomber dans l'obscurité grammaticale : car on ne voit pas du premier coup que le vostre doit être considéré comme sujet de priant, tandis que d’un vieillard est le régime prépositionnel de prendre.

Toujours par besoin de variation, du Fail passe sans cesse du discours direct au discours indirect, et vice versa. Exemple : I, 175, il fit crier que ceux qui voudront. II, 142- 143, Le moine dit « qu'elle [la nourrice] estoit les quatre causes de tout le mal, que... elle l’a appelé moine gras de lait... qui m'a poussé... me lever ceste nuit ».

Alternances entre adjectifs et tournures diverses équivalant à des adjectifs : Il, 265, un roturier sent tousjours les meurs et conditions trafiquantes, sanglantes, en son advantage, couardes.

Si nous rappelons que du Fail fait constamment alterner les propositions infinitives et les propositions complétives

avec que, nous aurons suffisamment démontré le rôle que joue la dyssymétrie dans son style.

En résumé, l’auteur des Contes d'Eutrapel a voulu produire une impression de vivacité et de sincérité. A la fois subjectif et réaliste, il tenta de reproduire la succession rapide des images et des mots dans sa pensée, en même temps que les procédés de la causerie sans apprêts. Certes la tentative est curieuse; mais le parti pris y est trop visible, et le désordre de Noël du Fail sent trop fortement l’artifice. Ses efforts pour être bref et alerte furent contrecarrés par des défauts de style qui tiennent à une négligence à demi-involontaire et à demiconcertée. Tandis qu'il recherchait l’ellipse, un malin génie le poussait à étirer ses phrases et à les encombrer de synonymes, lui faisant réaliser trop souvent ce douteux exploit d'être tout ensemble filandreux et concis jusqu’à l'énigme. L'ordinaire de son style — du moins dans cet Eutrapel où s’exaspère sa manière — est en général médiocre et confus, peu propre à l'expression des idées ou même à l'exposé logique des faits; notre écrivain impressionniste ne brille que par intermittences et par boutades : sur un fond obscur ou terne se détachent des images pittoresques, évocatrices de gestes prétentieux ou naïfs, des expressions narquoises, des métaphores inspirées par un sens remarquable du comique populaire.

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